‹ L'abbaye et les cloitres de MoissacChapitre 57 sur 154 · LXVI. — JEAN DE LETTES · texte numérisé non relu

LXVI. — JEAN DE LETTES

(Johannes de Letes Gall. chr.) 1 543 - '55^

Jean de Lettes, fils d'Antoine de Lettes, seigneur de Puechlicon, en Languedoc, et de Blanche Des Prez, héritière de la maison de Montpezat (4), protonotaire apostolique (5), doyen de la collégiale de Montpezat et de celle de Saint-Etienne de Tescou à Montauban (6), abbé de Loc-Dieu (7), fut nommé évêque de Béziers le 13 juillet 1537. Il acquit la plus grande considération, surtout dans les fonctions de lieutenant du roi en Languedoc, qu'il remplit pendant l'absence de son frère utérin Antoine de Lettes et fut nommé, par le roi, évêque de Montauban, en 1539, l'année même de la mort de Jean Des Prez son oncle, dont il était vicaire-général depuis 1529 (8). Comme il ne pouvait pas posséder a la fois deux évêchés, il céda, en 1543, à Jean de Narbonne, celui de Béziers, en échange de l'abbaye de Moissac (9,, et fit administrer celui de Montauban par Pierre de Bisquère, évêque in partibus de Nicopolis, son grand vicaire; il ne fit son entrée dans cette dernière ville que le 24 décembre 1551 (10).

Au moment où Jean de Lettes prenait possession du siège de Moissac, l'abbaye comprenait cinquante religieux ; les revenus étaient de quatorze à quinze mille livres (11). A peine installé, il fit avec le couvent, le 14 septembre de la même année un traité par lequel il fut stipulé, entr'autres, les dispositions suivantes : la mense abbatiale resterait séparée, comme par le passé, de la mense conventuelle ; à part le prieur majeur, chargé du service divin, le couvent ne se composerait que de trente religieux, tous de race noble, conformément aux prescriptions de l'acte de fondation du monastère ; jusqu'au moment où le nombre des religieux serait réduit à trente par extinction, tous continueraient à faire partie du couvent, et la réduction à trente opérée, les religieux seraient tenus d'entretenir et de payer quatre enfants de chœur, un maître de musique et un organiste. En outre l'abbé abandonnait les fruits décimaux d'un certain nombre d'églises, parmi lesquelles on peut citer les églises de Saint-Martin, de

(1) Andurandy, n° 195 1.

(2) Gallia chrisiiana, I, 171.

(3) La Chesnaye-Desbois et Badier, Diclionn. de la noblesse, dernière édition.

(4) P. Anselme, Hist. généalog. de la maison de France, VII, 290.

(5) Arch. de VHôtel-de-Ville de Montauban, titres à classer, cit. par Moulenq, p. 44.

(6) Gallia chrisiiana, XIII, 249.

(7) Histoire de Languedoc.

(8) Moulenq, Documents hist. sur le Tarn-el-Garonne, p. 44.

(9) Gallia chrisiiana, XIII, 249; — Le Bret, Histoire de Montauban, I, 218.

(10) Gallia chrisiiana, XIII, 249 ; — Le Bret, Histoire de Montauban. (1 1) Arch. dép. de Tarn-el-Garonne, G, 681.

LES ABBÉS RÉGULIERS

la Madeleine, de Saint-Laurent, de Viarose, de Saint-Christophe, d'Espis, de Saint- Amans, de Saint-Julien, de Montescot et le prieuré de Lunel. Il renonce aux deux tiers des vins constituant les droits de dîme sur Moissac, et au bois à prendre dans les forêts de l'abbaye pour le chauffage et les réparations de l'église. Moyennant ces concessions les religieux devaient tenir une table capitulaire distincte, entretenir et payer quatre prêtres séculiers pour le service des quatre chapellenies du monastère ; célébrer chaque jour une messe haute pour l'abbé, sa vie durant, et une messe de requiem après sa mort; et faire la distribution de Y aumône sacrée qui consistait en 365 sacs de blé par an, convertis en pain pour les pauvres qui se rendaient au couvent. Ce traité fut approuvé par l'abbé et par le couvent le 24 décembre 1=543 et homologué, le 7 février 1544, par le conseil privé du roi (1).

