LXXIII. — JEAN-FRANÇOIS D'ESTRADES
Jean-François d'Estrades, fils de Godefroy, comte d'Estrades, maréchal de France, et de Marie de Lallier (4), ambassadeur à Venise en 1675, et à Turin en 1670, était conseiller du roi et abbé commendataire de Saint-Melaine de Rennes (5), lorsqu'il fut appelé à remplacer le cardinal d'Esté.
(1) Arch. déf.. de Tarn-et-Garonne, G, 582; — Andurandy, nos 1394 à 1489.
(2) Andurandy, n"* 1400 à 1 4g 1 , cite par Lagrèzc-Fossat, III, 96.
(3) Arch. déf>. de Tarn-et-Garonne, G, =584.
(4) P. Anselme, Hist. des grands officiers de la Couronne, VII, 601, cite par Moulenq, loc. cit.. p. 335.
(5) Arch. dvf>. de Tarn-et-Garonne, G, 574.
Un acte portant la date de 1669, nous montre qu'à cette époque il possédait l'abbaye de Moissac. Dans cet acte, Palaprat François, de Moissac « procureur fiscal de l'abbé d'Estrades », comparaît pour donner à ferme l'île de Fouriaux (1).
En 1670, on signifie aux consuls de Saint-Nicolas « au nom de l'abbé d'Estrades » des lettres-patentes obtenues par lui pour la confection des reconnaissances féodales (2).
Nous avons déjà dit qu'à la suite de l'arrêt du Conseil privé du roi, en date du 16 juin 1643, il avait été décidé que le juge royal était tenu chaque année à l'hommage de l'obole d'or, pour les choses que Sa Majesté tenait dudit abbé de Moissac en ladite ville et juridiction. Mais on s'aperçut bientôt que les titres produits à cet effet avaient été mal interprétés et que cet hommage ne pouvait être réclamé par l'abbé que pour la possession du château-fort et non pour toutes les choses dont le roi jouissait en sa qualité d'abbé-chevalier. La question fut soulevée de nouveau, et par un autre arrêt du 7 janvier 1671, le Conseil déclara la ville de Moissac, et son territoire, du domaine du roi, spécifiant qu'à l'avenir la justice serait rendue au nom seul de Sa Majesté, qui nommerait aux emplois vacants (3). Cet arrêt, en quelque sorte, mit fin à l'abbatiat militaire.
Le 21 juillet 1678, l'abbé de Moissac fit une transaction au sujet des contestations soulevées sous son prédécesseur, sur les droits de justice (4) ; et le 19 novembre de la même année il approuva les statuts généraux rédigés par les chanoines capitulaires, assemblés dans la chapelle Notre-Dame de l'Emboulary. Ces statuts, comprenant trentehuit articles, traitaient des mœurs, des offices divins, de la messe du chœur, des processions, des revenus, de la juridiction, de la collation, des bénéfices et des assemblées capitulaires. Le dernier article était suivi du calendrier des fêtes et offices célébrés dans l'église de Moissac et d'un règlement établissant l'ordre qu'on devait établir dans les processions (51. Cette dernière clause suscita plusieurs réclamations des parties intéressées, mais un arrêt du Conseil, en date du 9 mars 1682, vint trancher la question en ordonnant que le gouverneur aurait la préséance sur les consuls aux thèses du collège et aux processions, mais qu'il s'abstiendrait de paraître aux assemblées de l'Hôtel-de-Ville où il ne devrait aller que par ordre du roi (6). Un édit donné à
(1) Arch. dép. de Tarn-et-Garonne, série G, 608.
(2) Arch. dép. de Tarn-et-Garonne, série G, 735.
(3) « Le roy, en son Conseil, faisant droit sur l'instance, sans s'arrêter aux arrêts dudit Conseil des 16 juin 1 643, 4 avril 1653 et 17 mai 1 669 et à tout ce qui en est ensuivi, a déclaré la ville de Moissac avec son district et territoire être du domaine de sa Majesté, ce faisant que sa dicte Majesté sera et demeurera maintenue au droict et faculté de pourvoir seule à l'office de juge et autres officiers de judicature de la dite ville et siège de Moissac, pour y être la justice rendue au nom seul de sa Majesté, avec défenses au sieur défendeur d'établir aucuns officiers au dit Moissac, ni de troubler ceux établis par sa Majesté en la fonction et exercice de leurs charges, même les demandeurs au droit qu'ils ont de rendre la justice civile pour la police, en leur nom, jusqu'à 60 sous, et la criminelle par concurrence avec les officiers de sa dite Majesté, sans que les demandeurs puissent être tenus de prêter le serment de fidélité qu'entre les mains du juge royal de la dite ville, fesant sa Majesté défense au susdit défendeur de troubler lesdits demandeurs en leurs fonctions, anciens droits, libertés et privilèges, à peine de tous dépens, dommages et intérêts, et a condamné ledit sieur défendeur forclos avec dépens. Fait en Conseil privé du roy, tenu à Paris le septième jour de janvier 1671 ». Arch. de l ' Hôtel-de-Ville, registre des délibér., vol. 10, f" 350; — Lagrèze-Fossat, Etudes histor. sur Moissac, t. I, pp. 200 et 201.
