‹ L'abbaye et les cloitres de MoissacChapitre 40 sur 154 · XLIX. — RAYMOND DE ROUFFIAC · texte numérisé non relu

XLIX. — RAYMOND DE ROUFFIAC

(Raymundus de Roffiaco Ay m. de Peyrac et Gall. chr. ; Raimond de Ropaco Andur.)

Raymond de Rouffiac, nommé abbé de Moissac, prêta serment de fidélité à l'abbé de Cluny au mois de février 1214 (4). Le 8 mars suivant il acquit conjointement avec le prieur de la Daurade de Toulouse, l'église Saint-Michel du Château, située sur les bords de la Garonne, près de Toulouse (5). Enfin il obtint de pouvoir terminer les contestations qui existaient depuis 1212 entre le monastère et Simon de Montfort. Voici dans quelles circonstances :

Les croisés continuaient toujours à faire peser sur le monastère et sur la ville un joug des plus durs. Exaspérés par cet état de chose, un grand nombre de bourgeois de la ville, parmi lesquels se trouvaient Géraud de Poitiers, Raymond de Jean, Pons de Rat, Guillaume de Maureg, Arnaud et Géraud de Lamothe, Etienne de Lautair,

(1) Ce qui n'empêche pas Aymeric de Peyrac de s'exprimer ainsi en parlant de Simon de Montfort et d'Amaury : « Et nos eciam habenus in cartis seu in instruments publicis, in archivis : Symon, cornes Montisfortis, optimus athleta Christi, et Almaricus, filius suus, preclarissimus fidej zelator ». Chron., fol. 176. v°, col. 2.

(2) Voir la fin de cette lettre à la note 1 de la page 2j.

(3) Coll. Doat, vol. 129, fol. 30. — Andurandy, n" 3879 et 3880.

(4) G allia, christiana, I, col. 166.

(5) Coll. Doat, vol. 129, fol. 137. — Andurandy, n" 6070.

LES ABBÉS RÉGULIERS

Ratier et Grimald de Faïd et Pons de Paratge (i), songèrent à rentrer sous la domination de leurs anciens maîtres et firent à ce sujet des propositions au jeune Raymond. Ce dernier ne manqua pas de saisir cette occasion favorable, et au mois de mars 12 14 il se présenta devant Moissac où il fut reçu comme un libérateur. Assuré du concours des habitants et maître de la ville il ne lui restait plus qu'à s'emparer de la place forte où la garnison s'était réfugiée. Il en commença le siège et était sur le point de réussir, quand Simon de Montfort, suivant le conseil du cardinal légat, Pierre de Bénévent, vint au secours de ses troupes et força le comte de Toulouse à se retirer (2). Une seconde fois Moissac tomba entre les mains de Montfort et les habitants furent obligés de payer une forte contribution de guerre.

L'abbé de Moissac et le couvent qui, prudemment, s'étaient tenus en une certaine réserve lors de l'arrivée de Raymond VII, n'eurent pas de peine à gagner les bonnes grâces du chef des croisés. Ce dernier nomma des arbitres pour régler les contestations qui les divisaient depuis longtemps, et après avoir accepté leurs décisions, il signa au mois de décembre 12 14 un acte dont voici les principales dispositions :

Simon de Montfort, pour réparer le préjudice que ses bailes avaient causé au monastère, fut condamné à payer 2^0 marcs d'argent, à titre d'indemnité.

Il fut défendu aux bailes du comte de percevoir a l'avenir le vingtième sur les terres que le monastère faisait cultiver.

Montfort s'engagea à offrir ou à faire offrir chaque année le jour de la fête de saint Pierre et de saint Paul, indépendamment de l'obole d'or à laquelle il était assujetti pour la possession du château-fort, deux autres oboles d'or, pour la place qu'il avait fait faire en avant dudit château, en démolissant deux maisons appartenant à l'abbaye.

Défense lui fut faite d'agrandir ou de fortifier cette place, sans le consentement de l'abbé et du couvent.

Il fut décidé que le nom de l'abbé serait prononcé avant celui du comte dans toutes les criées qui auraient lieu dans la ville et qu'aucun changement ne serait apporté aux coutumes sans l'autorisation de l'abbé.

Le baile du comte et le cellerier du monastère étaient obligés en entrant en charge de promettre, sous la foi du serment, d'observer tout ce qui était écrit tant dans l'acte d'hommage de 1212 que dans la sentence de 1 2 14.

