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MOUVEMENT RELIGIEUX. LES BAPTÊMES

Visite de l'abbé Martin de Noirlieu à la rue de la Toussaint. — Jules Level vient de Nancy se fixer auprès de ses amis. — Baptême de Jules Level. — Baptême de Théodore Ratisbonne. — Baptême d'Isidore Goschler. — Pèlerinage à la chapelle de monseigneur Gohnar à Mayence pour la première communion de Théodore et d'Isidore.

Nous avons assigné six années à la période qu'on a pu appeler l'école philosophique de M. Bautain : de 18:23 à 1828. Les deux dernières années, c'est-à-dire 1827 et 1828, furent marquées par des événements religieux bien importants , que nous avons voulu réunir en ce chapitre, après avoir consacré le chapitre précédent aux faits plus particulièrement scientifiques.

Au mois de juillet 1826, M. Bautain reçut une visite qui fit sensation dans la famille de la Toussaint.

M. l'abbé Martin de Noirlieu, ancien aumônier de

l'École polytechnique, appelé par Mgr Tharin aux fonctions de sous-précepteur du jeune duc de Bordeaux, était un prêtre pieux, doué d'une intelligence élevée et d'une grande activité d'esprit. Il avait passé plusieurs années à Rome ; il participait, à l'époque dont nous parlons, au mouvement qui portait les esprits vers la science allemande; et, passant par Strasbourg, il voulut connaître le jeune professeur de philosophie dont on s'entretenait à Paris. Reçu par M. Bautain dans la maison de mademoiselle Humann, il fut étonné, il fut ravi de ce qu'il y découvrit, et devint bientôt un fervent ami, presqu'un membre du Cénacle : il nommait ainsi la réunion. C'était la première fois qu'un ecclésiastique témoignait autant de sympathie et de confiance pour l'esprit de la petite société, et mademoiselle Humann fut heureuse, sans être surprise, de cet accord entre la science et l'Église. Cette visite, qui dura quelque temps, nous semble avoir donné un élan particulier, une détermination plus précise au caractère religieux que prenait en ce moment l'esprit des frères.

Peu de jours après, Jules Level arrivait de Nancy et s'établissait à Strasbourg, résolu désormais à ne plus quitter son maître et ses amis.

Deux ans auparavant, après avoir été initié à la doctrine philosophique, après avoir suivi les conseils du maître pour s'essayer à lire avec recueillement la parole sainte et à prier, Jules Level avait dû retourner dans sa famille.

« J'avais terminé, dit-il (1), mes études de droit, et pris ma licence. Je revins à Nancy, non sans peine, éloigné par mes convictions philosophi(|ues de la carrière qui s'ouvrait devant moi; redoutant d'avance l'embarras des affaires, les travaux de la pratique judiciaire, et pressentant en outre plus vivement que jamais les obstacles que me susciterait dans le monde ma qualité de Juif. Aussi, quatre mois se passèrent avant que j'eusse pu me décidera prêter le serment d'avocat ; je me fis enfin inscrire au tableau, et quelque temps après je tombai dangereusement malade. Pendant ma convalescence, mon désir de quitter la profession d'avocat devint plus vif ; je me sentais porté intérieurement à retourner à Strasbourg pour y vivre auprès de mon maître afin de me livrer avec lui aux études médicales; je lui exposai mes vues. Loin de les désapprouver il m'engagea à les suivre, en me conseillant toutefois de ne rien précipiter; et, pendant plus d'une année encore, je continuai à fréquenter le barreau, je plaidai même, mais en même temps je suivais plusieurs cours de médecine à l'école secondaire de Nancy. »

Il faut lire en entier la notice dont nous extrayons quelques passages et qui fut écrite pi us tard; on ne saurait s'empêcher d'admirer le travail de la grâce, qui amène graduellement à la lumière une pauvre âme humaine enveloppée dans ses ténèbres natives; on est

CI) V. Philosophie du Christianisme. — Notice de Julien.

