‹ L'abbaye et les cloitres de MoissacChapitre 30 sur 154 · XXXIX. — ANSQUITIL · texte numérisé non relu

XXXIX. — ANSQUITIL

(Ansquitilius sur les inscriptions du cloître; Ansquitiliniis Gall. chr.; Asquilinus, Aquilimis, Ansquilinus, Isqiiilinns Aym. de Peyr.)

Ansquitil n'était que simple religieux à Moissac, lorsque sous l'abbé Hunaud il fut désigné pour se rendre à Rome en qualité d'agent du monastère. Grégoire VII lui fit le meilleur accueil et lui permit même de siéger dans le concile tenu, en 1074, dans la ville éternelle.

Ansquitil fut nommé abbé dès qu'Hunaud de Gavarret se fut retiré au prieuré de Layrac (4). Bien qu'il eût été élu suivant les formes ordinaires et béni par l'évêque de Cahors, un moine du monastère se prétendit le successeur d'IIunaud dont il portait le nom. Un grand nombre de religieux ayant soutenu et défendu la prétention de cet effronté usurpateur, un schisme se déclara dans le cloître de Moissac où le véritable abbé eut beaucoup à souffrir de la part du faux Hunaud (5).

Ce déplorable état de choses paraît avoir duré assez longtemps, mais à la fin le faux Hunaud, exaspéré de ce qu'Ansquitil avait porté plainte au pape Urbain II, religieux de Cluny qui venait d'être élevé sur la chaire de saint Pierre, vint à en perdre la raison. A la tête d'une bande de soudards il se jette sur Moissac, s'empare de la ville, y met le feu, et, à la faveur de l'incendie, fait main basse sur tout ce qui lui convint, tant dans l'enceinte de l'abbaye que chez les habitants (6).

(1) Histoire de Languedoc, nouv. édit., III, 438 à 440. — Catel, Mémoires de l'histoire du Languedoc, pp. 867 et 873. — Histoire des comtes de Toulouse, p. 126.

(2) Gallia christiana, vol. I, col. 163.

(4) Aymeric de Peyrac ne fait remonter l'abbatiat d'Ansquitil qu'en l'année 1091 : « Asquilinus preest monasterio Moyssiaci anno Domini millegisimo nonagesimo primo, tcmpore Urbani secundi, anno vi (lisez anno II) ordinacionis sue, ut in donacione ecclesic de Buxa, diocesis Caturcensis, prelegi ». (Chr on., fol. i 60, r°, col. 2). C'est une erreur, car nous citerons des donations faites à cet abbé pendant les années 1 085 et 1 089.

(5) Gall. christ., nouv. édit., I, 163. — Hist. de Languedoc, nouv. édit., III, 464.

(6) « Legi vero in antiquitatibus monasterii hujus quod in ult[imo] non bene convenit cum monasterio et villa Moyssiacensi : et quadam die, manu armata villam succensit et ab eadem et monasterio extravit quidquid sibi placuit, et recessit apud Layracum et ibidem obiit ». Aym. de Peyrac, Chron., fol. 160, r", col 2.

LES ABBÉS RÉGULIERS

Aymeric de Peyrac, qui rapporte le fait, laisse supposer que cet acte de barbarie doit être imputé à Hunaud de Gavarret qui, en se retirant à Layrac, n'avait pas eu l'intention de se démettre de ses fonctions et de perdre les droits qui s'y trouvaient attachés. Il n'y aurait eu alors qu'un seul abbé du nom d'IIunaud, mais rien ne vient confirmer cette manière de voir. Hunaud de Gavarret fut pendant sa gestion le modèle des abbés et aucun motif n'expliquerait un tel changement de conduite sur la fin de ses jours. En outre il résulte d'un passage d'une lettre écrite a ce sujet, par le pape à l'évêque de Cahors, que le compétiteur d'Ansquitil avait été élu contre les règles canoniques : « Hunaldus ... qui in ipso cœnobio abbas factus contra Romanœ ccclesiœ voluntatum ». Le pape ne se serait pas servi de cette expression s'il s'était agi d'IIunaud de Gavarret, dont l'élection avait été régulièrement faite en 107 1. Le doute ne paraît pas possible à cet égard.

