LVIII. — AYMERIC DE PEYRAC
(Aymericus de Peyraco, Chronique et Gall. chr.) 1377 — 1406
Aymeric de Peyrac est né au château de Peyrac, pour lequel sa famille qui était d'ancienne noblesse, faisait hommage aux barons de Gourdon. Son père avait été juge de la sénéchaussée de Cahors et de Montauban. L'abbé Aymeric avait été élevé
(1) Andurancly, n* .218, cité par Lagrèze-Fossat, loc. cit., I, 71.
(2) Arch. dép. de Tarn-et-Garonne, G, ^40.
(3) Arch. dép. de Tarn-et-Garonne, G, 592.
(4) Arch. dép. de Tarn-et-Garonne, G, 540; — Andurandy, n"5 1546 et 1910.
(5) Arch. dép. de Tarn-et-Garonne, G, s 73-
(6) Gall. chr., XIII, col. 239.
(7) Perrin, Histoire manuscrite de Montauban, p. 187.
(8) Bertrand de Robert est bien mort à cette date, contrairement à ce qu'ont affirmé plusieurs auteurs. L'acte de prise de possession de son successeur, daté du 31 octobre 1403, ne laisse aucun doute à cet égard ; il y est dit : « Novelament elegit après la mort de Mossen Bertrand Robert darier avesque del dig loc. » Coll. Doat, vol. 87, fol. 2 14, cit. par Moulenq, loc. cit., p. 23.
LES ABBÉS RÉGULIERS
auprès de Raymond de Salgues, son parent, né au château de ce nom, près de Gramat, et qui fut doyen de l'église de Paris, archevêque d'Embrun, puis patriarche d'Antioche et en même temps administrateur du diocèse d'Elne et enfin de celui d'Agen (i).
11 prit l'habit monastique à Moissac (2) sous l'abbé Ratier de Lautrec (1 334-1 361). Aymeric de Peyrac était docteur en décrets, trésorier du roi et prieur de Saint-Lupergue, près d'Eause, au diocèse d'Auch, lorsque Grégoire XI lui confia, en 1377, le siège abbatial de Moissac; il Ta constaté lui-même dans sa Chronique [fi. Lorsqu'il fut élevé au pouvoir, l'abbaye était presque en ruine, bien diminuée dans ses revenus et cependant chargée de dettes. Les temps étaient mauvais et sinistres ; des guerres divisaient les princes entr'eux ; deux papes se disputaient le Saint-Siège.
A peine installé comme abbé de Moissac, Aymeric de Peyrac restaura de son mieux les bâtiments du monastère. En 1378, il reçut le serment de fidélité de Bertrand de Rocamadour, abbé d'Eysses (4), cet acte était important car de tous temps l'abbaye d'Eysses devait aux abbés de Moissac révérence et obéissance. Ceux-ci même avaient le droit d'élire l'abbé d'Eysses, mais ce privilège fut racheté sous le pape Jean XXII moyennant deux prieurés. Depuis lors, les abbés d'Eysses choisissaient leur abbé, mais celui de Moissac devait confirmer cette élection. En 1378, il reçut l'hommage et le serment de Jean de Biron, pour le château de Montesquieu, et de Raymond de Caussade pour celui de Durfort (5). Et en 1380 l'abbé de Campredon lui fit sa soumission, en plein chapitre, en présence des abbés d'Aurillac. d'Eysses et de Lézat (6).
A cette époque les compagnies anglaises continuaient leurs courses dans le Quercy. Vers le mois d'octobre 1383, elles s'étaient emparées du château de Penne, en Albigeois. La prise de cette place qu'on regardait comme imprenable, jeta l'épouvante dans tout le. pays. Ces mêmes compagnies se rendirent ensuite maîtresses de Castelsarrasin, de la montagne de Sainte-Livrade, dont elles firent une place d'armes entourée de palissades, s'avancèrent jusqu'à Moissac, forcèrent les habitants à payer une forte contribution et saccagèrent plusieurs terres appartenant à l'abbaye. Aymeric de Peyrac nous dit que, pour résister autant que possible aux bandes de pillards, il travailla à grands frais â fortifier les châteaux de Saint-Nicolas-de-la-Grave. de Boudou et d'Escatalens, malgré la modicité des revenus de son abbaye; ces revenus ne s'élevaient pas cette année à 400 florins, parce que les paysans ne pouvaient pas labourer la terre, ni travailler les vignes à cause de la présence des ennemis (7).