touché en voyant Tamour divin qui se sert des événements les plus insignifiants en ap[)arence, pour frapper à la porte dn cœur des hommes et les sauver. « Tel était, continue le jeune avocat, l'état dans lequel je passai près de deux années. Cependant, durant ce temps, j'eus la consolation d'être employé à une bonne œuvre. Les Israélites de Nancy, à l'imitation de ceux d'autres villes de France, désirant favoriser l'avancement de leurs coreligionnaires, avaient formé une société dans le but de faciliter à des enfants pauvres l'apprentissage de quelques métiers; je fus nommé membre de la commission administrative de cette société, et j'y travaillai sous l'influence de l'esprit qui m'animait. Mais j'étais trop faible pour me soutenir longtemps dans cette position. Une correspondance active avait entretenu mes rapports avec mon maître et mes amis ; trois voyages à Strasbourg dans le cours de deux années les avaient resserrés encore, et me faisaient d'autant plus désirer de me fixer dans cette ville. Depuis quelque temps je sentais que mon avenir serait compromis par un plus long retard. La voix intérieure se faisait entendre plus vivement; ses reproches devenaient plus fréquents et plus importuns, lorsqu'un jour, enlisant l'Évangile, je tombai sur ce passage de saint Luc : « Il y a trois ans que je viens chercher du fruit à ce figuier sans en trouver. Coupez-le donc. Pourquoi occupe-t-il la terre ? » Oui, me suis-je dit, voilà trois ans que j'ai reçu la parole divine, et je n'ai point encore porté de fruit 1 Dans ce moment même ma ré-

solution fut prise irrévoc«iblement, et huit jours après, le 31 juillet 1826, j'étais à Strasbourg. »

« J'y recommençai ma vie d'étudiant et suivis les cours de la Faculté de médecine, afin de prendre une position vraiment sérieuse. Quelque temps après mon arrivée, j'avais passé plusieurs jours dans la retraite, occupé à prier et à méditer les plus hautes vérités. Pendant ces jours de grâce je connus mieux la vertu de la prière. Les vérités chrétiennes que je méditais, expliquées par l'enseignement philosophique que j'avais reçu, et confirmées par mon expérience, me pénétrèrent plus profondément et fortifièrent ma résolution de mener sous la direction de mon maître une vie entièrement conforme à l'Évangile. »

Nous nous arrêtons à cette circonstance d'une retraite que l'on fait faire à un néophyte à qui l'on ne parle pas encore de baptême. Il y avait dans cette conduite sérieuse et lente, ne devançant jamais d'un pas le travail de la grâce intérieure, il y avait, disonsnous, ce même esprit que nous avons vu dans la conversion du professeur par mademoiselle Humann. Ne jamais se presser, mais veiller attentivement, et répondre toujours sans hésiteraux indications et aux appels de la Providence. Telle était la règle que l'on suivait.

IJ paraît que c'était le moment des retraites, car Adolphe Garlen fait une quelques jours après celle de Level, et le mois suivant Théodore Ratisbonne en fait une à son tour.

Mais Tannée 18^7 fut marquante entre toutes par l'entrée dans TÉgl ise des trois disciples israélites: Jules Level le 2 février, Théodore Ratisbonne le 14 avril, et Isidore Goschlerle2juin.Get événement, qui était la suite de l'enseignement de M. Bautain, achevait de lier le maître à ses disciples ; ils devenaient frères en Jésus-Christ, et ils reconnaissaient ensemble dans mademoiselle Humann l'instrument dont Dieu s'était servi pour assurer leur bonheur icibas. Elle devenait leur mère bien-aimée. Ce fut dans le petit salon de la maison de la Toussaint, que l'autorité ecclésiastique voulut bien accomplir les saintes cérémonies des trois Baptêmes, afin de conserver le secret qui était encore nécessaire vis-à-vis des familles et du public. Voici comment ces trois amis arrivèrent au baptême :

« Je me croyais chrétien, dit Jules Level, j'adhérais de cœur à la parole de Jésus-Christ, je l'invoquais avec foi ; et quoique je susse qu'il y avait des sacrements dans l'Église, persuadé que par ma foi je participais à l'esprit qu'ils transmettent, je ne croyais pas nécessaire de les recevoir.

« Cependant plus j'avançais, moins ce que j'avais obtenu me suffisait. Il me manquait toujours quelque chose I L'étude n'avait plus pour moi le même attrait, et j'étais poussé vers un terme que j'entrevoyais à peine. Un jour nous nous entretenions des moyens de faire prospérer les écoles Israélites dont mes amis Ratisbonne et Goschler s'occupaient avec zèle, et on proposait de donner plus de développement à ce qui

était commencé, lorsque, sans préméditation aucune, mais par suite de la conviction que j'avais de la nécessité de la foi au christianisme, je me mis à dire : Groyoïis-nousdonc pouvoir releverla Synagogue par le judaïsme? Cette parole frappa une personne catholique qui était présente, et elle me demanda : Mais vous, Monsieur, qui parlez, êtes-vous donc chrétien? Je répondis sans hésiter : Oui, car je crois en Jésus-Christ. Alors il me fut répliqué : Vous vous trompez ; vous pouvez être catéchumène, mais vous n'êtes pas chrétien, car vous n'êtes pas baptisé. »