Urbain II écrivit donc à l'évêque de Cahors Guillaume, lui faisant connaître que si, dans l'espace de quarante jours il n'avait pas rétabli le vénérable Ansquitil sur son siège et chassé Hunaud du monastère, il serait obligé de le suspendre de ses fonctions. « Si vous êtes », ajoute-t-il, « exact à obéir à mes ordres, je vous traiterai favorablement, si non, je vous percerai de mes traits » (1). Les termes de cette lettre laisseraient supposer que l'évêque de Cahors avait quelque peu trempé dans cette intrigue politico-religieuse.

Le pape adressa aussi, vers 1093, une lettre à Guillaume IV, comte de Toulouse, l'engageant, en " qualité de souverain du Quercy et de protecteur de l'abbaye de Moissac, à user de son pouvoir pour assurer à Ansquitil la dignité d'abbé, et lui accorda, pour lui témoigner sa reconnaissance, le droit d'établir une sépulture dans l'église de la Daurade à Toulouse (2).

Le comte de Toulouse et l'évêque de Cahors s'inclinèrent devant les offres avantageuses et les menaces terribles du Souverain-Pontife, et Ansquitil gouverna seul, dans la suite, l'abbaye de Moissac.

Après le concile de Clermont qui fut terminé le 28 novembre, le pape Urbain II parcourut plusieurs provinces, prêchant partout la croisade. Il se rendit d'abord à Limoges, traversa ensuite l'Anjou, le Maine, le Poitou, le Bordelais, et arriva à Toulouse dans les premiers jours du mois de mai 1097. Le 7 de ce même mois, il expédia en faveur de l'abbaye de Moissac une bulle qu'il envoya aux évêques de Cahors, d'Agen, de Toulouse et de Lectoure (3). Par cette bulle, il exhorte ces prélats à faire rendre à ce monastère une quarantaine d'églises situées dans leurs diocèses, leur ordonnant de déclarer excommuniés les détracteurs, s'ils résistaient à leurs exhortations. Il confirme Moissac dans la possession d'un très grand nombre d'abbayes et de

(1) Voir la copie de cette lettre dans Baluze, Miscellanea, pr. édit., t. VI. p. 402.

(2) Histoire de Languedoc, nouv. édit., III, 465. — « Notum autem tibi facimus quod venerabilem fratrem nostrum Asquilinum in Moyssiaeensem abbatem consecravimus, Hunaldum autem invasorem ex eodem cœnobio recedere decrevimus; idque totum episcopo Caturcensi nostris litteris intimavimus. Studeat ergo religio tua sedis apostolicœ decretis vigilanter insudare et ut nostris affectibus prœceptorum detur insistere. Sane quia te Sancta; Marne deauratœ apud Tolosam omnino Ecclesiam diligerc, et honorare accepimus., assentientes precibus, tuvc dilectionis religioni concedimus quatinus tibi tuœque progeniei illie cimiterium construas et benedici facias ». Baluze, Miscellanea, prem. édit., VI, 401 et 402. — Hist. de Languedoc, nouv. édit., V, 730.

(7) Baluze, Miscellanea, prem. édit., VI, 391 à 393. — Arcli. d'écart, de Tarn-et-Garonne, G, ,69.

monastères inférieurs répandus dans le Quercy, le Rouergue, le Languedoc, le Conserans, le Bigorre, le Béarn, la Gascogne et l'Agenais. Le pape veut que dans ces abbayes et monastères, les abbés soient élus et bénis d'après la volonté de celui de Moissac, sous peine d'excommunication contre les élus et contre ceux qui auraient participé à leur élection et à leur installation ; enfin il supprime l'abbé dans le monastère de Campredon et veut qu'il ne soit gouverné que par un prieur nommé par l'abbé de Moissac.

On voit par cette bulle combien l'abbaye de Moissac était riche et puissante à cette époque. Aussi Urbain II ajoute qu'elle jouit d'une grande célébrité, qu'elle est très florissante et que la religion, par laquelle elle se distinguait autrefois, y refleurit depuis qu'elle s'est soumise à la réforme de Cluny. Si on s'en rapporte à Aymeric de Peyrac, le nombre des religieux allait jusqu'à mille ; il atteste l'avoir lu dans plusieurs chartes anciennes : « In dicto monasterio fuit numeras mille monachorum , ut perlegi in pluribus chartapellis velustis » (i).

