TRAVAUX DANS LES LETTRES ET LES SCIENCES
Union d'esprit et de travail. — Ecrits : Variétés philosophiques. Discours sur le rang de la rhétorique et de la logique.couronné à Chàlons.— A l'Académie cours de logique. I82i-2j. — Deuils à la rue de la Toiis-aint. — Ecoles Israélites tenues par Ratisbonne et Gosi:hler, grand succès. — A l'Académie, cours de morale 18-25-26. — Thèse sur la vie pour le doctorat en médecine par M Bautain. — Adolphe Cari, professeur d histoire au collège R'>yal, charge en outre de l'histoire naturelle. — De l'origine et de la nature de la parole humaine : l'^^ thèse d'Ado! plie Cari pour le Doctorat-.js lettres. — Le langage articulé, 2° Ihèse du même. — A l'Académie, cours d'anthropologie. Discours, sur la morale de l Evangile comparée à la morale des philosophes, Couronné par l'Acailéniie de la .Marne. — De l éducation morale, discours de Théodore Ratisbonne, couronné par l'Académie du Bas-Rhin. — Du spiritualisme ea médecine, thèse d'Adolphe Cicl pour !e doctorat en médecine. — Echange de correspondance religieuse et philosophique entre le niaitre et ses disciples.
Nous avons vu l'impression que chacun des disciples avait éprouvée sous la parole du professeur; ils lui étaient désormais tout dévoués. Un second résultat
l'abbé BAUTA IN, SA VIE ET SES CEUVRES. 105
de cette action commune du maître sur ses auditeurs affectionnés fut de les unir profondément entre eux. Ils ne s'en rendaient pas compte d'abord, mais ils ne s entretenaient mutuellement que des sujets traités dans renseignement reçu; ils se trouvaient de plus en plus d'accord dans leurs idées et leurs goûts. Leur conduite devenait réglée et sérieuse, leurs éludes diverses s'harmonisaient dans une lumière commune et sous le souffle d'un esprit nouveau. On aurait dit une ruche qui se formait ; le travail de chacun convergeait vers un centre commun, une œuvre d'ensemble se formait sous l'impulsion visible du maître, et sous l'influence plus mystérieuse, mais sentie et aimée, d'une mère.
C'est à ce moment que M. Bautain faisait paraître un opuscule intitulé: Variétés plnlosoplnqnes(\), où il donnait au public sous le nom d'analogies et d'aphorismes, les premiers éléments de sa philosophie.
Cependant Adolphe Cari entreprenait, à la suite du frère aîné, l'étude des sciences médicales à la Faculté, et les trois autres frères poursuivaient leurs études de Droit.
La Société d'agriculture, commerce, sciences et arts de Chàlons (dép. de la Marne) venait de mettre au concours pour 1824 la question suivante : « Exa- « miner rA dans l'instruction de la jeunesse, l'art de
(l) Broch.-in S*» chez Silbermann, Strasbourg 1S25.
« dire doit précéder l'art de raisonner, en d'autres « termes, si l'enseignement de la Rhétorique doit « précéder celui de la Logique » . Le sujet tenait de trop près à la philosophie pour ne pas tenter la jeune école de la rue de la Toussaint, et Adolphe Cari fut chargé de répondre. Son discours clair, animé, bien écrit, et dans lequel l'ordre traditionnel de l'enseignement public était lumineusement justifié fut couronné par la Société savante ; et, en le publiant, le jeune lauréat de vingt ans put avec justice en reporter l'hommage au maître dont il suivait et appliquait la doctrine.
Au mois de novembre 1824, M. Désiré Ordinaire, Recteur de l'Académie, annonçait à M. Rautain qu'il pouvait remonter dans sa chaire, muette depuis deux ans. M. Gampaux, dans un passage cité plus haut, nous a dit avec quelle sympathique curiosité un nombreux auditoire accueillit le professeur devenu hautement chrétien, et qui, sans occuper le public de sa personne, reprit son enseignement par un cours de Logique. La faveur et l'intérêt avec lesquels on recevait sa parole furent encore plus marqués qu'avant sa suspension.