L'année suivante, le 14 avril 1545. il mit fin par une transaction aux difficultés survenues entre le couvent et les consuls, au sujet de la fontaine du cloître, des processions, des tables des confréries, du banc destiné aux consuls dans l'église Saint-Pierre, de la juridiction de Durfort et de Saint-Hubert, des dîmes de la vendange et de l'entrée et de la vente des vins (2).

Lagrèze-Fossat cite d'après Andurandy (n° 575) un document assez curieux. C'est une bulle du pape Paul III, du 16 des calendes de novembre 1547, en vertu de laquelle un enfant appelé Odet du Pouget, clerc, fut institué, à cause de ses mérites, en l'office d'hospitalier (3).

Vers cette époque Jean de Lettes fut appelé à jouer un rôle qu'on ne doit pas passer sous silence. La vie déréglée de quelques membres du clergé de Montauban, et leurs malversations étaient tellement notoires que le parlement de Toulouse rendit un arrêt le 27 octobre 1548, pour châtier les coupables par des peines sévères et infamantes ; il nomma des juges royaux pour le faire exécuter, accusant les juges ecclésiastiques de se trouver dans le même cas. Le clergé s'éleva contre cette prétention et députa Jean de Lettes pour aller porter ses doléances au roi qui était alors a Amboise. Le prélat s'acquitta si bien de sa mission, qu'il eut gain de cause et obtint, en 154g, de faire casser l'arrêt du parlement, comme contraire aux privilèges ecclésiastiques. Le conseil privé, par un autre arrêt, commit Pierre de Hauteclaire, maître des requêtes, pour régler l'affaire et faire donner au clergé réparation publique de l'injure qu'il avait reçue. Ce qui eut lieu le 20 avril 1551. Le clergé, non entièrement satisfait de cette réparation, publia contre le parlement plusieurs écrits diffamatoires parmi lesquels se distinguait par sa violence celui portant le titre d'Arrêt très profitable. Jean de Masencal, premier président au parlement, y répondit par un autre écrit intitulé : De la vérité et autorité de la justice du roi très chrétien, dans lequel il piquait si vivement les ecclésiastiques et s'élevait avec tant de force contre leurs mœurs que la Sorbonne jugea à propos de le censurer, et l'auteur aurait été flétri, si sa dignité et l'opinion qu'on avait de sa probité ne l'eussent mis à couvert (4).

De graves difficultés, basées selon toute probabilité sur la non exécution de l'accord de 1543, s'élevèrent bientôt entre l'abbé et le couvent. Un procès commença et l'affaire

(1) Arch. dép. de Tam-el-Garonne, série G, 578; — Andurandy, n° 1 193.

(2) Andurandy, n° 396, cité par Lagrèze-Fossat, III, 86.

(3) Lagrèze-Fossat, Etudes historiques sur Moissac, t. III, p. 87.

(4) De Thou, Histoire universelle, III, 140 ; — Fleury, Hist. ecclesiast., 1. cxlviii, m. 14; — Le Bret, Hist. de Montauban, I, 218.

fut même portée devant le parlement de Toulouse, mais des lettres patentes du roi Henri II interdirent aux membres du parlement de connaître ce procès (i), qui se termina par une transaction, retenue le 6 mai 1554, par maître Dupuy, notaire à Moissac. L'arrêt de 1543 fut annulé, et il fut convenu :

i° Que le couvent prélèverait sur le dîmaire de Moissac, de Gandalou, de la Madeleine de Saint-Laurent, de Viarose et de Saint-Christophe 700 sacs de blé, bon, pur et net, mesure de Moissac, à la charge par lui de nourrir chaque jour trois pauvres, de faire les frais de la cène du jeudi saint, de donner l'hospitalité aux parents des religieux, d'entretenir et de décorer l'église pour le service divin, et de pourvoir aux besoins d'un musicien-organiste et de quatre enfants de chœur qui seraient logés par l'abbé.

20 Qu'il prélèverait, en outre, les deux tiers du vin du dîmaire de la banlieue de Moissac, mais à la charge par lui de donner annuellement, suivant l'usage, savoir : pour chacune des quatre chapellenies 3 pipes de vin, pour les ladres 2 pipes, pour le barbier 1 pipe, pour le forestier 1 pipe, pour l'infirmier 3 barriques, pour le mandat la quantité nécessaire, enfin pour le sacristain 1 pouchon par jour.