Le pape voulut honorer de sa présence l'abbaye de Moissac ; il alla y passer quelques jours, s'assura par lui-même du bon ordre et de la piété qui régnaient et consacra le maître-autel de l'église abbatiale. Dans le cortège de cardinaux et d'évêques qui l'accompagnaient se trouvait le prélat qui devait compter parmi ses successeurs sous le nom d'Innocent II. Une bulle de ce Souverain-Pontife, adressée en 1132 k Pierre, abbé de Cluny, rappelle cette circonstance (2).

Vers cette époque vivait paisiblement dans le cloître de Moissac un moine, appartenant à une famille distinguée du Quercy, du nom de Géraud. La réputation de ses vertus, aussi bien que celle de ses connaissances en écriture sainte, étaitent telles, que Bernard, archevêque de Tolède, de passage alors dans le pays, crut devoir l'emmener avec lui pour le donner en exemple à son clergé. 11 fut d'abord élevé à la dignité de chantre de l'église cathédrale de Tolède, puis placé sur le siège épiscopal de la ville de Brague en Portugal. Là, dit son biographe, il se montra constamment le père des pauvres, le consolateur des affligés, le soutient de la veuve et de l'orphelin. Il mourut en 11 10, et son troupeau, après avoir pleuré sur les cendres d'un aussi pasteur, le salua du glorieux titre de saint (3). Sa fête se célèbre à Burgos le 5 décembre.

C'est probablement sur les instigations du pape que l'abbé chevalier Gausbert II, sous la crainte peut-être de l'excommunication qui effrayait alors les plus puissants et les plus rebelles, se décida à rétablir dans leur ancienne liberté et privilèges le monastère et la ville de Moissac. L'an 1097, il en fit le serment solennel sur l'autel de Saint- Jean, la main droite étendue sur les châsses, et en présence d'une foule nombreuse.

Il promit que tout homme serait sauvegardé autour de la ville de Moissac jus-

Ci) L'abbaye, bien qu'ayant une grande étendue, ne paraît pas avoir été assez vaste pour contenir tant de personnes. S'il n'y a pas exagération, il faut admettre que le chroniqueur comprenait dans ce nombre ceux qui desservaient les églises ou prieurés dépendant du monastère et les simples frères employés à la culture des terres.

(2) Andurandy, n° 318. — Lagrèze-Fossat, loc. cit., III, pp. 35 et 515.

(3) Baluze. Miscellanea, liv. III, p. 189, Paris, 1680. — Raphaël Périé, Histoire du Quercy, t. I, p. 431. Cahors, 1861.

LES ABBÉS RÉGULIERS

qu'aux croix qu'un avait placées de temps immémorial pour indiquer les limites de la protection (1).

Qu'à l'avenir, il ne ferait point de guerre au préjudice de la ville ; qu'il n'y entretiendrait point des soldats, si ce n'est pour faire respecter le monastère ou châtier les mauvaises actions des habitants, quand les dignitaires du couvent seraient de cet avis.

Qu'il ne percevrait plus de droits injustes, se contentant de ceux qui primitivement lui avaient été attribués ; et qu'il protégerait les pèlerins et les marchands.

Enfin, en cas de violation de cet engagement, on formerait un conseil composé de trois chevaliers et de trois bourgeois, revêtus de l'autorité nécessaire pour condamner les coupables et les obliger à restituer ce qu'ils recélaient injustement. Tous les seigneurs qui accompagnaient Gausbert prêtèrent le même serment.

Nous avons déjà fait connaître qu'Aymeric de Peyrac relate ce fait important en parlant de l'abbé retienne qui occupa le siège de Moissac, de 1032 à 1047. Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit à ce sujet à la page 44, où nous avons suffisamment prouvé que le chroniqueur a, par inadvertance, transposé un titre qu'il assure avoir été fait l'an 1097, sous le règne du roi Philippe et l'administration d' Ansquitil.

La même année, le pape délivra une bulle, datée de Rome le 16 des calendes de mai, intéressant Moissac, car elle s'adresse à tous les moines de l'ordre de Cluny. Pille déclare qu'eux et leurs serviteurs ne tombent point sous l'excommunication des diocèses où ils se trouvent ; qu'ils peuvent, les portes fermées et en l'absence des paroissiens, célébrer les saints offices, conférer l'extrême -onction , et faire bénir par un évêque catholique l'huile nécessaire pour leurs églises (2). Ajoutons que le pape Pascal II, par une bulle donnée à Anagni le 17 des calendes de décembre 1110, tout en confirmant Hugues, abbé de Cluny, dans la possession de tous les droits accordés a son monastère par Grégoire VII, stipule que parmi ces droits se trouvait celui de tenir sous sa dépendance l'abbaye de Moissac (3).