Il n'en continua pas moins les conférences privées dans sa demeure, et les soins donnés à ses plus dévoués disciples.
L'année suivante s'ouvrait pour mademoiselle Humann par un double deuih Son humble et douce
amie, madame Breck, rendait son âme à Dieu le 25 janvier; et bientôt après, au mois de février, mademoiselle Humann perdait Tune de ses propres sœurs, madame Thérèse Méyé, qu'elle avait élevée et dirigée pour ce monde et pour le ciel. M. Méyé survivait à sa femme. C'était un homme remarquable par son intelligence et sa profonde piété. Il avait été architecte ; il prenait part aux travaux scientifiques et à tous les événements de la famille spirituelle dont il était considéré comme l'un des membres. Si nous mentionnons ici la mort de ces deux chrétiennes, c'est que déjà l'union des cœurs était formée dans cette école de philosophes, et que l'édification donnée par l'âme si élevée de mademoiselle Humann dans ce double deuil devenait une leçon pratique des doctrines que l'on professait.
Ici se place un événement que nous pouvons qualifier de singulier, car nous ne savons s'il s'est jamais produit autre part. Théodore Ratisbonne et Isidore Goschler, sans parler de Jules Level qui avait dû, pour un temps, retourner à Nancy, ne pouvaient encore être considérés comme des chrétiens; ils commençaient seulement à goûter la lumière évangélique. Le maître se contentait de les exhorter à devenir de bons Israélites, en esprit et en vérité, et à travailler à la régénération de leurs frères en Israël. Voici comment Théodore Ratisbonne nous raconte l'événement qui s'ensuivit (1).
(1) V. Philosophù du Christianisme^ notice d'Adéodat.
« Mon père désirait que je me chargeasse de la direction des- écoles juives du Consistoire. Il en coûtait beaucoup à ma foi naissante, et aussi à mon vieil amour-propre d'accepter cette mission, qui allait me mettre en rapport avec tout ce que la synagogue renferme de plus ignoble ; mais les encouragements de mon maître, la vue du bien que peut-être je pourrais faire, et surtout le besoin de transm.ettre la lumière que j'avais reçue me déterminèrent à accepter cette œuvre de bienfaisance, à laquelle je me dévouai dès lors entièrement. J'avais fini mes études de Droit, et j'étais reçu avocat à la Cour royale de Colmar (1) ; mais n'ayant embrassé ces études que par des considérations de vaine gloire et d'ambition, je crus devoir renoncer au barreau comme j'avais renoncé au commerce, et je m'adonnai à l'étude des sciences naturelles et médicales, afin de marcher à la suite de MM. Bautain et Cari. Mes deux amis Israélites en firent autant, et cette communauté d'occupations et de but resserra notre union. Notre intention était d'exercer un jour gratuitement la médecine, et de mettre en commun la somme de nos connaissances pour le soulagement des pauvres. Nous avions tous un vague désir de faire le bien, et de nous dévouer à une œuvre salutaire ; mais aucun de nous ne pressentait la vocation plus haute à laquelle Dieu nous préparait à notre insu. »
(1) La thèsH pour la Licence en droit avait pour sujet : Les obligations qui naissent du mariage, et se ressentait de ]'e«prit noijvejiu qui animait le candidat.
