TOPOGRAPHIE GÉNÉRALE DE MOISSAC
Un autre plan, donné par le baron Taylor (voir figure 3), nous montre la ville divisée de l'Est à l'Ouest par une large rue reliant les remparts et bordée de chaque côté par une épaisse muraille appuyée de quatorze tours rondes alternant les unes avec les
Légende : A. Abbaye. — B. Jardin des moines. — C. Partie habitée par les serfs, dépendant du couvent. — D. Ville lil>re ancienne, du moyen âge. — E. Chapelle. — F. Porte Saint-Paul. — G. Porte Saint-Pierre. — H. Porte des Merveilles (Malaveille).
Fig. 3. — Plan général de l'abbaye de Moissac et de l'ancienne ville qui en dépendait.
autres. De l'extérieur, on ne pouvait pénétrer dans cette rue que par la porte Malaveille (indiquée à tort sous la dénomination de Porte des Merveilles). Au Nord, se trouvaient le couvent et ses dépendances réservées aux serfs ; au Sud, la partie proprement dite de la ville, occupée par les hommes libres, et dont la superficie était à peu prés égale à celle des bâtiments claustraux.
De toutes ces murailles, qu'un glorieux passé aurait dû rendre sacrées, il ne subsiste plus que quelques lambeaux enclavés dans les maisons situées au Nord-Est de la ville, sur le boulevard actuel de l'Hospice.
APERÇU GÉNÉRAL SUR LES ABRÉS-CHEVALIERS
'abbaye de Moissac, placée sous la protection royale des l'époque de sa fondation qui eut lieu selon toute probabilité entre ^les années 638 et 649. acquit rapidement, grâce à cette faveur exceptionnelle, un accroissement considérable. Ses possessions territoriales, dit le chroniqueur, s'étendirent en peu d'années jusqu'aux portes de Toulouse, à l'embouchure de l'Hers (1) dans la Garonne (2).
La réputation méritée attire souvent de grandes largesses, mais, par un malheureux^ retour des choses humaines, les grandes largesses suscitent aussi de grandes convoitises. Les riches domaines que l'abbaye devait à la libéralité des monarques et des fidèles excitèrent l'envie et devinrent bientôt la proie des hommes puissants qui ravageaient le pays. Dès les premières années du vmc siècle, les Sarrasins envahirent le midi de la France : avides de rapines, ils brûlaient les villes, pillaient les monastères, ne lais-
(1) L'Hers est une rivière qui se jette dans la Garonne, en aval de Toulouse, près du village d'Ondes.
(2) « Relatione antiquorum suscepi quod, de villa Moyssacy usque aquam sive sinum vocatum Lere, qui distat a tribus leucis de Tholosa, fere omnia loca fuerunt hujus monasterii, et eciam hoc predicavit semel Tholose quidam prepositus monasterii Cassinensis qui fatebatur predicta auttentice legisse. Tamen propter antiquitatem temporum nomina sunt mutata dictorum locorum vel penitus destructa et a memoria hominum peregrina. Quare ista loca quam plurima et cum amplis territoriis et aquarum decursibus non possidemus. Sciendum quod postmodum plures fuerunt devastaciones et depopulaciones et destruciones villarum tam per Sarracenos, Wandallos, Normanos et alios tirannos ». Aymeric de Peyrac, Chronique, fol.
I 5 3, V>, COl. 2.
sant que des ruines dans les pays qu'ils traversaient. Sous Charles-Martel, ils s'avancèrent sous les murs de Moissac, mirent le feu à l'église et aux bâtiments claustraux, saccagèrent les domaines de l'abbaye et s'emparèrent de son riche trésor. Les Hongrois, les Normands et d'autres hordes sauvages se présentèrent à leur tour, les armes à la main, renouvelant les bouleversements qui avaient désolé les populations. « Les persécutions de Dioclétien et de Maximien », ajoute Aymeric de Peyrac, « ne causèrent pas plus de grands gémissements ; les pertes du monastère furent incalculables » (i). Et ce qui se passait à Moissac n'était malheureusement pas un fait isolé.
Abandonnées du roi, qui presque toujours était trop éloigné pour leur envoyer un secours utile et dont les diplômes étaient désormais impuissants à les protéger, les abbayes cherchèrent des protecteurs dans les seigneurs les plus puissants du pays. Les religieux de Moissac crurent avoir trouvé cet appui indispensable en s'adjoignant pour les défendre et s'occuper de leurs affaires un de ces grands personnages qu'on appelait alors et indifféremment avoués, défenseurs, patrons, mais qui se donnèrent eux-mêmes des noms beaucoup plus expressifs, beaucoup plus significatifs, ceux d'abbès-séculiers, d'abbés-chevaliers, d'abbés-militaires, d'abbés-du-dehors, — advocati, defensores , palroni, abbates-laici , abbates-milites , abbates-militares , abbates-extrinseci , cette dernière dénomination par opposition aux abbés-réguliers appelés abbates-intrinseci ; — ils jetèrent les yeux sur le comte de Toulouse (2).