Ansquitil continua l'œuvre commencée par son prédécesseur. C'était a lui que l'abbaye devait son cloître qui fut achevé en 1100, ainsi que le constate l'inscription gravée sur l'un des piliers de l'édifice (4). Il répara aussi une partie du monastère, y ajouta

( i) On appelait sauvetat, salvance, salvamentum, un espace de terrain plus ou moins considérable entourant l'église, un refuge dans lequel les malheureux et les opprimés n'avaient plus à craindre aucun ennemi, dès qu'ils s'y trouvaient retirés : « Nullus sit qui quemquam insectari. non caedere, non aliquid tollere nullamve injuriam omnino inferre prœsumat, sed totum hoc allodium sit quasi una ecclcsia, unum miseris asilum, oppresis refugium, ut quicumque in eo fuerit, ab omni prorsus carnali inimico securus sit ». (Charte de sauvetat accordée par le duc d'Aquitaine Guy-Geoffroy à l'abbaye de la Grande-Sauve). Hist. delà Grande-Sauve, t. I, Preuves, p. 404.

L'espace compris dans la sauvetat était généralement limité par des croix : « Ea insuper immunitate praefatum cœnobium ex apostolicae sedis benignitate donavimus, ut omne illud spatium quod cruees in circuitu, ex pnecepto nostro disposiUe comprehendunt, extenus quietum cleinceps involiatum que permaneat; quatenus quicumque hominum in eo aut occiderit, aut laeserit, vel puedam fecerit, vel grave aliquod forisfactum commiserit, donec satisfaciat. reus sacrilegii habeatur ». (Bulle de Callixtc 11. donnée à Marmoutiers, en 1119, en faveur de la fondation de Robert d'Arbrissel), G allia christiana, t. II. p. 1 5 1 =; •

(2) Arch. déf>. de Tarn-et-Garonnc, série G. 538.

(3) Andur.. n" 18 et 19. — Arch. défi, de Tarn-et-Garonne, G. 538.

(4) Voir cette inscription au chapitre consacré à la description du cloître.

de nouveaux bâtiments pour loger les nombreux moines qui s'étaient groupés autour de lui, et fit revêtir de plaques de marbre la fontaine du cloître située à l'angle nord-ouest et qui alimentait le lavatorium des religieux. Il fit aussi sculpter le bas-relief qui existe encore dans la galerie orientale du monument et qui représente l'abbé Durand, un de ses prédécesseurs (i).

On lui attribue aussi la reconstruction, en partie, du magnifique portail de l'église et la pose de l'inscription rappelant la consécration de l'église. Le chroniqueur, qui nous fournit tous ces détails, ajoute que la pierre de marbre de la fontaine du cloître et celle du trumeau du portail sur un côté de laquelle sont représentées des écailles de poisson, comme sur plusieurs piliers du cloître, avaient coûté tant de dépense, tant de travail et étaient sculptées avec tant d'art, qu'en voyant ces beaux ouvrages, on est porté à croire qu'ils étaient plutôt le produit d'un miracle que l'œuvre d'un homme et surtout celle d'un simple abbé (2).

(1) « Et ad majorem gestorum [DurandiJ, dominus Isquilinus, successor suus, fecit ipsum in claustro devotissime per ipsum edifficato, opère sumptuoso, in quadam ymagine marmoreo lapide ante capitulum sculpari ». Aym. de Peyrac, Chron., fol. 158, r°, col. 2.

(2) « Qui dictus Asquilinus fecit claustrum magnum, subtili artifficio operatum, dicti monasterii, et ibidem, in quodam lapide marmoreo ibidem, de difficilibus litteris, annus ponitur operis prelibati ; et credo quod ipse fecerit scribi, eciam in lapide et de eisdem litteris, consecracionis monasterii facte de temporc domini Durandi abbatis. Dictusque Asquilinus, secundum intersignia operis, fecit fieri portale pulcherrimum et subtillissimi operis constructum ecclesie dicti monasterii : quod colligitur ex scatis ibidem sculpturis {sic pour sculptatis), tam in claustro quam in medio pillaris magni portalis ecclesie. Nam a nominc Asquilini [sic) faciebat scatos picium in lapidibus quîbusdam sculpari. Lapidem fontis magni clauslri predicti fecit asportari ; et predicta opéra sunt magni artifficii, laboris et sumptus, sicut oculata tide possunt extimari. Qui quidem lapis fontis marmoreus et lapis médius portalis, inter ceteros lapides harum precium, reputantur pulchcrrima magnitudine et subtilli artifficio fuisse constructi, et cura magnis sumptibus asportati et labore : ymo pocius extimantur miraculose ibidem fuisse [constructi], quod opère hominis, maxime unius simplicis abbatis ». Aym. de Peyrac, Chron., fol, 160, v°, col. 1.