« Le soin des écoles Israélites me captivait presque entièrement ; le succès de cette œuvre surpassa notre espérance, et l'action que j'exerçais dans la communauté juive était une espèce de puissance. Il y avait en effet une bénédiction visible attachée à nos institutions nouvelles ; tout réussissait, tout prospérait ; les écoles furent régénérées. Nous y donnions des leçons nous-mêmes. Chaque samedi nous prêchions (et le mot n'est pas trop fort) en présence d'un auditoire Israélite qui se pressait dans notre salle d'école pour entendre une parole de vérité ; les parents aussi bien que les enfants la goûtaient et semblaient entrer dans une ère nouvelle. »
a On fonda une société d'encouragement pour le travail, qui existe encore ; une autre société composée de dames réalisait nos vues pour l'éducation des filles ; enfin la synagogue, christianisée à son insu, comme nous l'avions été nous-mêmes, semblait obéir à notre impulsion avec une reconnaissance dont l'histoire des Juifs n'offre pas beaucoup d'exemples. On nous regardait comme des sauveurs ; on nous célébrait en vers et en prose ; on exaltait notre dévouement. Hélas ! En eussions-nous été capables, si la foi chrétienne n'avait germé dans nos cœurs? Nos admirateurs ignoraient l'influence puissante que donne la connaissance de Jésus-Christ, et ils ne soupçonnaient même pas le nom de cette grâce qui nous pré- * servait à la fois du découragement dans les difficultés et de l'exaltation dans le succès. On peut lire le détail de ce qui s'est passé alors parmi les Juifs, et
l'histoire de leurs institutions dans les discours que nous prononçâmes à l'IIàtel de \ille en 182Q et 1827 » (1).
« Les chrétiens purent dès lors reconnaître l'esprit qui nous animait à notre langage êvangéliqne (2); les juifs n'y virent que de beaux discours, a
Voici ce que nous lisons sur ce même sujet dans la notice d'Isidore Goschler (3) :
<f J'avais terminé mes études de Droit (4) ; il fal^ lait embrasser un état dans le monde ; mes parents me destinaient au barreau, mais je ne sentais aucun attrait pour cette carrière. Mes amis se livraient aux
(1) V. ces discours, ainsi que les paroles de M. Auguste Ratisbonne, père de Théodore, et fondateur de la société d'encour.igemeat pour le travail parmi les Israélites de Strasbourg:, imprimés chez madame veuve Silbermann (1826 et 1827).
(2) Vami de la Religion en 1828 (n» 1367) rendait compte de cette assemblée de la société d'encouragement Israélite, et disait : « nous n'eussions pas parlé de cette société, si un des discours surtout ne nous avait pas paru digne d'être remarqué; c'est celui de M. Th. R. sur Ja situation morale des Juifs. Non seulement il n'y a dans ce discours, comme dans les deux autres, aucune trace de déclamation, mais il ne renferme rien que n'eût pu dire un catholique. Il y a surtout dans ce discours une chose qui nous a paru fort curieuse : c'est la citation qu'à fait M. Th. R. d'une pensée du plus profond des philosophes. Or, ce plus profond des philosophes est saint Paul.... C'ept la première fois peut-être qu'on a cité saint Paul avec honneur, dans une assemblée dTsraélites, et ce trait de modération et de sagesse montre le bon e?-prit du jeune avocat.
f3) V. thilosophie du christianisme. — Notice d'Eudore.