(4) Archives de l'abbaye, citées par Lagrèze-Fossat, III, 07.
(5) Arch. dép. de Tarn-et-Garonne, série G, 584.
(6) Arch. dép. de Tarn-et-Garonne, série G, 552.
LES ABBÉS RÉGULIERS
Versailles en 1695, décida de son côté que les chapitres précéderaient les officiers de justice dans les cérémonies publiques (1).
Pendant que s'agitaient à Moissac toutes ces questions d'amour-propre, le grand ministre de Louis XIV prenait des mesures d'un intérêt autrement général. Désireux de sauver de l'oubli les documents historiques intéressant le pays, il eut l'idée d'acquérir ou de faire copier les pièces importantes renfermées dans les archives des différents monastères du royaume. A cet effet, et par l'intermédiaire de Foucault, intendant de la Haute-Garonne, il envoya à Moissac, des le commencement de l'année 1678, l'abbé Fouilhac, avec mission d'examiner les manuscrits et livres précieux composant la bibliothèque de l'abbaye. L'abbé Fouilhac passa huit jours a faire ce travail (2).
Son rapport fut transmis à Baluze qui proposa à Colbert d'acheter tous les manuscrits en bloc. Le grand ministre donna à ce sujet des instructions que M. Servois a retrouvées aux archives de l'Empire (3).
A la date du g mars, Foucault faisait connaître à Colbert qu'il comptait sur la bonne volonté des chanoines pour obtenir le résultat désiré, mais il demandait un simple mot de l'abbé d'Estrades qui jouissait de la commende de Moissac (4). Ce mot ne fut pas difficile à obtenir, et dès les premiers jours du mois de mai, l'intendant de la généralité de Montauban se rendait en personne à Moissac, présentait aux chanoines une lettre de leur abbé, et les décidait séance tenante à lui remettre leurs manuscrits, dont ils n'avaient même pas un catalogue ($). Quand l'abbé de Fouilhac en eut dressé l'inventaire (6) , Foucault en comprit l'importance et s'applaudit de les avoir tirés de l'oubli. « Je vous asseure, écrivait-il le ii mai, que, si je ne t'eusse advisé d'y envoyer M. Fouilhac, les rats et la poussière auraient achevé l'anéantissement de ces anciens monuments, que l'ignorance et la négligence des moynes et des chanoines de cette église avoient desjà fort avancé » (7).
Les manuscrits de Moissac, au nombre de cent cinq volumes, arrivèrent à Paris en mai et en juin 1678(8); les frais de transport s'élevèrent à 192 livres (9). M. Léopold Delisle a donné une copie de l'inventaire de ces précieux documents dans l'ouvrage déjà cité. Parmi les manuscrits se trouvait le traité de Lactance, De Mortibus persecutorum, déjà signalé par l'abbé Fouilhac. Cet ouvrage, dont l'apparition produisit un
(1) Arch. déf>. de Tarn-ei-Garonne, série G, 552.
(2) Uiblioth. nat., Mss. latin 9363, fol. 182. — Le nom de l'abbé Fouilhac s'écrit aussi Foulhiac.
(3) Annuaire-Bulletin de la, Soc. de l'Histoire de France, 1863, 1, n, 28; — L. Delisle, Le Cabinet des manuscrits de la bibl. impér., t. I, p. 457. Paris, 1868. — Ces instructions ont été insérées dans un recueil de Clairambault, qui porte aujourd'hui la cote KK 60 1 , t. X, p. 161. (Note de M. Delisle, loc. cil.).
(4) Lettre du 9 mars 1678. Collect. Baluze, 371, fol. 2,. — Tous les renseignements au sujet de l'acquisition des manuscrits de Moissac, ainsi que les notes qui les concernent, sont empruntés à l'ouvrage de M. Delisle, Le Cabinet des manuscrits de la bibl. impér., t. I, pp. 457 à 459.
(5) Lettre du 4 mai 1678, dans le Mss. latin 9363, fol. 187 ; publiée dans les Mémoires de Foucault, p. cxvin, note.
(6) Cet inventaire se trouve dans le Mss. latin 9363, fol. 183.
(7) Mss. latin 9363, fol. 189; — Annuaire-Bulletin de la Soc. de l'Histoire de France, année 1863, I, 11, 27, note.
(8) Annuaire-Bull., I, 11, 29.
(9) Collection Baluze, 100, fol. 13=;, v°.
événement littéraire (1) , fut publié plus tard par Baluze qui a omis d'en faire connaître l'origine (2).