Ce passage de la Chronique d'Aymeric de Peyrac étant, en certains endroits, assez obscur par lui-même, nous avons prié M. Robert de Lasteyrie de vouloir bien regarder sur l'original si notre lecture était exacte. Sa réponse a été affirmative ; aussi pouvons-nous donner l'assurance que plusieurs passages de ce paragraphe ont été mal lus et mal interprétés par Marion et Lagrèze-Fossat. Ces auteurs reproduisent ainsi la phrase qui se trouve vers le milieu du texte : « Quod colligitur ex stalis ibidem sculptis, tam in claustro quam in medio pillaris magni portalis ecclesie. Nam a nominc Asquilini faciebat status piscium in lapidibus quibusdam sculpari ».

Marion, pensant qu'il faut lire scacis et scacos au lieu de stalis et status, s'appuyant en outre sur du Cange au mot Scacus, donne la traduction suivante : « Aquilin lit faire le cloître et le portail de l'église : c'est ce qui résulte d'inscriptions en marqueterie, encastrées tant dans le cloître que dans le trumeau de la grande porte de l'église. On y voit le nom d'Aquilin composé de lettres en mosaïque et en forme de poissons ».

La correction proposée par Marion serait très satisfaisante au point de vue paléographique car la confusion du c et du / est fréquente dans les textes de cette époque, mais malheureusement on ne voit ni dans le cloître, ni sur le portail de l'église, des inscriptions en marqueterie. On y trouve au contraire à profusion, notamment sur la partie antérieure du pilier central du porche, des ornements imbriqués imitant des écailles de poisson. C'est à ces écailles que fait allusion le chroniqueur quand il dit qu'elles furent gravées, tant dans le cloître que sur le pilier du milieu de la porte de l'église, à cause de la similitude de leur nom avec celui d'Asquilinus. En effet, le mot latin Squilla désigne une série de poissons parmi lesquels on peut nommer la Lote commune ou de rivière, Godus Iota L, qui remonte assez souvent dans les eaux douces (Squilla genus fiiscis delicati, hœc vulgo Lola dicilur. Du Cange, Gloss.), et l'Orchette ou le Scyllare large des auteurs (Squilla lata, Liguribus orchela nominatur. Du Cange, Gloss.). Pour accepter la correction de

LES ABBÉS RÉGULIERS

Aidé des conseils de saint Hugues et soutenu par l'autorité du pape (1) et de son cvèque diocésain, Ansquistil travailla sans relâche et avec succès au recouvrement des biens de son abbaye, dont une partie était entre les mains des seigneurs.

En 1085, il acquit de Geouffroy, surnommé « de Roumaino », de sa femme et de ses enfants, l'église de Saint-Loup, près d'Auvillars, au diocèse de Gondom (2) ; et d'Armand Raymond et de Bernard et Auger ses frères, les trois quarts de l'église de Saint-Séverin de Mesme, en Angoumois (3). L'acte mentionne que la donation a été faite au monastère et a l'abbé Ansquitil, ce qui prouve bien, comme nous l'avons déjà fait remarquer, que cet abbé occupait déjà à cette époque le siège de Moissac.

Il reçut en 1087, d'Hugues, fils d'Etienne, prêtre à Cluny, l'église fondée à Sermur en l'honneur de saint Pierre (4) : en 1088, d'un certain Hugues appelé Malus-Canis, une église dédiée à saint Etienne, située au lieu de Magni, près le même prieuré au diocèse de Rodez (5) ; et de Sergius, abbé de Jérusalem, l'église de la Salvetat de Caraman (6) ; en 1089, l'église de Sainte-Marie de Layrac qui ne dépendait pas encore du prieuré de Saint-Martin (7) ; et, en 1094, celle de Notre-Dame de Boysse (de Buxa), en Quercy, qui appartenait à Guillaume dit Franco-Pectus (8).