Ces abbés laïques ou chevaliers originairement élus par les moines (3) recevaient en échange de leur protection et à titre de bénéfices un ou plusieurs villages dépendants du monastère; parfois même comme cela avait lieu à Moissac, ils obtenaient la seigneurie utile, c'est-à-dire le droit de justice sur tout ou partie de la ville habitée par les moines (4). Ce rôle leur donnait le premier rang dans les provinces. Souvent ces abbés-chevaliers avaient sous leurs ordres des agents chargés des affaires de moindre importance et qui étaient comme les procureurs du monastère (5).
( 1 ) « Lcgimus eciam quod tempore principis Karoli Martelli, Sarraceni, cum omnibus familiis suis in Galliis habitaturi, Garonam transseunt, omnia dévastant, ecclcsiasque Dei cremant; quibus Karolus, Dei auxilio fretus, bello occurit et ex eis ccc lxxv m[illi]a Sarracenorum cum regc eorum Aldimart peremit et m[ill]e quingentos de suis amisit. Unde, post predictam donacionem factam (celle de Kizézius dont il sera, ■parlé plus loin), ista patria fuit multocies vastata et destructa, et fuit in ecclesia tamen pejor gemitus quam tempore persequcionis ferorum Diocleciani et Maximiani imperatorum et multa perdit Moyssiaccnce cenobium ». Aymeric de Peyrac, Chronique, fol. 154, r°, col. 1.
(2) L'origine des avoués ou patrons des monastères paraît remonter au ve siècle. Les avoués auraient été établis par un concile d'Afrique (canon 42) et un concile de Carthage (canon 9) pour soutenir les droits des ecclésiastiques et plaider leurs causes devant les tribunaux séculiers ; de là viendraient les noms donnés d'advocati ou patroni. Moréri, Le grand diction., verbo défenseur.
(3) 11 y a eu pourtant quelques exceptions. Ainsi Charles-Martel pour payer le service rendu à la France par ses guerriers, à la bataille de Poitiers, donna des abbayes et même des évêchés à des laïques. Quantin, Diction, de diplomatique, verbo abbé.
(4) « Petrus (lisez Stephanus) qui preffecit abbatem militem, et quasi ad nichilum redigit predictum monasterium. Hiis temporibus mil xlii ob maliciam hominum abbas Petrus (lisez Slephamis) prefecit abbatem militem sive secularem, ut tueret villam Moyssiacy et membra abbacie et villas et territorium e.t appendicias dicti monasterii, abbatem et conventum et dédit predicto abbati captennium in quibusdam [locis] et in villa Moyssiaci certam partem ; pro [quo] captennio dictus abbas miles promisit homagium et tïdelitatem abbati et conventui regulari et successoribus eorumdem ». Aymeric de Peyrac, Chronique, fol. 156, V col. 2 et 1 5 7, r°, col. 1 .
(5) Histoire de Languedoc, nouv. édit., t I, p. 1002. On en trouve un exemple dans une charte de Louisle-Pieux, reproduite dans la nouvelle édition de YHistoire de Languedoc, t. II, Charles et Documents, col. 180 à 191. Cette charte fut délivrée le 21 juillet 834 en faveur d'Ermenald abbé d'Aniane et de son monastère.
APERÇU GÉNÉRAL SUR LES ABBÉS-CHEVALIERS 15
Dès le principe, l'abbé-chevalier de Moissac, vassal à ce titre de l'abbé-régulier et du couvent, et assujeti par ce fait à l'hommage et au serment (1), était en même temps leur coseigneur. En effet, Chaiiemagne, de même que ses prédécesseurs, tenait en paréage (2) avec le couvent et l'abbé la seigneurie de Moissac. Or, lorsque cette seigneurie eut été cédée au comte de Toulouse, comme nous le verrons plus tard, ce dernier succéda à tous les droits de son suzerain et devint, dès ce moment, coseigneur des religieux (3).
Comme il est facile d'abuser des bonnes choses, disons tout de suite que cette noble institution dégénéra rapidement. Les abbés-chevaliers, devenus les rivaux des abbésréguliers, au lieu de protéger les abbayes confiées à leur soin, firent bientôt sentir leur maîtrise et s'évertuèrent à en retirer le plus de profit possible ; ils les ruinèrent le plus souvent par de cruelles vexations et leur ravirent des domaines qui étaient à leur convenance.
On ne peut préciser d'une manière absolue l'époque de l'institution des abbés-chevaliers à Moissac. Si l'on s'en rapporte à une tradition qui ne remonte qu'au xine siècle le premier abbé-chevalier aurait été établi par Charlemagne qui donnait cette fonction aux comtes nommés pour rendre la justice et faire régner le bon ordre. Cette tradition est rapportée par Aymeric de Peyrac, qui vivait au xve siècle, mais qui avait utilisé les travaux de Guillaume de Teula ou Tégula, prieur claustral en 1251. Elle nous fait connaître que Chorson, après avoir été investi par Charlemagne, en 778, du duché ou du comté de Toulouse (4), prêta serment et fit hommage à l'abbé et au couvent de, Moissac (5).
(1) « Prcdicti comités habucrunt deffencionem dicti monasterii sub homagio et juramento fidelitatis ». Aymeric de Peyrac, Chronique, fol. 167, v°, col. 1.
(2) L'institution des pariages ou partages de la justice ne prit un certain développement qu'au xne et surtout au xme siècle. Souvent un seigneur laïque et un seigneur ecclésiastique sont associés ; d'autre fois la justice est rendue par le baile des deux parties; elle est partagée d'après la valeur de l'objet en litige.