En 1679, l'abbé Fouilhac fut récompensé de ses peines par un exemplaire de la collection des conciles, imprimée au Louvre (3). Les chanoines qui avaient si facilement abandonné leurs manuscrits attendirent un peu plus longtemps. Deux lettres de Baluze et de Foucault montrent qu'on n'avait encore rien fait pour eux au mois de mai 1681 (4). Ce fut seulement deux mois après que Colbert affecta une somme de 1,200 livres à l'achat d'ornements dont ils avaient besoin (5). Cette générosité ne fut pas perdue : vers le mois d'octobre 1682, Roussel, vicaire-général de l'abbé de Moissac, choisit dans les archives de l'abbaye les actes qui pouvaient convenir à Colbert et qui n'étaient pas nécessaires aux intérêts de l'abbé ni du chapitre (6). Foucault les envoya au ministre le 9 décembre 1682 (7) ; mais ce nouvel envoi n'arriva pas tout entier à sa véritable destination : Baluze en retint pour lui une partie, et notamment la pièce qui avait paru la plus curieuse à Foucault, l'encyclique de Sergius IV (8).
De nouvelles difficultés s'élevèrent quelques années après entre l'abbé et le couvent au sujet de l'exemption de l'ordinaire, mais elles furent réglées par un accord passé le 17 septembre 1689, approuvé le 25 avril 1690, par messire Henri Guillaume le Jay, évêque de Cahors (9).
Vers la fin de ses jours, l'abbé d'Estrades se retira à Chaillot, près de Paris, où il vécut pauvre et retiré, afin de faire des économies pour payer ses dettes; il était entouré d'amis se livrant comme lui à l'étude des lettres. Il mourut le 10 mai 1715 et fut inhumé dans l'église de Passy (10).
Nous donnons sous la figure 31 le sceau du chapitre de Moissac apposé sur un
(1) Danielis Maichelii, Introductio ad historiam literariam de frcecipuis bibliolhecis Parisiensibus (Cantab. 1721. in-8'), pp. 5 2 et 177.
(2) Miscellanea, III, 1. — On sait que la règle de saint Benoît prescrivait à ses religieux, avec le travail manuel, la lecture et la transcription des auteurs anciens. Cette lecture donna bientôt aux moines le goût de la science et des beaux-arts, et les Bénédictins furent, pendant la longue période du moyen âge, les dépositaires des secrets de l'antiquité. Chaque couvent se faisait un honneur de posséder une belle bibliothèque ; chaque moine devait recevoir, au commencement du carême, un ou deux volumes, dont la lecture servait à son instruction en même temps qu'à sa sanctification. Par suite, il devint nécessaire de multiplier les livres, c'est ce qui explique les nombreuses copies de manuscrits trouvées chez eux.
(3) Mémoires de Foucault, p. 49. — On ne s'explique pas, ajoute M. Delisle, le mécontentement de l'abbé Fouilhac, qui écrivait à Baluze le 16 janvier 1685 :
« .... Je trouvay quelque chose dans les archives de Moissac du temps que j'y allay pour M. Colbert, où je pris tant de peine qu'elle valoit au moins un remerciement. Les manuscrits envoyés le valoient bien. Je ne demandois pas de récompense; car, Dieu mercy, j'ay assés de bien; mais une honesteté auroit fait ma satisfaction. Demeurer quinze jours dans la poussière pour en tirer des manuscrits abandonnés, les régler, en faire Testât, valoit bien un remerciement de la part de quelqu'un de chez M. Colbert ». (Collect. Baluze, 354, fol. 2, v°). Cette lettre a été publiée par M. Tamizey de la Roque, dans la Revue de Gascogne, t. VI, ann. 1865.
(4) Mss. latin 9364, fol. 55 et 57.
(5) Mémoires de Foucault, pp. 79 et 468; — Abbé Fouilhac, Mémoires sur la ville de Cahors, Mss. p. 79.
(6) Collection Baluze, 362, fol. 282.
(7) Mémoires de Foucault, p. 83.
(8; Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 4e série, II, 249; public, de M. Jules Lair.
(9) Arch. dép. de Tarn-et-Garonne, série G, 574.
(10) P. Anselme, Hist. des grands officiers de la Couronne, VII, 601, cité par Moulenq, p. 335.
LES ABBÉS RÉGULIERS
certificat daté de 1670, établissant qu'Antoine Marty est le garde du bois de Roques. Cet acte, sur lequel tous les chanoines ont apposé leur signature, porte la mention suivante : « Le présent certificat fut signé de notre secrétaire et celluy scellé du sceau de nostre chapitre » (1).
Fig. 31. — Sceau de Jean-François d'Estrades
Fragment de sceau ovale de 32 millimètres sur 28. Légende effacée : on ne distingue plus que les lettres MOIS.
Dessin. — Ecusson, de .... à deux clefs de .... posées en pal, les pannetons en haut, surmonté d'une mitre et d'une crosse.