Enfin le comte fut tenu, comme par le passé, de protéger et de défendre la ville de Moissac et spécialement l'abbaye et ses dépendances (3).

Simon de Montfort étant mort le 25 juin 1 2 18. son fils Amaury lui succéda comme co-seigneur de Moissac et abbé chevalier du monastère. Le 26 septembre de la même année il se rendit à Moissac, fit hommage à l'abbé Raymond et confirma les accords passés avec le comte son père, au sujet du domaine de la ville (4). Les religieux n'eurent qu'à se louer de leur nouveau protecteur.

Moins de deux ans après la confirmation de cet acte, au mois de mars 1220, le fils de Raymond VI qui se trouvait à Castelsarrasin, dans le but évident de déterminer

(1) Coll. Doat, vol. 129, fol. 137. — Andurandy, n° 6070.

(2) Hisl. de Languedoc, nouv. édit. , t. VI, p. 429.

(3) Andurandy, n° 363. — Lagrèze-Fossat, loc. cit., t. I, p. 376.

(4) Hist. de Languedoc, nouv. édit., t. VI, pp. 5 16 et 523.

les habitants de Moissac à rentrer sous l'obéissance de son père, adressa à leurs représentants des lettres authentiques par lesquelles il confirma leurs coutumes et leurs franchises et s'engagea à ne point disposer à l'avenir, sans leur consentement, de la ville et de ses habitants (i).

Ces lettres furent reçues avec joie. Raymond VII prit possession de la ville et on lui ouvrit les portes du monastère pour prêter aux habitants le serment imposé par la coutume, et recevoir celui de l'abbé (2). Les moines n'eurent pas à se louer de cet événement (3), car, le 27 mars 1221, le comte de Toulouse, par des lettres patentes, rendit aux habitants de Moissac les droits et les possessions dont ils jouissaient lorsque les croisés mirent le siège devant Carcassorîhe , avec promesse de leur faire justice, suivant que le jugeraient le chapitre ou les capitouls et les prud'hommes de Moissac, avec réserve des droits et des actions qu'il avait sur ceux qui avaient forfait contre lui jusqu'à ce jour (4).

Raymond VII, malgré ses promesses, ne se préoccupa guère des devoirs qu'il avait à remplir envers l'abbé et le couvent en sa qualité d'abbé chevalier, et, au mépris des conventions faites, ses bailes continuèrent à lever de fortes impositions sur les habitants de Moissac.

Aymeric de Peyrac appelle Raymond VII « le plus mauvais de tous les Raymond » pessimus omnium Raymundorum. Il avait, ajoute -t-il, une haine profonde contre le monastère, motivée sur la conduite de l'abbé-moine qui avait embrassé le parti des croisés en 1212 et les avait secondés de tout son pouvoir pendant que Simon de Montfort assiégeait la ville (5). Il énumére ensuite les réclamations faites par le monastère à Raymond VII, avant 1235, et certifie que ce fut pour n'y avoir point fait droit, que le comte fut excommunié sur les instigations de l'abbé de Moissac (6).

(1) Arch. dép. de Tarn-et-Garonne, G, 544. — Lagrèze-Fossat, loc. cit., t. I, p. 378.

(2) Hist. de Languedoc, nouv. édit., t. VIII, col. 749, et t. VI, p. 541.

(3) Le comte n'avait pas pardonné aux religieux une excommunication qui avait été lancée contre lui par l'abbé de Citeaux, Arnaud, légat apostolique, et adressée à l'évéque de Cahors, à l'abbé de Moissac et à tous les chapelains et clercs du diocèse. Il y était dit que le comte a été noté d'hérésie et convaincu de favoriser les routiers, les briseurs d'images et de temples, les hérétiques; d'avoir fait de nombreuses exactions contre les églises; d'avoir donné asile à Géraud de Pépian, chef des sectaires. La sentence rendue aux ides de février 12 18 porte qu'elle sera annoncée aux messes paroissiales; qu'elle frappe le comte et ses agents: que les églises seront fermées aux lieux où les exactions ont été commises et qu'un seul prêtre y sera laissé. Arch. dép. de Tarn-et-Garonne, G, 541.

(4) Coll. Doat, vol. 127, fol. 47.

(5) « Et verum est quod dictus cornes (Raymond VII) multum odio habebat monasterium, abbatem et conventum, quia predecessor suus fuerat in obsidione facta per Symonem comitcm Montisfortis predicte ville, tempore patris sui, et quia dicebatur publiée quod Clodoveus primus rex Francorum et quidam successores sui reges Francie dictam abbaciam fundaverunt ». Aym. de Peyrac, Chron., fol. 165, r°, col. 2.