(4) Sa thèse pour la licence en droit avait pour sujet La imissance paternelle, et était imprégnée comme celle de son ami Th. Ratisbonne de l'esprit chrétien,
études médicales : je résolus de suivre leur exemple, autant pour partager leurs travaux, que pour acquérir de nouvelles connaissances, complément nécessaire de la doctrine philosophique. J'en demandai l'autorisation à mes parents, qui la refusèrent longtemps. Enfin Dieu inclina leur cœur, et je fus bientôt reçu comme chirurgien surnuméraire à l'hospice civil, où je suivis avec ardeur les cours et les cliniques de la Faculté. Tandis que je m'appliquais ainsi à la science de guérir, et que je soignais avec intérêt et avec zèle les malades confiés à ma garde, une autre sphère d'activité s'ouvrit en même temps pour moi, et j'y entrai avec mon ami Théodore Ratisbonne. Ce fut lui qui vainquit ma répugnance à partager les soins qu'il donnait à l'instruction de la jeunesse Israélite dont il s'était chargé. L'esprit chrétien, dont nous étions remplis l'un et l'autre, pénétra par degrés, sous les formes d'une instruction profane, les élèves qui la recevaient. C'était pour eux une sève féconde qui vivifiait leur cœur et leur esprit; et les heureux progrès de leur développement moral et intellectuel me dédommagèrent de toutes les peines, de tous les ennuis que me causèrent deux années de travaux et d'enseignement au milieu des juifs. »
Nous verrons bientôt Jules Level suivre à Nancy l'impulsion qui lui venait de Strabourg, jusqu'au moment où la grâce le fixa définitivement au milieu de ses amis. Il nous a semblé que c'était un fait à noter, que la voie suivie par ces néophytes, passant de la
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foi d'Israël au baptême chrétien, par la vraie charité que la loi de Moïse contenait implicitement, et que Jésus-Christ est venu manifester au monde dans toute sa plénitude.
Cependant, à l'Académie, le professeur prenait la Philosophie morale pour sujet de son cours de 182o-26, en continuant à développer successivement le plan qui se trouvait établi par le cours fondamental de Métaphysique de 1822. Il fut fidèle à ce plan pendant 18 années, c'est-à-dire jusqu'à son départ de Strasbourg en 18il, au milieu d'événements et de traverses de toute sorte ; et il fit preuve en cela d'uneprodigieuse puissance de travail philosophique.
M. Bautain terminait en 1826 ses études de Médecine.Il les couronna par une thèse pour le doctorat qui fut un événement dans le monde savant de Strasbourg.
Le 6 juin 1826, se réunissaient dans une des salles de l'Académie les professeurs de la Faculté de médecine, sous la présidence de leur chef, M. le Docteur Gailliot; et le professeur de philosophie de la Faculté des lettres paraissait devant eux comme candidat pour obtenir leurs suffrages. La salle était comble, l'intérêt éveillé au plus haut degré. La thèse présentée par le candidat portait pour titre : Propositions générales sur la vie. Voici l'introduction de cet écrit, dont l'épigraphe était : Et vita erat lux homimwi. (S. Jean, i.) (1) :
(l) V. la thèse iaiprimée à Strasbourg chez madame veuve Silbermaun, place saint Thomas, 1826.
« Le but de l'art médical est de maintenir ou de rétablir l'ordre dans le corps humain, afin que la vie puisse y agir librement sans rencontrer obstacle ou opposition à son mouvement. »
« Ordre, bien-être, santé, sont synonymes, comme désordre, mal-être, maladie : et la santé est le résultat du mouvement légitime et harmonique dans toutes les parties constitutives d'un organisme. La santé est maintenue par tout ce qui favorise le mouvement légitime ; elle est dérangée par tout ce qui l'entrave ; et elle se rétablit quand la nature ou l'art réussissent à écarter ce qui s'oppose à ce mouvement. »
« L'exercice de l'art médical suppose donc la science de la vie, et celle des lois de son acte, de ses fonctions ou de son développement ; car le médecin ne peut contribuer à conserver l'ordre dans un organisme, qu'autant qu'il connaît ce qui fonde cet ordre et en quoi il consiste, et il ne peut concourir efficacement avec la nature à faire cesser le désordre, qu'autant qu'il a connaissance de ce qui l'occasionne ou le produit. »
« L'idée de la vie et de ses lois est donc la base et la condition de la science et de l'art médical. Que cette idée ne soit qu'une sorte de pressentiment vague et mystérieux dans le médecin, ou qu'elle soit développée dans son intelligence, c'est toujours elle qui lui sert de règle ou de mesure pour apprécier, soit instinctivement, soit avec conscience, l'état sain ou morbide de l'homme. »
« 11 serait donc important de déterminer, autant
qu'il est possible de le faire en paroles articulées, Vidée de la vie ; de la vie telle que nous la sentons en nous, telle que nous la voyons se développer hors de nous, telle qae Fintelligence humaine la peut concevoir dans sa manisfestation la plus simple et la plus vaste. C'est ce que nous ne prétendons pas faire eu ce moment ; nous présentons seulement à cette savante École quelques propositions générales, fruit de nos études philosophiques et médicales, et qui contribueront peut-être, en quelque chose, à la formation de cette idée fondamentale de la médecine théorique et pratique. Puisse ce travail nous mériter l'adoption de la Faculté et achever, par cette dernière épreuve, notre initiation au sacerdoce médical. »
L'auteur de la thèse présente d'abord quelques considérations métaphysiques sur la vie en général, et venant >ensuite à parler de la vie dans l'homme, il montre que la personnalité humaine est une âme vivante, manifestée par un esprit intelligent, et revêtue d'un corps organisé, et qu'on ne saurait abstraire dans la consideration.de l'homme actuel l'un ou l'autre de ces trois termes sans morceler l'idée de l'homme el refuser de le voir dans son unité et son intégrité.