30 Qu'il lui serait permis de se servir du pressoir, des cuves, des vaisseaux vinaires et des chais dits de la Rode.

40 Que l'abbé fournirait annuellement pour la dépense des serviteurs ordinaires du couvent, tels que le bouteiller, le cuisinier, le boulanger, le sommatier, etc., 50 sacs de blé, de seigle, d'orge et de fèves, soit 12 sacs et demi de chaque espèce; que tous les grains promis seraient mesurés par des métiviers (2) placés par égales portions sur chaque exploitation, et cela loyalement et sans tuster (3) ; que ces grains seraient apportés aux frais du couvent dans le grenier de la Rode dont la jouissance lui était concédée ; enfin que, en cas d'insuffisance pour cause de grêle ou de toute autre circonstance, le couvent recevrait du blé d'ailleurs ou serait payé sur d'autres revenus de l'abbaye.

50 Que l'abbé fournirait, en outre, annuellement, pour un religieux laïque, 16 sacs de blé.

6° Que le couvent aurait sur le bois de Roques les mêmes droits que par le passé, a la charge de payer les serviteurs de la maison commune et d'entretenir l'église.

7" Que l'abbé donnerait au couvent la moitié de l'écurie du monastère et le tiers des pailles.

8° Qu'il paierait encore, annuellement, savoir : à l'infirmier, 8 sacs de blé: au barbier, une pipe; au sacristain, 4 sacs, et au forestier, 6 sacs.

9" Que l'abbé aurait le droit de choisir un socius domini religieux, et que les moines qui seraient auprès de l'abbé seraient considérés comme présents à Moissac.

io° Que les religieux ne pourraient être transférés hors du monastère.

ii° Que, faute de paiement par l'abbé, le couvent pourrait se pourvoir devant le sénéchal de Quercy, ou devant le parlement de Toulouse, à son choix.

(1) Arch. défi, de Tarn-et-Garonne, série G, ^43 et 578.

(2) Dans certaines localités, comme à Moissac, on donnait le nom de mèlive à la moisson, et par suite celui de métivier à la personne chargée de la récolter.

(3) Tuster est un mot patois qui signifie frafifier. En frappant sur une mesure de capacité pour les grains au moment où on la remplit, les grains se tassent et il en contient une plus grande quantité au profit de l'acquéreur. De nos jours encore il est admis qu'on ne frafifie point sur la mesure lorsqu'on s'en sert.

LES ABBÉS RÉGULIERS

12° Enfin, que les religieux seraient autorisés à poursuivre en cour de Rome la confirmation de ces nouveaux statuts, ainsi que les modifications apportées à la régie de saint Benoît, quant à la manière de vivre.

Une bulle du pape Paul IV, du 26 mai 1555, confirma cette transaction; elle fut fulminée le 21 novembre suivant par Donatien Buor, curé de la Dalbade, qui était officiai de Toulouse (1).

Les moines qui se trouvaient à Moissac vers l'époque où eut lieu cette transaction étaient au complet, car il résulte d'un état des impositions établies sur le clergé du diocèse de Cahors, en 1553, qu'il y avait alors dans le monastère quinze officiers claustraux et trente-et-un religieux résidant et appartenant aux maisons de Fezembat, Poujet, Belcastel, Des Prez, Montlezun, Galard, Turenne, Valon, Manas, etc. (2).

Jean de Lettes, en 1551, fit faire par son grand vicaire François Pouesson la visite de son diocèse pour y rechercher ceux qui étaient imbus des nouvelles erreurs, mais ce triste prélat devait bientôt fournir lui-même, par son apostasie, non seulement à son abbaye et à son diocèse, mais encore au monde entier, le plus grand des scandales. Le goût qu'il avait pour la chasse devint si vif qu'il en négligea le soin de son diocèse. Dans ses diverses courses il eut encore le malheur de connaître Armande de Durfort (3) , veuve de Jacques Du Bousquet, seigneur de Verlhac-Tescou , et conçut pour elle une violente passion. Afin de la voir plus commodément, il acheta à trois lieues de Montauban la seigneurie de Beauvais, pour y élever un château et en faire sa résidence ordinaire. De là il allait assidûment à Verlhac chez la veuve Du Bousquet par un sentier détourné, mais les voisins ne furent pas dupes de ces manœuvres et appelèrent par ironie le chemin qu'il suivait ordinairement, lou cami de ï Abesquc (4] .