(3) Lagrèze-Fossat, Etudes historiques sur Moissac, t. I, p. 116.
(4) En attendant que le jeune Louis pût aller résider en Aquitaine où il devait gouverner, Charlemagne, son père, pourvut au gouvernement du pays. Dans ce but, il donna les comtés ou gouvernement des villes et des diocèses, à des seigneurs français, sur la fidélité desquels il pouvait compter. C'est ainsi que le Toulousain fut attribué à Chorson. Parmi les comtes qui furent ainsi créés et dont un historien appelé l'Astronome limousin nous a laissé les noms [Vila Hludovici pii, Pertz, t. II, p. 608), un seul porte le titre de duc : c'est Chorson ou Torsin, gouverneur de Toulouse « Chorso dux Tolosanus ».
Il convient de faire remarquer que sous les deux premières races de nos rois, le titre de duc désignait ordinairement un gouverneur de province, et celui de comte un gouverneur de diocèse, en sorte que les ducs avaient plusieurs comtés ou diocèses dans leur département ou sous leur autorité et que les comtes étendaient seulement la leur sur tout un diocèse. Les comtes de Toulouse, comme ceux de Paris, de Metz, de Poitiers, etc., joignaient à cette dignité celle de ducs d'Aquitaine, de France, d'Austrasie, etc., parce que ces villes étaient capitales de divers royaumes ou gouvernements généraux, et en vertu de cette prérogative ils exerçaient une autorité supérieure sur les autres comtés du même royaume. Histoire de Languedoc. nouv. édit , t. I, pp. 855 et 856.
« Ordinavit autem [Carolus Magnus] per totam Aquitaniam comités ... eisque commisit curam regni, prout utile judicavit ... Tholosae Corsonem, Burdigalis Siguinum ». Aimoni.... De geslis francorum, lib. V, cap. 1, p. 263. Parisiis, 1636.
(5) « Ideo quia dicti comités (Tholosani) fuerunt abbates milites Moyssiaci et a predicto pignore citra et ante eciam faciebant homagium abbati Moyssiaci prout ostendetur in littera Poncii et de abbatibus Moyssiaci in hac parte memoriam duxi facere ad nomina et actus aliquos dictorum comitum vassalorum, et ad comitum militum abbatum procedo paulative. A tempore Karoli magni fuit cornes Curso et Oddo et Raymundus Guillermus. Predicti comités habuerunt deffencionem dicti monasterii sub homagio et juramento fidelitatis ». Aymeric de Peyrac, Chronique, fol. 167, v, col. 1, cité par Lagrèze-Fossat, loc. cil, t. I, p. 338.
Cet acte n'est malheureusement pas parvenu jusqu'à nous. C'est d'autant plus regrettable qu'il nous aurait fait connaître les droits et les devoirs de l'abbé-chevalier à cette époque.
Les droits de l'abbé-chevalier comprenaient toujours un ensemble de redevances désigné sous le nom de captennium. 11 est à présumer qu'ils étaient les mêmes que ceux qui sont énumérés dans une charte, délivrée le 21 juillet 834, par Louis-le-Pieux, en faveur d'Ermenald abbé d'Aniane et de son monastère. 11 résulte de ce document (1), que les avoués ou abbés-chevaliers intervenaient dans tous les actes d'administration et qu'ils pouvaient de leur autorité privée et aussi bien que les abbés-réguliers euxmêmes, représenter les monastères, traiter en leur nom, s'obliger et percevoir les droits de justice. Quant à ses devoirs, ils consistaient, ainsi que l'indiquent de nombreux documents provenant de l'abbaye, dans l'obligation de surveiller tous les intérêts des moines, de protéger les personnes et les choses contre toutes les agressions, de lever en temps de guerre la bannière de l'abbaye et de se mettre à la tête de la milice, soit pour marcher contre l'ennemi, soit pour la conduire à l'armée du seigneur suzerain, en un mot de représenter en toutes choses l'abbé et le couvent (2).
L'histoire des avoués ou abbés-chevaliers de Moissac peut se diviser en quatre périodes distinctes. Nous allons en relater les traits principaux, nous réservant d'entrer, à leur sujet, dans de plus amples détails en parlant des abbés-réguliers du monastère.
Première période. — Pendant la première période qui commence sous Chaiiemagne, en l'année 778, pour finir sous Henri Ier, en 1037, les comtes bénéficiaires et les comtes héréditaires de Toulouse qui étaient alors coseigneurs de Moissac furent les abbéschevaliers du monastère. Il convient à ce sujet de faire remarquer que sous les règnes de Charlemagne et de Louis-le-Débonnaire les dignités de duc et de comte n'étaient pas encore héréditaires, bien que ces princes, pour récompenser les mérites de plusieurs de leurs sujets, aient fait souvent bénéficier les enfants des mêmes charges qu'avaient occupées leurs pères. Mais Charles-le-Chauve proclama l'hérédité des dignités et des bénéfices (3). C'est sous le règne de ce monarque que commence la chaîne des comtes héréditaires de Toulouse.
Pendant cette première période qui ne dura pas moins de 257 ans, le protectorat des comtes de Toulouse ne donna lieu à aucune récrimination de la part des religieux. Aymeric de Peyrac ne fait que donner les noms de ceux qui firent hommage et qui prêtèrent serment à l'abbé et au couvent.