En 1101, Raymond, vicomte de Caussade, et ses deux fils, Pierre et Pons, rendent à l'abbaye deux églises à Gaussade : l'une appelée la Grande, dédiée a la sainte Vierge, l'autre à saint Audouin, cimetières, oblations et fiefs compris. Ils ajoutent qu'ils veulent que le monastère en jouisse autant de temps que le ciel sera au-dessus de la terre : ils avouent très humblement que leurs parents possédaient ces églises par simonie et disposaient des revenus non en faveur des pauvres, mais des femmes de mauvaise vie « ut oblationes earum non per manus pauperum, sed, qnod turpe erat, per manus concubinarum distribuèrent ». Le noble vicomte termine en déclarant que c'est la vie infâme qu'il a menée jusqu'à ce jour, « vie dont un chrétien ne saurait enten-

Marion, il faudrait pouvoir traduire scacus par écaille: or ce mot veut dire échec, et bien que les égailles de poisson soient disposées si l'on veut en échiquier, jamais on n'a appelé des écailles scacus.

Lagrèze-Fossat propose de remplacer le mot scacus par celui de statua, mais la locution statuas piscium est bien peu vraisemblable. Il serait plus rationnel de supposer le mot scama, mauvaise orthographe, dont on a cependant quelques exemples; cela donnerait un sens excellent. Toutefois nous croyons qu'il n'est pas nécessaire de modifier le texte d'Aymeric de Peyrac. Du Gange donne au mot scatus la signification de lèpre : impétigo, sicca scabies. Les maladies de peau se présentent souvent sous formes de petites écailles: les mo'ts patois escatos de peys, dit Mignot, « écailles de poisson » en sont sans doute l'origine et auraient été latinisés par le moine moissaguais. En outre il n'y a rien d'étonnant à ce que l'abbé Ansquitil ait ainsi fait représenter des écailles, image de la lèpre, car il y avait dans le monastère une piscine dédiée à saint Julien, qui était alimentée par les eaux de la fontaine du cloître et à laquelle on attribuait la vertu miraculeuse de guérir les lépreux qui venaient s'y plonger.

(1) Ainsi le 8 mai 1097. Urbain II adressa à Raymond Ier, évoque de Lectoure, des lettres pour lui recommander de faire rendre au monastère de Moissac, les églises de son diocèse qui avaient été usurpées par des laïques. Hist. de Languedoc, nouv. édit., IV. 367.

(2) « Acquisivit ecclesiam S. Lupi, prope Altumvillare ». Aym. de Peyrac. Chron.. fol. 160. v". col. •. — Coll. Doat, vol. 128, fol. 193.

(3; Coll. Doat, vol. 128, fol. 195.

(4) Coll. Doat, vol. 128, fol. 208 et 210.

(5 ) Coll. Doat. vol. 1 28, fol. 2 1 2 et 2 1 4.

(6) Andurandy, n°s 604 et 5 57s-

(7) Andurandy, n° 6794.

(8) Aym. de Peyrac. Citron., fol. i(n>. v*. col. 2. — Coll. Doat. vol. 128. fol. 250.

cire le récit sans se rendre coupable d'un crime », qui va le déterminer à s'ensevelir pour le reste de ses jours dans le monastère de Moissac (i).

La même année, l'abbé Ansquitil fit une transaction avec un nommé Gausbert au sujet des églises d'Escatalens et de Rogonac que ce dernier détenait également à titre simoniaque. L'acte relate que le père de Gausbert, Arnaud, s'était déjà accordé avec l'abbé, promettant que son fils Gausbert prendrait l'habit religieux et tiendrait lesdites églises; mais celui-ci non seulement refusa le sacerdoce, mais porta le fer et le feu sur les terres des moines, et fut excommunié pour ce fait. Urbain V, étant alors à Moissac, fit défense a Gausbert d'entrer dans les églises. Le fils d'Arnaud revint à de meilleurs sentiments, il déclara à l'abbé qu'il serait son meilleur ami et reçut de lui. en commende, l'église d'Escatalens, pour tout le temps qu'il lui serait soumis (2).

A la même époque, un noble de la terre de Caussade, appelé Adhémar Ramo, qui jouissait de quelques biens dépendant des églises de Caussade, les restitua à l'abbé, auquel il donna son fils pour le recevoir au nombre des religieux (3).

Au mois d'octobre 1103, Raymond Seguin, son frère, sa mère Kengis, Seguin de Lalande et Hispaniolus , abandonnent leurs droits sur l'église Saint-Michel en Lomagne, diocèse de Lectoure (4).

