‹ L'abbaye et les cloitres de MoissacChapitre 92 sur 154 · N° 24. — MARTYRES DE SAINT PIERRE ET DE SAINT PAUL · texte numérisé non relu

N° 24. — MARTYRES DE SAINT PIERRE ET DE SAINT PAUL

Néron pensait que pour renverser la religion naissante, il suffisait de lui enlever tout à la fois ses deux plus fermes colonnes, Pierre et Paul. Arrêtés et saisis comme coupables de troubler le repos public, les deux apôtres furent chargés de chaînes et jetés au fond de l'affreuse prison Mamertine. Envoyés au supplice le même jour, ils ne furent pas martyrisés au même endroit, ni de la même manière.

D'après la Légende dorée, « comme on conduisait Paul au supplice, il rencontra une dame nommée Platille, qui avait été de ses disciples ; et selon Denis elle se nommait Lémobie ; elle fut au devant de l'apôtre, et se recommanda en pleurant, à ses prières. Et Paul lui dit : « Je te salue, Platille ; prête-moi le voile qui couvre ta tête, afin que » je bande mes yeux, et je te le rendrai ensuite. » Les bourreaux l'entendant se mirent

(1) Liber judicum, c. XIV, v. i à 6.

(2) De civit. Dei, I, 18, c. \g.

(3) Delort de Lavaur, Conférence de la Fable avec l'histoire sainte, ch. XVIII, intitulé Hercule, Avignon,

(4) Cypricn Robert, Cours d'hiéroglyphique chrétienne, dans l'Université catholique, t. VII, p. 199. — Voir au sujet de l'iconographie de Samson, un article de M. H. Gaidoz, dans Melusine, ann. 1895, P- l9^-

à rire et lui dirent : « Prête à cet imposteur et à ce magicien le voile qu'il te demande ; » il n'est pas assez précieux pour que tu regrettes de le perdre ». Quand Paul fut arrivé au lieu du supplice, il se tourna vers l'Orient, et ayant étendu les mains au ciel, il pria longtemps et il rendit grâces. Ensuite, disant adieu aux frères, il s'attacha aux yeux le voile de Platille et. s'agenouillant, il tendit la tète et fut décapité. »

La Légende dorée ajoute que les corps de saint Pierre et de saint Paul furent exposés à des aventures tragiques. Les chrétiens orientaux prétendant que ces reliques leur appartenaient s'en emparèrent et les emportèrent hors de Rome. Surpris dans leur larcin, ils eurent peur et jetèrent dans un puits les corps des saints martyrs. Les chrétiens de Rome, avertis à temps, accoururent, découvrirent le précieux trésor et le retirèrent peu de temps après (i).

Les diverses scènes dont nous venons de parler se déroulent sur les quatre faces de ce chapiteau.

Figure 88 Face orientale

Figure 89 Face septentrionale

Face orientale. Néron, couronne en tête, vêtu d'un riche manteau et assis sur un trône, tient le sceptre de la main droite; son mauvais conseiller, le diable, apparaît à sa gauche, au sommet d'une tour, sous la figure d'une tête vieille et hideuse. L'eirv pereur romain prononce la 'sentence de mort contre les apôtres qui sont devant lui, mais qu'on distingue plus facilement sur la face méridionale. Son nom NERO est gravé a sa gauche sur une ligne verticale.

Face septentrionale. Saint Pierre, nimbè, est crucifié, selon son humble demande, la tête en bas; il est vêtu d'une longue robe à manches. A sa droite et à sa gauche, deux bourreaux, debout, maintiennent d'une main la croix dont les montants sont très

(1) Jacques de Voragine, La Légende dorée, traduct. de G. Brunet, t. I, pp. 302 et 307.

larges, et élèvent de l'autre un marteau pour enfoncer les clous qui traversent les mains du martyr. Deux tourelles crénelées garnissent les angles de cette face.