L'Histoire de Languedoc nous fournit la liste de ces comtes, par conséquent celle des abbés-chevaliers de Moissac pendant cette période. La voici, avec les modifications apportées par les nouveaux éditeurs :
Comtes bénéficiaires
Chorson ou Torsin, 778-790.
Guillaume I, dit de Gellone, fils du comte Théodoric et d'Aldane, 790-806 (4).
(1) Voir la copie de cette charte dans YHist. de Languedoc, nouv. édit., t. II, Charf. et Docum , col. 189 à 191.
(2) Lagrèze-Fossat, loc. cit., t. I, p. 118.
(3) Histoire de Languedoc, nouv. édition, t. I, pp. 1059 et 1 125.
(4) Dom Vaissète suppose que le successeur de Guillaume au duché de Toulouse fut un personnage nommé Raymond Raphinel , auquel une charte dont on ne peut déterminer exactement la date, donne le titre de duc d'Aquitaine. Mais M. Auguste Molinier {Histoire de Languedoc, nouv. édit., t. II, notes,
APERÇU GÉNÉRAL SUR LES ABBÉS-CHEVALIERS
Béranger, fils de Hugues, comte de Tours et parent de Louis-le-Débonnaire, 817- 835(0-
ecfrid ou acfred, 835-845.
Frédelon, 845-852.
Comtes héréditaires
Raymond Lr, frère de Frédelon, 852-864.
Bernard, fils de Raymond 1er, mort sans enfants, 864-875.
Eudes, fils de Raymond Ier, 875-918.
Raymond II, fils d'Eudes, 919-923.
Raymond III, surnommé Pons, fils de Raymond II, 924-950. Guillaume II, surnommé Taillefer, fils de Raymond III, 950-1037.
Deuxième période. — Un grand abus s'était introduit dans l'Eglise dès la fin du xe siècle. Les comtes et les grands seigneurs avaient rendu leurs dignités héréditaires. La faculté de transmettre accrut l'envie de posséder, et l'affaiblissement du monarque laissa aux ambitieux la possibilité de prendre. Malgré les décisions des conciles et les anathèmes des papes, les seigneurs s'étaient arrogé le droit, non seulement de disposer par testament des évêchés et des abbayes de leur domaine comme de leur patrimoine, mais encore de les trafiquer publiquement. Les églises étaient en quelque sorte transformées en fiefs qu'ils donnaient au plus offrant et dernier enchérisseur; les prêtres qui les desservaient étaient considérés comme des feudataires administrant une propriété Seigneuriale.
C'est ainsi que le comte de Toulouse Guillaume Taillefer, après être entré en marché, en 990, pour vendre l'évêché de Cahors (2), aliéna peu de temps avant sa mort pour 30,000 sous l'avouerie de Moissac (3) à un des plus puissants vassaux du Quercy qui était à sa cour, Gausbert de Gourdon de Castelnau (4).
Gausbert, en vertu de cet arrangement, fut le premier qui posséda l'abbatiat militaire détaché de la suzeraineté. Nous donnons la liste des abbés qui, pendant cette période, ont conservé cette dignité au même titre.
pp. 296 et 297) a suffisamment démontré la fausseté de ce document pour être autorisé à effacer le nom de Raymond Raphinel de la liste des ducs ou comtes de Toulouse et à se résigner à ignorer le nom du successeur immédiat du comte Guillaume, si toutefois il y en a eu un autre avant Béranger. Les observations de M. A. Molinier paraissent d'autant plus fondées que le religieux de Saint-Germain-des-Prés qui a continué la chronique d'Aimoin [Historia Francorum, Paris, 15 14, in-folio et 1567, in-8) s'exprime ainsi en parlant de Béranger comte de Toulouse : « Béranger succéda à Guillaume ».
(1) Les auteurs de YHistoire de Languedoc, placent à la suite de Béranger le nom de Bernard I", fils de Guillaume I", et le duc Warin, mais ces derniers n'ont jamais porté le titre de duc ou de comte de Toulouse; ils ne doivent donc pas figurer sur la liste de ces dignitaires. On doit encore supprimer de cette même liste, Guillaume, fils de Dodane, qui aurait succédé à Warin. Les bénéfices de Guillaume se trouvaient non dans le Toulousain, mais en Bourgogne dans le pays d'Autun. Histoire de Languedoc, nouv. édit,, t. II, notes, pp. 298 à 300.
(2) Histoire de Languedoc, nouv. édit., t. III, p. 213.
(3) « Predicti comités habuerunt deffencionem dicti monasterii sub homagio et juramento fidelitatis quam postmodum Guillermus pater Poncii gurpivit [sic) abbati militi et vendidit certo precio et cum condicionibus certis ut continetur in carta predicte vendicionis, cujus forma dicitur esse talis : Satis omnibus, etc. quam pretereo, gracia brevitatis ». Aymeric de Peyrac, Chronique, fol. 167, v°, col. 1.
(4) Gausbert I" de Castelnau était en même temps de la maison de Gourdon. Fils d'Aymeric I", il eut en partage la baronnie de Castelnau et celle de Gourdon ; ses frères Jsarn et Raymond reçurent la baronnie de Luzech et celle d'Orgueil.