« Or, ajoute-t-il, c'est devant cette personnalité, souffrant principalement dans l'un de ces trois termes et sympathiquement dans les deux autres, que le médecin est appelé pour porter secours. Sans doute que ses soins et son art se rapportent sur-
tout au corps : mais ne doit-il s'occuper que du corps? riiomme malade n'est-il qu'une macliine détraquée? qu'une masse mal organisée? qu'un animal soultrant? Son corps ne vit-il que par lui seul et pour lui seul? L'homme n'a-t-il ni âme, ni esprit? les causes des maladies ne sont-elles que physiques; jamais morales, spirituelles, intellectuelles? Et si la maladie n'est que la vie entravée, et si le sujet malade vit sous une triple forme, ne faut-il pas, pour le secourir efficacement, connaître l'homme tout entier, l'homme dans toutes ses formes d'existence, et dans leurs rapports intimes entre elles, depuis le fond de l'àme jusqu'à la dernière fonction organique? »
Et l'auteur en conclut que le médecin concourant par son art et sa science avec la religion et la nature au soulagement de son semblable, contribuera à conduire l'homme temporaire à terme, et facilitera sa naissance à la vie vraiment humaine.
La discussion de la thèse fut très-animée, et donna le spectacle auquel on devait s'attendre. Les juges et le candidat se trouvaient sur des terrains différents où ils ne pouvaient se rejoindre : les savants docteurs de la faculté tenaient les phénomènes physiques pour les fondements de la science, et s'élevaient de là à des lois abstraites indépendantes de tout autre principe ; l'aspirant au doctorat parlait avec une foi entière de vérités métaphysiques dont il voyait les conséquences dans l'ordre physique comme dans l'ordre spirituel ; et les phénomènes à ses yeux répondaient à ces vérités supérieures.
116 L*ABBÉ BAUTAlPf,
Un témoin impartial de la lutte nous dit (1) : « Le caractère de la doctrine philosophique de M. Bautain explique toutes ses réponses, et ces réponses n'ont paru quelquefois singulières que faute de connaître ou de comprendre l'esprit qui les animait. M. Bautain, devant le tribunal de la raison savante qui pèse les doctrines dans la balance des abstractions, nous a paru comme Socrate ne pouvant répondre à ses juges. . . Que si l'on a pu lui reprocher de ne pas se placer sur le terrain des sciences naturelles, telles qu'elles subsistent, c'est qu'on avait oublié, sans doute, que ces sciences tiennent à des doctrines philosophiques tout autres que celles du candidat ; car toutes les sciences se rattachent à une philosophie, s'il y a quelque vérité dans cette parole de Bacon : Philo sophia, prima magna scientiarum mater. »
Le résultat fut donc que la Faculté, reconnaissant l'incontestable portée de la science du candidat, lui octroya sans hésiter le diplôme de Docteur, quoique voyant en lui un adversaire de ses doctrines. Ce lui fut peut-être un honneur et une contrariété tout à la fois, d'avoir admis dans ses rangs un philosophe de renom qu'elle regardait comme un utopiste.