Aussi, en 1385, se trouvant dans l'impossibilité de payer à la chambre apostolique
( 1 ) Gall. chr., t. VI, p. 1 05 6 et 1 060 ; — G. Lacoste, loc. cit., III, 131.
(2) n Post hune Raterius de Lautrico, anno Domini M. CCC. XXXVI, sub cujus ferula jugum professionis assumpsi ». Chron., f" 167, r°, c. 1. Voir la note 2 de la page 127.
(3) « Predictus dominus Gregorius (Grégoire XI), anno Domini M. CCC. LXXVII, 18 mensis Augusti ad Moyssiacy abbatium me promovit, tune me existentem priorem Elizone, ordinis Cluniaci, diocesis Auxitani ». Chron., f° 98, v°. C'est donc à tort que les auteurs de la Gallia christiana, qui au surplus paraissent ne pas avoir eu connaissance de la Chronique cï Aymeric de Peyrac, font remonter l'avènement de cet abbé à 1 371.
(4) Gallia christiana, cité par Lagrèze-Fossat, III, 72.
(5) Archives de l'abbaye, citées par Lagrèze-Fossat, III, 73.
(6) Archives de l'abbaye, citées par Lagrèze-Fossat, III, 73.
(7) Aym. de Peyrac, Chron.; — G. Lacoste, loc. cit., III, 276.
la somme exigée pour les services communs, il envoya son procureur, frère Jean de Charry, à Cahors, auprès du sous-collecteur Raynal de Batut, à l'effet d'être relevé des peines encourues pour le non paiement des sommes imposées. Frère Jean de Charry se présenta à Cahors le 16 mars 1386 et remit l'état de l'annate de l'abbaye, comprenant ses revenus et charges. D'après cet état le revenu de l'abbaye montait à 89 setiers 6 pugnères de blé et 219 livres 2 sols de Cahors, les dépenses à 189 livres 10 sols. Les recettes en vin étaient de m tonneaux 6 barils; les dépenses de 69 tonneaux 1 pipe. Le collecteur, après examen de ces pièces et reconnaissant que le tonneau ne valait que 2 francs et le setier blé 5 florins d'or, déclara se départir de toutes poursuites contre l'abbè (1).
La même année, le 21 juin, l'abbè de Moissac et celui de Belleperche, Seguin de Rouzet, eurent de violentes discussions au sujet de la juridiction de leurs monastères. Comme il n'y avait point alors de justice réglée, ils allaient vider leur procès par la voie des armes, lorsque leurs amis communs s'entremirent et empêchèrent ce scandale par leurs remontrances. Ils vinrent à bout de les accommoder (2). En 1388, il transigea avec son couvent sur des difficultés d'intérieur et, d'accord avec lui, fit rédiger un règlement sur la portion monacale due à chaque religieux, en pain, vin et companage (3), ainsi que sur la célébration des offices divins et sur les rétributions ou honoraires pour lesdits offices (4).
Le 25 octobre 1 391 il reçut d'Avignon une déclaration de François, camérier du pape, archevêque de Narbonne, établissant que l'abbé de Moissac était tenu de visiter le Saint-Siège chaque année, par lui ou par procureur et que la visite a été faite pour la présente année par Pierre Capelle, prieur du monastère (5).
Le 5 mars 1392, Guichard Dulphé, sénéchal de Quercy, fit, à l'exemple de ses prédécesseurs, le serment de fidélité à l'abbé. Il agissait au nom du roi tenu à ce serment comme abbé chevalier de Moissac en qualité de successeur des comtes de Toulouse (6).