Face méridionale. — A la gauche du spectateur, saint Paul est debout, les mains attachées, le corps penché en avant. Sa tête, aujourd'hui mutilée, est enveloppée du voile donné par Platille. Un ange, reconnaissable à ses ailes et à la nudité des pieds, marche derrière le saint, et tient de la main gauche l'un des bouts de ce voile. Du côté opposé figurent les deux apôtres dont il a été question au paragraphe précédent.

Face méridionale

Figure 91 Face occidentale

Face occidentale. Cette face représente l'apothéose des deux apôtres. Un ange, nimbé, debout, les ailes largement éployées, reçoit entre ses bras, pour les enlever au ciel, les âmes fraternelles des deux martyrs, figurées, comme d'ordinaire, sous la forme d'enfants nus et sans sexe ; elles sortent de la margelle d'un puits. Ce puits rappelle, selon toute probabilité, celui qui pendant quelque temps leur servit de tombeau, ainsi que le rapporte la Légende dorée.

Tailloir. Le tailloir porte, au-dessus d'un rinceau de feuilles à lobes largement étalés, les inscriptions suivantes tracées en lettres capitales; l'intérieur des lettres est peint en rouge :

MARTIRIO : S[an}C[tu]S : PE TRE (pour Petrus). MARTIRIO : S[a«JCf/w]S : P AVLE (pour Paulus). SAVLE : SA VLE QV[id] M[e] P[e]RSEQ[u]ER[*s]

Cette dernière inscription, tirée des Actes des Apôtres, chapitre IX, verset 4, rappelle la conversion, sur le chemin de Damas, de l'apôtre saint Paul, qui portait alors le nom de Saul.

Observations. — On voit sur la face méridionale, entre le martyr et ses bourreaux, une petite cavité carrée, mesurant cinq centimètres sur les côtés. Cette cavité, que recouvrait un verre, renfermait les reliques des deux saints apôtres. Le chapitre de l'abbaye, le jour de la fête de ces bienheureux, venait tous les ans, en procession, encenser ces restes précieux. Les troubles révolutionnaires firent disparaître à la fois et les reliques et l'honneur qu'on leur rendait.

On s'est demandé souvent si saint Pierre, ayant été crucifié la tête en bas, avait été et devait être attaché à la croix avec des clous ou avec des cordes. La question ainsi agitée n'a pas été résolue d'une manière péremptoire et chaque artiste suit en cela ses inspirations personnelles.

La miniature du Bènèdictional de Saint-OEthelwold donne un exemple de l'emploi simultané des cordes et des clous. Les bas-reliefs du Ciborium de Sixte IV, dans la crypte du Vatican, offre un autre exemple où les clous seulement sont employés (1). Sur une châsse émaillée (xme siècle) de l'église de Laurière (Haute-Vienne), saint Pierre est cloué sur la croix, vêtu, comme à Moissac, d'une longue tunique (2).

A partir du commencement du moyen âge jusqu'à la fin du xvie siècle, l'âme des saints est presque toujours représentée sous la forme d'un petit être humain, d'un enfant le plus souvent, tout nu et sans sexe (3), pour rappeler qu'au ciel il n'y a ni sexe, ni âge et que tous les bienheureux jouissent d'une jeunesse éternelle, suivant ce texte de saint Matthieu (c. XXI, v. 39) : « In resurrectionem neque nubent, neque nubentur, sed erunt siad angeli Dei in cœlo ». Quelquefois cependant on la trouve habillée, comme on le voit sur deux châsses limousines du xinc siècle : l'une appartient à l'église de Mozac (Puy-de-Dôme), l'autre se trouve dans l'église de Saint-Laurent-du-Vigan (Cantal) et représente le martyre et l'apothéose de Thomas Becket (4). On l'a aussi figurée sous l'image d'une colombe : In figure de colomb volut à ciel, dit un cantique roman. C'est sous cette forme qu'on la rencontre sur les peintures de la cathédrale d'Anagni et de la chapelle de la Vierge à Subiaco (5).

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