A bbés-Chevaliers
Comtes de Toulouse
Gausbert de Gourdon, 1037-1071.
Guillaume III, fils de Pons, comte de Tou
Pons, fils de Guillaume Taillefer, 1037-1060. Guillaume III, fils de Pons, 1061-1093.
louse, 1071.
Raymond, parent de Gausbert.
Bertrand Ier, frère de Raymond, 1073.
Foulque.
Gausbert II, 1097.
Gausbert III, dit Fumel, 1112-1127.
Bertrand de Montacés, 1 127-1177.
Alphonse-Jourdain, neveu de Guillaume III, 1093-1 148.
Raymond V, fils d'Alphonse-Jourdain, 1148-
L'administration de ces abbés-chevaliers pendant la deuxième période fut des plus nuisibles pour le monastère : elle devint funeste a la paix et à la discipline ; leur protectorat dégénéra en tyrannie. « Si je me borne à écrire leur nom », dit Aymeric de Peyrac, « c'est parce que ces abbés-chevaliers, au lieu d'être des défenseurs dévoués, ne firent que des actes de malice contre le monastère, parce qu'ils en furent les persécuteurs, et les destructeurs, parce qu'enfin ils le dépouillèrent de toute sa puissance et lui ravirent son antique liberté » (1).
En parlant des abbés-réguliers de Moissac nous relaterons les vifs démêlés qui eurent lieu, à cette époque, entre eux et ceux qui étaient chargés de leur défense. Disons seulement, que l'abbè-chevalier Bertrand de Montacés (2), ayant projeté un voyage en Terre-Sainte, vendit, probablement pour se procurer les ressources nécessaires, l'abbatiat militaire au comte de Toulouse Raymond V (3). Par suite de cette aliénation, le comte de Toulouse fut le premier qui posséda de nouveau, depuis Guillaume Taillefer, le titre de coseigneur de la ville de Moissac avec l'abbé et le couvent, et celui d'abbéchevalier du monastère.
Troisième période. — Les derniers comtes de Toulouse qui eurent l'abbatiat militaire de Moissac se succèdent dans l'ordre suivant :
Raymond V, n 77-1 194.
Raymond VI, dit le Vieux, 1194-1212.
Simon de Montfort, 12 12-12 18.
Amaury de Montfort, 1218-1221.
Raymond VII, fils de Raymond VI, 1221-1249.
Alphonse II, 1 249-1 271.
(1) « Premissis abbatibus regullaribus, hic précise et sine aliquali prosequeione insero nomina abbalum militum ville Moyssiacci antequam dicta abbacia militaris ad dominos comités Tholosanos deveniret: quorum acta et facta exprimere pretermitto, quia, in ipsis, non perlegi nisi maliciam et inauditam tiranniam ; et qui velut pugilles et deffensores dicti monasterii fuerant assumpti, extiterunt postmodum destructores, persequtores et raptores jurium dicti monasterii. Utinam soli in eorum malicia defecissent dicto monasterio in pristina liberate persistente et perdurante. Abbates milites extiterunt Guasbertus primus, Guillermus, Bertrandus, Fulco, Guasbertus II, Guasbertus tercius, Bertrandus de Monte-Incensi qui abbaciam predictam obligavit Ramundo comiti Tholosano ». Aymeric de Peyrac, Chronique, fol. 167, r°, col. 2.
(2) Aymeric de Peyrac désigne cet abbé tantôt sous le nom de Bernardus de Monte-Nicensi, tantôt sous celui de Bertrandus de Monte-Incenso. Marion (loc. cit., p. 122, note 3) traduit ce surnom par le mot Montacés, faisant remarquer que Montacés ou Montaceys est un petit village de l'arrondissement de Périgueux qui appartenait autrefois à la maison de Saint-Astier.
(3) Aymeric de Peyrac, Chr., fol. 17F, v°, col. 1 et 2.
APERÇU GÉNÉRAL SUR LES ABBÉS-CHEVALIERS
Les abbés de Moissac n'eurent pas à se plaindre de l'abbatiat militaire de Raymond V, et tout laissait entrevoir qu'il aurait dù en être de même de celui de Raymond VI. Mais bientôt s'élevèrent des contestations plus nombreuses que par le passé, soulevées toujours pour les mêmes motifs, et la lutte fut des plus envenimées (i). On se décida à la fin à faire de part et d'autre des concessions, et le 26 juin 1210, on signa un traité destiné à régler d'une manière précise les droits de chacune des parties.
Mais ce traité ne mit point fin aux discussions et les rapports des abbés-réguliers avec leurs soi-disant protecteurs furent toujours des plus tendus sous les successeurs de Raymond VI.
Après la mort de Raymond VII, arrivée à Millau en 1249, le frère de saint Louis, qui, en exécution du traité de Meaux, avait été marié à la princesse Jeanne, fille unique de Raymond VII, devint comte de Toulouse sous le nom d'Alphonse II. Héritant des droits de son beau-père, il eut l'abbatiat militaire de Moissac. 11 se montra plein de bienveillance pour les religieux, mais ceux-ci n'obtinrent qu'à la suite de très grands sacrifices, la fin des contestations qui existaient depuis si longtemps.
Quatrième période. — Alphonse II étant mort sans enfants, le roi de France fut proclamé, en vertu du traité de Meaux, le successeur légitime des comtes de Toulouse, et par suite coseigneur de Moissac et abbé-chevalier du monastère (2). Dès lors l'abbaye releva directement des rois de France.