« Cette parole si simple et si vraie me jeta dans un grand trouble ; elle bouleversait mes idées ; et dès ce moment mon inquiétude augmenta. Il faut donc être purifié par les eaux du baptême pour devenir chrétien, me disais-je. Le baptême î Je ne l'avais pas cru nécessaire; mais aujourd'hui même je serais prêt aie Tecevoir, si ce n'était ma mère, et la douleur profonde que cette démarche lui causera. »

« Les choses en restèrent là pour le moment ; mais dès ce jour, il s'opéra un changement notable dans ma conduite. Je cessai de fréquenter la Synagogue ; j'allai dans les temples catholiques prendre part aux cérémonies de l'Église ; son culte imposant et mystérieux m'inspirait un grand respect, et me faisait éprouver souvent des émotions, des sentiments que je n'avais jamais connus. Quelles douces larmes j'ai versées dajis ces temples où j'osais à peine entrer, où je me regardais comme un étranger, craignant même d'être reconnu par ceux que j'y rencontrais ; et

conibi(?n de fois, pressé par le besoin de mon cœur, j'allai dès le matin, à la faveur de l'obscurité, m'uiiir au prêtre à l'autel, à la prière des chrétiens qui m'entouraient, et, livré successivement à des sentiments de joie, de repentir et d'espérance, invoquer du fond de mon cœur le Sauveur des hommes I x\insi, après quatre années d'instruction, d'expérience et d'études, soutenu par une grâce progressive, aidé de la prière et de la lecture de l'Évangile, sans discussion, sans contention, éclairé par un enseignement large et profond, sans avoir su pendant longtemps où il me conduisait, catéchumène depuis plusieurs années, et ignorant ce nom, je me trouvais à la porte deTÉglise catholique, sans que jamais on eût employé d'autres moyens pour m'amener à ce terme que la science et la charité, »

« Cependant, les exigences de ma conscience s'augmentant, je compris enfin qu'il fallait un sacrifice, que l'affection naturelle ne devait point l'eiuporter sur l'appel de Dieu, et je .sollicitai le baptême devant lequel je n'avais un instant hésité, que parce que je n'avais point encore la conviction de sa nécessité. Une fois convaincu, je le demandai avec instance, sans plus de retard, heureux de pouvoir offrir à Dieu, en retour de sa grâce, un renoncement douloureux.

« Il était déjà fait dans mon cœur, déjà même le jour démon baptême était fixé, quand j'appris la mort de ma mère. Elle venait de succomber après de longues souffrances. Puissent ces souffrances et mon sacrifice lui compter pour quelque chose devant le Dieu

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de miséricorde! Je reçus alors une instruction religieuse plus dogmatique, et quelque temps après, le 2 février 1827, je m'inclinai avec amour sous la main bienfaisante qui me lava dans l'eau de la régénération, et m'appliqua la vertu du sang de mon Sauveur. Ce fut mon maître qui me présenta au baptême. »

« Cette époque fut un temps de grâce, dont je n'essaierai pas même de parler; j'y goûtai des joies profondes, ineffables. Ce qui me remplissait d'un bonheur intime, c'était de me sentir rattaché au grand arbre de vie, d'avoir la conscience que j'appartenais enfin à l'élite de l'humanité, que, par cette initiation sacrée, j'étais relevé de la dégradation profonde où mes pères avaient langui pendant dix-huit siècles, et dont moi-même j'avais souvent gémi et souffert. Il me semblait voir des frères dans tous ceux que je rencontrais et j'étais porté vers eux par un mouvement d'affection que je n'avais jamais éprouvé. »

Jules Level devançait les autres dans cette voie, et il était admis à demeurer dans la maison de la Toussaint. Bientôt il eut le bonheur de faire sa première communion; et il fut confirmé le 12 août; mais ses amis le suivaient de près.

Théodore Ratisbonne, dans sa notice, nous décrit ses élans vers la pleine communication delà vie chrétienne, pendant que l'œuvre desÉcoles Israélites prospérait. 11 nous dit ses visites furtives aux églises, se croyant à l'abri de tous les yeux sous un manteau que tous les fidèles connaissaient; et il nous raconte

la crise par où passa sa libre volonté lorsque sa famille le pressait de consentir à un mariage extrêmement avantageux à tous les points de vue. « Mon maître que je consultais avec angoisse, nous dit-il, s'abstenait d'exercer sur moi son influence par respect pour ma liberté ; et lorsque, lui remettant la décision de mon sort, je le suppliais de me répondre, il me disait avec douceur : « Si vous vous mariez, vous ferez bien ; si vous ne vous mariez pas, vous ferez mieux. » Ainsi il me laissait à ma cruelle incertitude. Tantôt je voulais faire bien, tantôt je voulais faire mieux, et en attendant je faisais mal, car je n'écoutais que l'esprit du monde et je devins sourd à l'esprit de Dieu. Cette violente perplexité dura trois grands mois, et Dieu seul sait par quelle grâce il m'en a subitement tiré. Je reçus du ciel la force de résister à cette tentation et à plusieurs autres du même genre. »