En 1396 les consuls de Moissac assignèrent l'abbé à comparaître devant le roi pour les indemniser des dommages qui leur avaient occasionnés au lieu de Lizac et pour l'obliger à confirmer les privilèges concédés par les comtes de Toulouse (7).
Le 21 juin 1401, Aymeric de Peyrac reçut de Charles VI des lettres de sauvegarde, renouvelant celles qui avaient été données par son bisaïeul en 1284 (8).
Le 2 novembre 1402, l'abbé de Moissac, accompagné de celui de Campredon, se rendit au monastère d'Eysses pour régler divers différends qui existaient entre l'abbé, les religieux et les officiers (9).
(1) Arch. dép. de Tarn-el-Garonne, série G, 540; — Andur., n°' 101 à 104.
(2) Gallia crhistiana, I, col. 170; — G. Lacoste, loc. cit., III, p. 288.
(3) « En Languedoc, on appelle companage ce qu'on mange avec le pain. Ainsi appelons-nous compagnons, ceux avec qui nous mangeons et buvons... Pour moi je suis de l'avis de ceux qui le dérivent de com et de panis, comme qui dirait qui mange du même pain... C'est aussi l'opinion de Rabelais, 3. 4. Pain et vin. En ces deux sont comprinses toutes espèces d'aliments. Et de ce est dit le companage en Langue Goth ». Ménage, Diction., verbo Compagnon.
(4) Andurandy, n° 1500, cité par Lagrèze-Fossat, loc. cit., t. III, p. 73.
(5) Arch. dép. de Tarn-et-Garonne, série G, 572.
(6) Hist. de Languedoc, t. IX, p. 964.
(7) Coll. Doat, vol. 127, fol. 231.
(8) Arch. dép. de Tarn-et-Garonne, série G, ^53.
(9) A. de Lantenay, U Abbaye d'Eysses, p. 28.
LES ABBÉS RÉGULIERS
Pendant son administration il paya assez régulièrement au collège des cardinaux à Avignon ce qu'il devait pour les services communs; mais n'ayant pu être aussi exact en 1401 et frappé ipso facto d'excommunication, il sollicita du cardinal légat du Saint- Siège des lettres d'absolution qui lui furent immédiatement accordées (1). Enfin il obtint, en 1403, des commissaires du roi, la décharge de la finance qui lui était réclamée pour l'amortissement des legs faits au monastère, par le motif que par suite des guerres, les biens acquis étaient tombés en friche (2).
Retiré sur la fin de ses jours dans son château de Saint-Nicolas-de-la-Grave, il mit la dernière main à sa Chronique des abbés de Moissac ; il nous dit lui-même qu'il y travaillait assidûment en 1339, c'est-à-dire sept ans avant sa mort (3). Il mourut le 16 octobre 1406 (4).
Aymeric de Peyrac passait pour un des religieux les plus savants de son époque, ayant des connaissances très étendues en droit canon et en droit civil qu'il apprit dans l'Université de Cahors. Il visitait exactement les nombreuses maisons religieuses dépendant de son abbaye ; il y fit revivre la discipline monastique et reconnaître les droits anciens de ses abbés. Sa charité envers les pauvres était si grande qu'il vint constamment à leur aide, même pendant les guerres, quoique les fortifications des places qui appartenaient au monastère et les garnisons qu'il était obligé d'y tenir absorbassent presque tous ses revenus. C'est pour eux qu'il fonda à perpétuité, en 1393, à côté et à l'est du portail de l'église, à l'endroit occupé aujourd'hui par les maisons accolées à l'édifice, une institution toute charitable, appelée Sagre, du nom de la ruelle où elle fut établie : Sagre ou voie sacrée. Chaque jour les bénédictins réunissaient, dans ce lieu terminé en impasse, les indigents du pays et leur distribuaient un sac de blé (5).