Pendant ce temps les disciples travaillaient avec un zèle admirable. Pour la rentrée de l'année scolaire 1826-27, Adolphe Garl, qui continuait ses études de médecine, est appelé à professer l'histoire dans
(1) V. la brochure intitulée : Un mot sur la soutenance de M. Bautain. Strasbourg chez les principaux libraires, 1826.
les diverses classes du collège royal ; et peu de semaines après, on y joint l'enseignement de l'histoire naturelle. Gela ne l'empêcha pas de soutenir, le 16 novembre, la thèselatine pour ledoctorat ès-lettres. Cette thèse sur VOrigine et la nature de la parole humaine, entrait dans le cœur même de la philosophie de l'École de la Toussaint. Nous en donnons ici la préface qui montre d'une manière particulière les idées que l'on y professait sur la synthèse des sciences (1).
« Dans tous les temps, depuis que l'homme cherche à se connaître lui-même, l'origine de la parole et des langues a occupé les philosophes. Et en effet, on ne peut s'appliquer sérieusement à l'étude de la sagesse et de ses lois, sans se trouver arrêté d'abord devant ce grand mystère de l'intelligence humaine. Le cours de nos études nous a conduits aussi, et comme naturellement, à sa contemplation, et, suivant les traces des philosophes anciens, en nous aidant de leurs lumières, nous avons cherché à pénétrer dans sa profondeur. C'est le résultat de cette tentative que nous soumettons aujourd'hui à la Faculté, afin d'obtenir le grade de docteur, espérant que nos juges voudront bien voir dans ce travail, non la prétention de résoudre une question à la fois si profonde et si haute, mais le désir vif et légitime d'obtenir leurs suffrages. »
« Une autre considération nous a confirmé dans le
(1) V. la thè-e en latin, imprimée chez madame veuve SilljermanQ, 1827.
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choix de ce sujet. De toutes les études littéraires, celle de la grammaire générale nous a paru le mieux s'accorder avec les sciences médicales que nous cultivons par état. Si, d'un côté, l'anatomie et la physiologie nous montrent comment la vie physique se manifeste par la formation des organes, comment elle se spéciQe, se détermine, se matérialise, pour ainsi dire, dans des formes matérielles, pour entrer au moyen de ces formes en communication avec le monde matériel, qui doit lui fournir sa nourriture, coopérera son développement; de l'autre côté, la grammaire générale qu'on appellerait avec raison la physiologie et l'anatomie du langage articulé, nous montre comment la vie psychique et intellectuelle se fait également ses organes et ses formes, pour entrer par leur moyen en commerce avec le monde intelligible et psychique, d'où elle doit recevoir son aliment, l'excitation de son développement, sa jouissance et sa perfection. »
« C'est par l'analogie, qui est l'expression des mêmes lois réalisées dans des mondes différents, dans des objets divers, que les sciences qui paraissent les plus éloignées se rapprochent, se touchent, s'unissent et s'éclairent mutuellementcomme partant d'une même souche, étant animées d'un même esprit, et devant aboutir à une même fin. C'est ce que nos recherches nous ont démontré de plus en plus; et il nous a été bien doux de voir les études médicales et littéraires que nous affectionnons également, se rapprocher et s'identifier pour nous ramener à un seul point de départ. »
« La question que nous entreprenons de traiter est à la fois philosophique et littéraire. Recherclier l'origine de la parole et du langage dans la nature même de l'être humain, dans ses besoins les plus profonds et les plus impérieux, dans ses rapports les plus simples efles plus vrais, c'est la tàchedu philosophe, et tel sera aussi l'objet de notre dissertation philosophique. Considérer la parole dans ses revêtements et ses formes sensibles, dans son expression successive et sa construction littérale, dans les langues enfin, et expliquer le système depuis la combinaison la plus simple jusqu'au discours le plus composé, tel est le but du grammairien et du rhéteur, et tel sera l'objet de notre dissertation littéraire. »
L'auteur de la thèse commence par bien distinguer le sens divers de ces trois mots ; Parole, langage et langue, montrant avec une grande profondeur, — dans le don de la parole, qui est l'âme du langage et des langues, le caractère propre de la créature humaine; — dans le langage physionomique ou vocal, l'expression première et naturelle de la parole ; — et dans les langues ou réunions de mots, le développement successif du langage par la réflexion.