Peu après il ajoute :

« Le vœu le plus ardent de mon cœur fut enfin exaucé. Le jour de mon baptême arriva (le 14 avril), et je fus régénéré dans le mystère. Je me rappelle qu'en sortant de la maison paternelle où je ne devais rentrer que comme chrétien, je rencontrai mon frère qui me dit en me serrant la main : Où vas-tu ? — Tout près, lui répondis-je. — En effet, je n'avais qu'un pas à faire ; je passais du judaïsme au christianisme, de la synagogue à l'Église, de Moïse à Jésus- Christ, de la mort à la vie I Oh 1 oui, c'était bien la vie qui me pénétrait pendant que l'eau sacrée coulait sur mon front ; j'éprouvais des sentiments inexpri-

134 l'abbé hautain,

mables de joie, de liberté, de dignité, de reconnaissance ; il me semblait que toute la nature me souriait, et qu'une lumière nouvelle éclairait le monde; je voyais toutes les choses sous un nouveau point de vue ; et mon bonheur de faire partie de la grande famille chrétienne fut tel, que j'avais besoin de me retenir pour ne pas l'exprimer hautement à tous ceux que je rencontrais. »

Bientôt ce fut le tour d'Isidore Goschler : « Depuis longtemps, dit-il, mes entreliens avec mes amis avaient pour objet la nécessité d'entrer dans l'Église franchement, ouvertement et par le fait, comme nous lui appartenions de cœur et d'intention ; et ce fut à cette époque surtout que notre correspondance avec le maître fut active. En considérant les choses philosophiquement, il me semblait inutile de passer par les formes ordinaires de l'initiation chrétienne; non que j'eusse aucun éloignement pour ces formes, mais leur nécessité ne m'était pas démontrée. Théodore ne pensait pas ainsi ; il soutenait cette nécessité avec une foi que nous traitions de faiblesse. Cette faiblesse fit sa force et son bonheur ; il fut initié avant moi ; mais une fois qu'il le fut, notre union était si intime et nos croyances si harmoniques, que ma position me devint insupportable. Je me sentais comme isolé dans le monde, sans nom et sans caractère propre, sans culte, sans lien ni rapport commun avec aucune société religieuse; car juif, je ne l'étais plus, et chrétien je ne l'étais pas encore. »

SA VIE Eï SES ŒUVRES. 135

« Je frappai alors avec instance à la porte de cette Église, "arche de salut pour l'humanité... Elle me fut ouverte cinquante jours après que mou ami y fut entré ; et celui qui m'avait appelé à la vérité, qui m'en avait montré la voie, qui était mon père en Jésus-Christ, me présenta aux fonts sacrés, à la piscine de la régénération. »

Les vacances du mois de septembre ramenèrent à Strasbourg l'abbé Martin de Noirlieu, qui avait cultivé par correspondance la profonde affection qu'un an auparavant lui avait inspirée la famille philosophique de la rue de la Toussaint. 11 en avait suivi les progrès avec une joie tout apostolique. Il retrouvait les néophytes dans toute l'ardeur de la foi, et dans le bonheur d'une vie renouvelée. Théodore et Isidore n'avaient pas encore fait leur première communion, attendant une occasion pour rompre avec leurs familles et se déclarer chrétiens.

Dans le conseil intime du petit salon de mademoiselle Humann, une bonne inspiration donna le moyen de satisfaire la faim spirituelle de ces deux âmes qui aspiraient à recevoir le pain de vie, et d'accomplir en même temps un bien doux pèlerinage. 11 fut décidé que l'on ferait une course de vacances sur le Rhin, et qu'on s'arrêterait quelques jours à Mayence. Le projet fut immédiatement accompli. Le 9 septembre MM. Bautain, l'abbé Martin, Théodore Ratisbonne et Isidore Goschler partaient de Strasbourg; et le 12 les deux nouveaux chrétiens avaient le bonheur de faire

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leur première communion dans la chapelle privée de l'évéché de Mayence, sous la protection céleste de feu Monseigneur Golmar. Combien la mère était heureuse d'avoir envoyé ces âmes qu'elle avait enfantées à Jésus-Christ, rendre hommage au père vénéré et tant aimé, à qui elle reportait après Dieu tout ce qu'elle était et tout le bien qu'il lui était donné de faire!

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