Il n'avait confié son intrigue qu'à deux personnes : François Calvet, son officiai, curé de Montalzat, oû il était né, et Hugues Calvet, frère de celui-ci, son intendant et conseiller au sénéchal de Montauban. François Calvet avait fait de fortes études dans les universités de Toulouse et de Cahors; c'était un homme d'esprit, mais vain, présomptueux et entêté. Ayant lu avec avidité les ouvrages de Calvin, il en adopta la doctrine qu'il communiqua à son frère, et devinrent tous deux dans leur pays le fléau de la religion catholique qu'ils abjurèrent quelques années après. Ainsi ces deux mauvais confidents, bien loin de guérir la passion de leur maître, ne pouvaient que l'exciter par leurs conseils. Ils persuadèrent en effet au prélat qu'il pouvait épouser Armande de Durfort ; mais avant de contracter cette union criminelle, l'évèque de Montauban vendit à chers deniers en 1556 l'abbaye de Moissac, au cardinal de Guise, et fit passer son évêché sur la tête de Jacques Des Prez, son ne\eu, abbé de Loc- Dieu et doyen de Montpezat. Après s'être ainsi dépouillé de ses dignités ecclésiastiques, il apostasia et se retira ensuite avec son épouse à Genève (5) où il mourut en

(1) Arcli. défi, de Tarn-et-Garonne, G, 578; — Andurandy, n05 1200 à 1202; — Lagrèze-Fossat, loc. cit., III, pp. 86 à 89.

(2) Arcli. dép. de Tarn-et-Garonne, série G, 578.

(3) Armande de Durfort était fille de Pierre de Durfort, chevalier, et d'Isabeau de Roquefeuil.

(4) Le Bret, Hist. de Montauban, revue par les abbés Marcellin et Gabriel Ruch, t. I, pp. 218 à 222. Montauban, 1841 ; — Perrin, Histoire manusc. de Montauban, pp. 333 à 341 ; — Cathala-Cathure, loc. cit., 1, 390.

(5) Guillaume Lacoste, Histoire de la province de Quercy, t. IV, pp. 1 04 et 105 ; — Abbé Fouilhac, Mss.

1563. Il avait eu l'audace de faire graver sur l'anneau qu'il portait habituellement ce vers de Virgile : Omnia vincit amor, et nos cedamus amori !

« Ce misérable », dit Perrin, « après avoir apporté son dequoy pour paroistre. se vit enfin réduit sur la paille.... On n'est pas asseuré s'il mourut dans la repentace ; mais bien sait-on qu'il finit ses jours dans un méchante hutte et sur la paille » (1).

L'opinion de Perrin ne parait point exacte, car Jean de Lettes acheta le 15 mars 1558, avec la dot de sa femme, la baronnie. d'Eaubonne aux environs de Genève, où il passa le reste de sa vie. 11 laissa trois enfants : une fille appelée Marguerite et deux fils Jacques et François qui se montrèrent les dignes fils d'une union si criminelle (2). Jean de Lettes, dit un auteur, « était un grand chasseur, un grand raffien et un grand renieur de Dieu «(3). Son testament est daté du 26 juin 1559.

Le sceau de Jean de Lettes se trouve apposé sur une collation, du 9 mars 1547, au château de Beauvais, en faveur de Pierre Des Prez, de l'office de maçon, vacant par l'incapacité de frère Jean de Laborie (4). v

Fig. 25. — Sceau de Jean de Lettes

Sceau rond de 40 millimètres, empreinte sur papier.

Légende. — * S . R . P . 10 . DE LETES EPI . M ON A . MO Dessin. — Ecusson aux armes : (d'or) à trois fasces (de gueules), à la bande (d'argent) brochant sur le tout, surmonté a dextre d'une crpsse et à sénestre d'une mitre.

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