En 1104, Bertrand de Roquefort donne divers biens situés à Escatalens « pour obtenir son salut, en compensation de la mort d'un homme de Saint-Pierre qu'il avait fait tuer, et pour réparer les usurpations qu'il avait faites ; il espère que saint Pierre le recevra au ciel, dont il est le portier » (5).

Pendant l'année 1105, Bernard de Gandalou rendit à l'abbaye la terre et le château d'Escatalens qui avaient été engagés a son père pour l'échange d'un cheval, et le pape Pascal II lui soumit la « petite abbaye » du Mas-Grenier (6). Les religieux du Mas protestèrent, mais, après des démêlés des plus vifs, l'annexion fut complètement réalisée en 1 1 1 2 (7).

(1) Arcli. défi, de Twn-el-Garonne, G, 666. — Guill. Lacoste, lac. cil.. I. 459. — Coll. Dont. vol. j 28. fol. 271).

(2) Arch. défi, de Tarn-et-G&ronne, série G, 698.

(3) Guillaume Lacoste, Histoire de la -province de Quercy, t. I. p. 459-

(4) Arch. défi, de Tarn-et-Garonne, série G, 737. — Coll. Doat, vol. 128, fol. 204.

(5) Arch. défi, de Tarn-et-Garonne, série G, 569.

(6) L'abbaye du Mas-Grenier est aussi désignée dans les actes sous le nom de Saint-Pierre de La Cour. — Coll. Doat, vol. 128, fol. 304.

(7) « Et eo tempore fuit cessa et donata, predicto monasterio Moyssiaci, abbatia S. Pétri de Curtc, que nunc vocatur S. Pétri de Manso Gcrnerii in Tholosano, prout legi in quadam carta antiqua cujus ténor talis habetur :

» Universali patri domino Pascali pape, frater Olefaccnsis abbas suus servus elareat magestati vestre pater généralissime quod Geraldus abbas Lesacensis predecessor noster abbaciolem de Curte que justicia exigente sub nostro dejebat regimine nisus est ortodoee ordinare quathenus spurcicia eliminarelur inde ac cultus Deo debitus redderetur, et ad unguem perduceretur. nisi invasores Clunienses monachi obstitissent atque fratribus loei illius apprehendere disciplinam prohibuissent et ut persensit conventus Lesacensis valde convaluit et sepius inde conquerens metuensque ne sibi cui loci illius cura pastoralis commissa fuerit fratrum perhenniter (sic) perdicio a districto judice exigerelur, tandem taie evenit concilium quod causam et titram illius abbaciole sibi commandate magistrali sue ecclcsie Moyssiaci tribueret, ut quod ipsa et Lesacensis ecclesia in potent implere minime nolebat Moyssiaci famosissima ecclesia suppleret tali reperlo eoncilio a fratibus nostris alcioris concilii venitur in capitulum ibique revelato, ut moris est. negocio communi assensu omnium fratrum prefatus abbas Geraldus Lesacensis privilcgium nostrum de Curte Moyssiacum detulit. atque jus nostrum ac regimen de abbaciola de Curie, domino abbali Asquilino, suc-

LES ABBÉS RÉGULIERS

Pur une bulle datée de Valence le 14 des calendes d'août 1107, Pascal II accorda à 1 abbaye de Moissac l'église de Valon ou Valonil au diocèse de Saint-Flour, que lui disputait Bégon, abbé de Conques (1). La même année, Gausbert de Fumel lui céda la moitié de la dîme qu'il possédait sur l'église de Bioule (2).

En 1108, Bernard de Lomagne, Armand Guillaume, Bérald et Odon, ses frères, ayant eu de longues discussions avec les moines de Moissac, au sujet de la terre de Botirans en Gascogne, et n'ayant pu prouver leurs prétentions devant le vicomte Vivian, l'abandonnèrent au couvent en échange de 1000 sols et 30 deniers de Cahors (3).

En 11 10, Amélius, évèque de Toulouse, donna avec le consentement de ses chanoines l'église de Saint-Nauphary (4).