L'avènement de la maison royale inaugura pour l'abbaye une ère de calme et de tranquillité. Les rois de France, absorbés par des affaires importantes, étaient trop éloignés pour continuer, auprès des abbés de Moissac, cette politique souvent tracassière des comtes de Toulouse. Bien plus, en cas de guerre, et en qualité d'abbé-chevalier, ils intervenaient même souvent, d'une manière préventive, dans l'intérêt du monastère et accordaient à l'abbé et au couvent des lettres de sauvegarde; c'est ainsi qu'un grand nombre de ces lettres furent délivrées à ce sujet entre les années 1274 et 1629 (2).
Mais au xvne siècle les affaires de l'abbaye prirent une autre tournure. Les consuls et le juge ordinaire de Moissac intentèrent un procès a l'abbé-régulier, dans le but de s'affranchir en toutes choses de sa domination et de faire déclarer la ville et son territoire du domaine de la Couronne. Condamnés dans leurs prétentions par un arrêt du Conseil privé du roi en date du 16 juin 1643(4), ils revinrent sur cette question quelques années après, et, cette fois, eurent gain de cause. Le Conseil, se conformant à la politique envahissante de Louis XIV qui tendait à tout concentrer dans ses mains, déclara le 27 janvier 1671, la ville de Moissac et son territoire du domaine du roi, et supprima ainsi, d'une manière indirecte, les abbés-chevaliers dont l'institution, il faut le reconnaître, n'avait plus alors raison d'être.
(1) Aymeric de Peyrac, Chr., fol. 168 et suiv.
(2) Histoire di Languedoc, nouv. édit., t. IX, pp. 1 et 5 .
(3) Arch. de l'Hôtel-de-Ville. — Andurandy, nos 152, 188, 215, 303 3312.
(4) Arch. de l'Hôtel-de-Ville. — Andurandy, n" 300.
LES ABBÉS BÉGULIERS
'après une légende, reproduite par Andurandy, et qui est relatée dans un document sans date précise, dont une copie, écrite sous le règne de Charles VIII (1483-1499) et le pontificat d'Innocent VII (1484-1492), est conservée aux Archives départementales de Tarn-et-Garonne , l'abbaye de Moissac aurait été fondée par le roi Clovis Ier en l'année 506 (1). Voici dans quelle circonstance : Le roi, après son baptême, s'étant avancé vers Bordeaux pour propager la religion du Christ, perdit dans un vallon près de Moissac, mille de ses plus braves leudes qui furent massacrés par les infidèles. Profondément affligé par cette perte immense, il regagnait tristement la province de Quercy et s'arrêta dans un lieu marécageux (2), poussé peutêtre par une inspiration divine. Pendant la nuit il vit deux anges apporter une pierre, et saint Pierre lui apparut en songe pour lui faire connaître qu'il devait fonder un monastère à l'endroit où ces messagers de Dieu avaient déposé le fardeau qu'ils portaient. Le chef des apôtres lui prescrivit d'établir dans ce monastère
(1) Archives départementales de Tarn-et-Garonne, série G, liasse 356.
(2) Il existe une tradition d'après laquelle l'église Saint-Pierre à Moissac aurait été construite sur un lac et ses murailles reposeraient sur une énorme grille de fer. Quelques mots mal interprétés de certains titres de l'abbaye et le tercet suivant d'une vieille prose rimée en l'honneur de saint Cyprien, évèque de Carthage, ont probablement accrédité cette croyance :
Hune collit Moyssiacus, Qui prius palus et lacus, Nunc vicus etîicitur.
J. Marion, YAbbaye de Moissac; Biblioth. de l'Ecole des Chartes, an. 1849, p. 95. Aymeric de Peyrac s'exprime ainsi à ce sujet : « Sicut eciam legitur quod Moyssiacensis villa olim lutosa
la règle de saint Benoît, qui vivait encore, d'y installer mille moines chargés de prier pour les mille chevaliers massacrés, et de demander au Tout-Puissant le succès de ses armes. Se conformant aux ordres reçus, Clovis posa lui-même la première pierre de l'édifice, et telle serait l'origine du monastère de Moissac (i).
Cette tradition si poétique est d'autant plus suspecte qu'il existe de fortes présomptions pour établir que Clovis n'a jamais passé par Moissac. Après la bataille de Vouillé, le roi chrétien divisa son armée en deux corps et donna à son fils aîné Thierri le commandement de l'un avec mission de soumettre l'Albigeois, le Rouergue et le Quercy ; pour lui, à la tète du second corps, il se chargea de conquérir l'autre partie de l'Aquitaine jusqu'à la Garonne. Après avoir été à Bordeaux qui lui ouvrit ses portes, il se rendit maître, soit par lui-même, soit par ses lieutenants, de toute la Novempopulanie (2).
Aymeric de Peyrac rapporte sur la fondation de l'abbaye une autre légende qui est la même quant au fond, mais qui varie par les détails;, il ne nous indique pas la source où il l'a puisée.