(6) « Idem vero Raymundus (Raymond VI) multa mala fecit huic monasterio, et eciam Raymundus filius suus [Raymond VU). Nam abbas Moyssiaci ab isto ultimo Raymundo petebat ea que sequntur : Primo, omnes conquestas et talhias quas fecit in villa Moyssiaci dictus cornes sine concilio dicti abbatis, post composicionem factam inter patrem dicti comitis et predecessorem ipsius abbatis ad extimacionem duarum millium mareharum argenti, retento nichilominus jure pectendi (pour petendi) ilhas [sic) talhias et forcias, quas jam in dicta villa Moyssiaci comités Tholosani ante dictam composicionem fecerunt, et in Bodor, et in Lisac, et in Scathalenchis, et in honoribus de sancto Christophoro, de sancto Laurencio, de Biarosa, de Boyssa, de Mense, de Securio, de Guardella, de Ruppe Seseyra, de Durfort, de Montesquino, de Puechornet, et de Malausa et honorum eorum. Item peciit dictus abbas totam villam Ville Nove Rutenensis tanquam

LES ABBÉS RÉGULIERS

En effet, Raymond ne voulut en aucune façon tenir compte des réclamations du monastère de Moissac. Mais ayant appris que le roi de France Louis VIII était décidé à porter la guerre dans ses Etats pour augmenter l'étendue de ses possessions, et voyant qu'il pouvait succomber dans la lutte, il prit toutes les précautions suggérées par la prudence dans une occasion si périlleuse. Il tâcha par des concessions de gagner de plus en plus l'affection de ses vassaux et se réconcilia notamment avec l'abbé de Moissac qui, tout en le reconnaissant pour comte de Toulouse, pardonna le 4 août 1226 aux habitants de Moissac l'injure qu'ils lui avaient faite en livrant la ville a ce prince (1).

Sur ces entrefaites le roi de France Louis VIII mourut le 8 novembre 1226. De son côté le pape voyant que le comte de Toulouse était complètement affaibli par les guerres qu'il soutenait depuis longtemps jugea le moment opportun pour tenter de rétablir la paix et de réconcilier Raymond VII avec l'Eglise en l'engageant à combattre lui-même les hérétiques. Il ordonna au cardinal de Saint-Ange de prendre les dispositions nécessaires pour parvenir à ce but. L'abbé de Grandselve, Elie de Guarin, fut délégué à cet effet et reçut un accueil des plus favorables du comte. Gelui-ci accepta les propositions qui lui furent faites et se rendit l'année suivante à Meaux où fut signé le traité qui porte ce nom, et en vertu duquel les fortifications de Toulouse et de Moissac devaient être démolies. Le 12 mars 122g, étant à Paris, il promit solennellement, sous la foi du serment, devant la porte de Notre-Dame, d'observer et d'exécuter les clauses dudit traité.

Par ce traité. Raymond s'engageait en outre à donner sa fille en mariage à l'un des frères du roi, cédant, après sa mort, à ce dernier, son comté de Toulouse, et déclarant que s'il ne provenait point d'enfants de ce mariage, ce même comté appartiendrait au roi et à ses successeurs à l'exclusion même de ses héritiers naturels (2).

Absous de l'excommunication qui avait été lancée deux fois contre lui, Raymond VII rentra à Toulouse et fut mis en possession des territoires qui lui avaient été laissés par ledit traité (3).

L'abbé-moine Raymond de Rouffîac, peu de temps avant sa mort, reçut l'ampliation d'une bulle de Grégoire IX, du 15 des calendes de février 1227, défendant aux ordinaires des lieux toute juridiction sur Cluny, ses membres et leurs dépendances, et annulant d'avance les censures ecclésiastiques qu'ils pourraient prononcer (4).

proprium jus, et judicaturam ecclesie Moyssiaci, a qua spoliatus fuit, invitus et coactus. Item, post multa, petebat abbas Moyssiaci, pro se et monasterio suo, a domino comité, stamte pro universitate Moyssiaci, sibi aditta (sic pour addita, plutôt que a dicta) universitate, juramentum lidelitatis, tamquam domino restitui et fieri. Item petebat restitui décimas molendinorum et paysserias, et claves portarum ville Moyssiaci. per dominum Lectorcm (pour Lactorensem) episcopum et abbatem de Bolhas, judices delegatos, sibi adjudicari, sicut patet per eorum litteras patentes, et multa alia jura ab eodem comité petebat.... Ultimus Raymundus fuit excommunicatus ad instanciam abbatis Moyssiaci, secundum quod continetur in quadam littera, sex sigillis auttenticis sigillata ». Aym. de Peyrac, Chron., fol. 172, v", col. 2, et fol. 173, r", col. 1.