Il fut encore fait don à l'abbaye, vers 11 10. par Alveus, d'un mas situé à Masquières (5) ; en 11 13, par Raymond, fils de Guillaume, de la moitié de l'église de Saint- Germain prés de Moissac, en échange de deux chevaux évalués 500 sous et d'un mulet du prix de 200 sous (6) ; et, vers 11 14, par Gausbert Borel d'Orgueil et Armand son fils, de tous les biens qu'ils possédaient à Masquières, cette dernière donation effectuée pour la sépulture d'Aymeric, fils de Gaubert (7). Plus tard. Raymonde et ses fils cédèrent l'autre moitié de l'église de Saint-Germain sur la Garonne, dans Villelongue, sous cette condition que de même que les seigneurs moines ont enterré son mari Raymond, de même ils aient à l'inhumer ainsi que ses enfants (8).

Enfin, à des époques dont la date n'est pas précisée, l'abbaye devint propriétaire de l'église de Goudourville près de Valence d'Agen et du prieuré de Cénac (9).

cessoribusquc ejus, ccssit in pcrpetuum. Ilujus rei ego supra taxatus ut ecteri consoclales gratus laudalor extiti et adjutor atque cooperator in omnibus assiduus fui, quod si forsan dubitatur, legendo compendiose cognoscatur quia quod tune patri spirituali laudavi monachus mine longe melius laudo modisque omnibus astipulans eonfirmo illa in honore regine positis. Sed quia me inde testimonium corroborendum vestra sibi présentait jussit paternitas hoc libens gaudensque fecissem nisi carius obstitisset infirmitas predicta vero abbacia Lcsacensis inhita quadam eompositione domino episcopo Tholosano demum pervenit ad dictum episeopum et abbas Moyssiaci resignavit jus quod habebat in eadem et non Cluniacensi immédiate subest ». Aym. de Peyrac, Chron., fol. 160, V, col. 2, et fol. 161, r°, col. 1.

(1) Arch. défi, de Tarn-el-Garonne, série G, 762.

(2) Andurandy, n° 5235.

(3) Cart. de Moissac. — Arch. dép. de Tarn-et-Garonne, G. 569.

(4) Andurandy, n° 602, art. 112.

(5) Coll. Doat, vol. 129, fol. 21.

(6) Andurandy, cité par Lagrèzc-Fossat, loc. cil , III, 35.

(7) Coll. Doat, vol. 129, fol. 21 et 26.

(8) Arch. dép. de Tarn-et-Garonne, série G, 571.

(9) Cénac, aujourd'hui commune du canton de Dome, arrondissement de Sarlat (Dordogne), était compris dans le principe dans le diocèse de Périgueux, et plus tard dans celui de Sarlat. Suivant Aymcric de Peyrac qui visita ce prieuré en qualité d'abbé, en 1397, Ansquitil enrichit l'église de peintures et de sculptures d'un grand prix et fit représenter sur la porte de l'église des léopards (des lions) qui rappelaient ceux de Moissac : « Dictus Asquilinus plures ecclesias et bona, dicto monasterio acquisivit, sicut in li bris donacionum plcnius eontinctur, sicut prioratus de Senaco, diocesis Sarlatensis, tune Petragoricensis. et dum fui ibidem anno millesimo CGC XCVII, perlegi fundacionem dicti prioratus per seripturas antiquas. et reperi quod ipse Asquilinus, seu ejus eontcmplacione et procuraeione et secundum formam operis ccclesie patet, quod ipse fecerit quia de similibus operis et sculturis videtur esse artifliciatum, et in portali dicte eeclesie de Senaco est quiclem leopardus, sicut in portali ccclesie Moyssiacy sculpatus » (fol. 1 59, v°. col.

et fol. 1 60, r\ col. 1 ).

Le titre de la donation faite en 1113 de l'église de Saint-Germain est important, parce qu'il constate que cet acte de générosité fut fait entre les mains de l'abbé Ansquitil qui occupait donc à cette époque le siège de Moissac, contrairement à l'affirmation de plusieurs historiens qui font remonter à 1108 l'abbatiat de son successeur, Roger (1).

L'abbé Ansquitil passait pour un saint et, par son ministère, Dieu opéra plusieurs miracles; c'est ainsi, dit le chroniqueur, qu'une fois il changea l'eau en vin, comme le Seigneur l'avait fait aux noces de Cana (2). Il y a loin de ces paroles au portrait peu flatteur que trace de cet abbé Lagrèze-Fossat , en le représentant comme « un ambitieux, aveuglé par un sentiment d'orgueil des plus vulgaires, ayant oublié les vœux qu'il avait prononcés en entrant dans la vie monastique » (3).

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