Suivant lui, Clovis, après sa victoire sur Alaric, marchait de Bordeaux sur Toulouse occupé par les Wisigoths et allait en faire le siège. Une nuit, non loin de l'embouchure du Tarn, il eut une vision : il aperçut deux griffons tenant dans leur bec des pierres qu'ils transportèrent dans une vallée ; lui-même commençait a cet endroit la construction d'une belle église. Le lendemain, après s'être avancé dans le pays à la tète de son armée, il revit les griffons de la nuit précédente, mais sous des proportions beaucoup plus grandes. Se rappelant son songe, il crut reconnaître une inspiration divine. Tout aussitôt il descend de cheval, fait part à ses guerriers de ce qui lui avait été révélé et leur manifeste le désir d'ériger un édifice en l'honneur du chef des apôtres à l'endroit même où il avait vu que les animaux fabuleux entassaient des matériaux. On dresse les tentes de cœur joie, on se met tout de suite à l'œuvre et voilà, ajoute le chroniqueur, pourquoi le monastère de Moissac est de fondation royale (3).
dicebatur, quia constructa et posita in palude sive luto, unde sicut in secunda parte pertractavi. Nuper ego volens noviter construere quenidam murum, non reperi fundamentum, et oportuit habere pallos de verno super quos edifficari feci ; et nisi Altissimus edifficia dicti monasterii sustineret et protegeret, in ruinam subito verteretur, primo mirabiliter et speciali protectione superna eadem permanere non dubito. Villa Moyssiaci dicitur à Moys, quod est aqua et sacus, quasi sacus ubi recluduntur gurgites aquarum et fluviorum decursus ; veluti Parisius Luteria nuncupabatur, tempore gentilium, a luti fectore [sic pour fœlore) quod abhorrentes gentiles a Paride Alexandri filio Priami régis Troye Parisius vocavcrunt, et nomen lutosum antiqui abstulerunt, et graciori nomine Moyssiacum nuncupaverunt ». Chron., fol. 153, v", col. 2 et et fol. 154, r\ col. 1 .
(1) L'original de ce document se trouverait à la Tour de Londres, s'il fallait s'en rapporter à une note sans date écrite sur la copie conservée aux Archives départementales de Tarn-ei-Garonne.
(2) Histoire de Languedoc, nouv. édit , t. I, p. 537. — En se basant sur un passage du Cartulaire d'Auch on a voulu établir que Clovis séjourna dans la cité d'Auch, après la bataille de Vouillé. Mais ce document porte avec lui de nombreuses traces de supposition ou du moins d'altération. Voir Monlezun Histoire de la Gascogne, t. 1, pp. 189 et 190. Auch, 1846.
(3) « Potita Victoria Pictavis, de Alerico, Gothorum rege, cum ascenderet [Clodoveus] de Burdegala Tholosam, talis visio sibi affuit nocturnalis; scilicet, quod duo griffones, in rostris lapides habentes, eos in quadam valle asportavit, et ibi quamdam ecclesiam debito hedifficio initiabat. Noctisque demum fugatis tcnebris, proxima die, dum vallium concava pertranssiret, et universus exercitus conglomeratus insimul cum rege convenisset, aspicit griffones, forma aves ceteras excedentes. Descendens ab equo, visionem retulit sibi factam, et audaci animo est loqutus : Karissimi, laudo multum, ut in ore gladii adversarios devincamus perimendo. ne de fuga accélèrent antequam Tholose perveniamus, ubi populis ille arrianus in
LES ABBÉS RÉGULIERS
Le même auteur ajoute que pour perpétuer le souvenir de cette fondation, deux cierges brûlaient constamment devant le maître-autel de saint Pierre en l'honneur du premier roi chrétien. En outre, chaque jour, on distribuait des aumônes aux pauvres, on célébrait une messe à son intention, et à toutes les heures canoniales du jour et de la nuit on faisait mémoire de Clovis qui avait part, ainsi que ses successeurs, à toutes les bonnes œuvres et oraisons des religieux, en qualité de frère de l'abbaye (1). »
L'avant-dernier vers de l'inscription relative à la dédicace de l'église élevée par Durand, en 1063, et dont nous parlerons à l'article consacré à cet abbé, mentionne le fait (2).
Une mosaïque placée près du maître-autel dans l'église abbatiale, et qui existait encore vers la fin du xive siècle, faisait allusion à la légende des griffons donnée par Aymeric de Peyrac (3I.
Le souvenir de la fondation de l'abbaye était encore rappelé dans le cloître au xvie siècle. C'est ce qui résulte d'un certificat délivré le 5 octobre 1553, par le juge de Moissac, Antoine de Jougla, à la requête de nobles frères Gilibert du Mas, procureur, et Pierre de Gauléjac, syndic du monastère, établissant « qu'audit temps on voyait dans le cloître l'image du roi Clovis avec cette inscription : Dieu par son ange de paradis a transmis ses armes au roi Clovis, et au-dessous, l'an de grâce 506, fonda ceci
sua effrenata potencia th/îsaurum Alericii quondam possidet, peste arriana labefactus, unam ecclesiam construcre in hoc loco. Vocte [he]sterna, subito affuit visio de similibus grandis [sic) avibus, lapides quosdam in rostris gestientibus, con^eriem accumulantibus in valle quadam, fluvialibus lymphis uberrime madefactam. Preteritam noctem ducens insompnem, in hune incidi cogitatum ineiperc cenobium de proximo, postmodum locupletandum, opère facullatum et monachorum numéro maximo ampliandum. Et, sicut aves quas vidimus ingenti magnitudine imminent, et illud cenobium sub auxilio divino grandum erit. Affigamus hic nostras tentorias, postquam attribuitur nobis facultas, et céleri festinatione ad honorem sancti Pétri operari eciam noviter incohemus, sic idem in simili nobis videmus féliciter successisse. Et omnes intendere asserunt, votis suis laudabile propositum suum affirmantes .... undc fuit divinitus potissima causa, quod Moyssiacense cenobium hoc triumpho mirabiliter fuerit inceptum, ex quo deinceps régale monasterium extitit nuncupatum ». Aymeric de Peyrac, Chronique, fol. 103, v°.