(1) Hisi. de Languedoc, nouv. édit., t. VI, p. 603. — Coll. Doat, vol. 127, fol. 49.

(2) Histoire de Languedoc, nouv. édit., t. VI, p. 603. — Cathala-Coture, Histoire du Quercy, t. I, p. 200, Montauban, 178$.

(3) Histoire de Languedoc, nouv. édit., t. VI, pp. 631 à 638.

(4) Andurandy, n° 77, cité par Lagrcze-Fossat, loc. cit., III, p. 48.

D'après Aymeric de Peyrac, l'abbé Raymond mourut en 1227, et fut inhumé à Cahors ; on composa en son honneur les vers suivants :

Virginis a partu cum septem mille ducenti

Et decies duo transierunt anni sive plus

Orta dies julias cum precipit ante Kalendas

III, jejunemus, Petrum Paulumque rogemus.

Et monet aurorem Gallus lucem dare claram

De vite medio Raymundus de Roffiaco

Taliter, ut credimus, almiphicus associatus

Angelicis turmis cantus sine fine daturis.

Prefuit hic populo pius abbas Moyssiaco

Annis vicenis post solvem débita motis (pour mortis).

Villa Caturcensis tenet hujus corpus humatum,

Cum quo sua canonici peccamina verbere pingunt (pour pungunt) (1).

Sous son administration, l'évêque de Cahors qui avait acquis l'église de Notre-Dame de Boysse, en Quercy, donnée à l'abbaye en 1094, la rétrocéda en 1225 (2).

Au mois d'août 1226, il avait fait don à un moine nommé Robert, de la jouissance de l'église de Livron, située sur le territoire de Caylus (3).

Les auteurs de la Gallia christiava donnent comme successeur à Raymond de Rouffiac un abbé désigné par les initiales F. W. A ce sujet ils mentionnent :

i° Un titre du 3 des ides de novembre 1225, d'après lequel le Souverain-Pontife aurait délégué cet abbé F. W., pour mettre fin comme arbitre, à un différend survenu entre Hélie, abbé de Sarlat, et Alphonse, comte de Toulouse. Mais Alphonse n'étant devenu comte de Toulouse qu'en 1249, à la mort de Raymond VII, il y a tout à la fois dans ce passage confusion de noms et de dates.

20 Un acte du 4 août 1226, relatif à la cession faite par le même abbé F. W., aux habitants de Moissac, après l'avènement de Raymond VII des biens et des dîmes qu'ils avaient enlevés à l'abbaye. Il résulte cependant de ce titre, dont une copie se trouve dans la Collection Doat (vol. 127, fol. 50), que cet abandon doit être rapporté a l'abbé Raymond de Rouffiac qui y est désigné en toutes lettres.

Enfin, un seul abbé de Moissac, Guillaume de Durfort, remplit les fonctions de chapelain du pape ; or cet abbé que désignent suffisamment les initiales F. W., frater Willcmus, n'occupa le siège abbatial que de 1295 à 1306(4).

(1) « Post hune Raymundus de Roffiaco sub anno Domini millesimo Ile XXVII de quo versus : Virginis a partu.... » Chron., fol. 163, v°, col. 2. — Lagrèze-Fossat {loc. cit., III, 48) fait remarquer que les deux derniers mots de ces vers paraissent signifier que les chanoines de Cahors faisaient pénitence de leurs péchés en se fustigeant avec une discipline qui portait l'image de Raymond de Rouffiac ou qui renfermait des parcelles de ses reliques.

Nous pensons qu'il serait plus rationnel d'admettre qu'on a voulu exprimer d'une façon poétique que les chanoines, à l'occasion de leurs manquements à la règle, se servaient comme discipline de la ceinture de Raymond de Rouffiac, laquelle devait se trouver avec les autres parties de son vêtement lorsqu'on transporta son corps à Cahors.

(2) Andurandy, n° 653.

(3) Lagrèze-Fossat, loc. cit., t. III, pp. 48 et 457.

(4) Lagrèze-Fossat, Etudes historiques sur Moissac, t. III, p. 455.

LES ABBÉS RÉGULIERS

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