(1) .... Et sciât vestra sublimitas, quod nos jugiter pro vestra salute et regni prosperitate largitorem omnium pie exoramus, et pro vestra et vestrorum speciali memoria in primis ardent die ac nocte jugiter duo cerei coram altari majori, quod est constructum in honorem bcatorum appostolorum Pétri et Pauli, et omni die dicitur una missa specialiter pro cisdem, et omnie die dantur très prébende tribus pauperibus, et quilibet ipsorum percipit de pane et vino quantum unus monachus. In die cene Domini dantur panis et vinum, fabe et nummi ducentis pauperibus in claustro monasterii antedicti pro eisdem. In omnibus horis canonicis tam de die quam de nocte fit et dicitur specialis oracio pro eisdem. Fit in monasterio pro eisdem annuatim unum générale anniversarium pro dominis regibus jam deffunctis. In missis et oracionibus, in jejuniis et helemosinis et ceteris bonis, que riunt et fient in posterum, tam in monasterio quam in abbaciis, prioratibus et aliis locis et domibus sibi subjectis, ex mandato generali facto quolibet anno in cfapitulo] generali Moyssiacensi, dominus noster rex Francie, tanquam patronus et fundator noster, et omnes de génère suo et predecessores sui sunt recomendati et specialiter recepti. (Lettre adressée, en 12 12, par l'abbé de Moissac au roi Philippe-Auguste). Aym. de Peyrac, Citron , fol. 165, V, col. 1.
(2) « Idem illustrissimus Clodovcus Moyssiacensis cenobii fuit primus et principalis fundator : unde, ab olim in hoc monasterio conscribunt hoc nempe cenobium quingentesimo VI fundatum anno .... et in quodam lapide sculpti, de littera difficili et antiquissima, talcs versus perleguntur :
Hoc tibi, Christe Deus, rex instituit Clodoveus ; Auxit munificus post hune domnus Ludovicus.
Et claritati vestre clarescat quod Clodovcus, anno Domini ccccxcin, Francie ceptra tenebat ». Aymeric de Peyrac, Chronique, fol. 103, r°.
(3) « Unde in pavimentis de lapillis variis duobus griffonibus materialiter artiticio compactis, prope altare dicti monasterii, major hujus proceditur rei geste figura ». Aymeric de Peyrac, Chron., fol. 104, r°.
le roi Clovis; que dans un autre coin on voyait trois religieux distribuant l'aumône journalière, dite le Mandai, avec cette inscription : Le roi Clovis a donné à trois pauvres son aumône tous les jours continuellement ». Dans ce certificat, six bourgeois attestent avoir vu ces inscriptions ; ils certifient aussi qu'ils tiennent des plus âgés de la ville que l'on a toujours ouï-dire que l'abbaye fut fondée par Clovis (i).
Ces dernières inscriptions prouveraient que dès le xvie siècle, les moines avaient abandonné la légende rapportée par Aymeric de Peyrac pour s'en tenir à celle d'Andurandy. Aussi à l'époque de la reconstruction de l'église sous Aymeric de Roquemaurel (1431-1449) et Pierre de Carmang (1449-1485), la mosaïque dont parle le moine chroniqueur fut supprimée et remplacée sur le côté gauche du chœur par un basrelief représentant le chef de la monarchie française couché dans son lit, et saint Pierre lui ordonnant de fonder le monastère de Moissac. On lisait sur un cartouche à côté de la tête du roi, l'inscription suivante tracée en caractères gothiques : « Clodoveus, rex pius christianus. Anno Domini D. VI » (2). Peu de temps après, à l'époque où le maître-autel fut entouré du péristyle qui existe encore de nos jours, ce basrelief eut le même sort que la mosaïque décrite par Aymeric de Peyrac, mais ne fut point remplacé.
Les religieux de Moissac tenaient à propager ces légendes qui ne pouvaient que donner un grand relief à leur monastère, étendre ses privilèges et lui attribuer une grande influence ; ils n'hésitèrent même pas à placer leur prétendu fondateur au nombre des saints (3). L'esprit populaire a adopté cette manière de voir et encore pour bien des personnes la statue colossale du Christ qui décore le tympan du grand portail de l'église ne serait autre que l'effigie de ce monarque. On la désigne sous le nom de Réchobis (c'est-à-dire lou rey Clovis) , mot patois formé par contraction des mots latins rex et Clovis (4).
Malheureusement tous ces souvenirs grandioses, si persistants qu'ils aient été, ne sont d'aucune autorité, et ce n'est qu'au vnc siècle que nous entrons dans le domaine de la certitude historique.