La thèse littéraire que le candidat présenta l'année suivante, à la suite de laquelle il reçut le diplôme de Docteur-ès-lettres, commence par ces mots (1) :
« Nous avons traité, dans notre dissertation philo-
(I) V. la Thè=e ayant pour titre : Esi^ai sur le langage articulé. Strasbourg, chez madame veuve Silbermaan, 1627.
sophique, de l'origine de la parole ; nous avons considéré la parole humaine dans toute sa généralité et comme manifestation pure et spontanée de l'âme ; puis nous avons essayé de montrer comment cette parole pure et simple a été brisée par la réflexion et transformée en langage et en langues articulées et successives. Or, ce sont ces langues multiples, partant toutes d'une même souche, et supposant le langage, la parole, comme les branches de l'arbre supposent le tronc et la racine, que nous allons examiner dans leurs éléments constitutifs et dans leur construction. »
Cette seconde thèse est une exposition sommaire de grammaire générale; elle est pleine d'érudition en même temps que d'aperçus lumineux et originaux qui élèvent l'esprit dans les plus hautes régions. Nous croyons que la publication des deux dissertations réunies offrirait un grand intérêt aux penseurs chrétiens.
M. Bautain professait à la Faculté, pendant cette année scolaire, un cours d'Anthropologie, et il écrivait en même temps un Discours sur la morale de VÉvangile comparée à la morale des philosophes (1), pour répondre à une question posée par la Société académique de la Marne. Ce discours obtint la médaille d'or, qui fut décernée au mois d'août 1827. Le même sujet fut traité plus amplement par M. Bautain
(1) Imprimé chez le libraire Février à Strasbourg, in-S». Ic27.
lorsque, longtemps après, il professait le cours de morale à la Faculté de théologie de la Sorbonne.
Pour ne point interrompre plus loin notre récit, nous indiquerons ici deux publications qui appartiennent à l'année suivante, c'est-à-dire à 1828.
La première est intitulée, Essai sur Véducation morale par Théodore Ratisbonne, avocat..
La société des sciences, agriculture et arts du Bas-Rhin avait mis au concours cette question : « En quoi consiste l'éducation morale, et comment peutelle être donnée le plus efficacement aux hommes des différentes conditions de la société? »
L'école de la Toussaint répondait par la plume de l'un de ses membres qui s'était dévoué à l'éducation populaire ; et son mémoire était couronné par la société le 1«^ juillet 1828.
L'auteur de l'opuscule (1), partant de l'ignorance ou de l'incertitude qui règne en ces matières et que constate la question même mise au concours par la société savante, nous amène à en chercher la solution dans les Livres sacrés. Dieu nous ayant révélé l'origine de l'homme, sa nature et le but auquel il doit arriver peut seul nous enseigner les moyens à prendre pour conduire l'homme à ce terme. Prenant alors pour modèle l'action providentielle qui a fait l'éducation de l'humanité dans ses âges successifs d'enfance, d'adolescence, de jeunesse et de virilité,
(l) Strasbourg, chez Février, libraire, 1828.
122 l'abbé bautatn,
l'auteur indique avec autorité les principes qui doivent nous guider dans l'éilucation des individus humains passant à leur tour par la vie des sens, la vie de la raison propre et égoïste, la vie vraiment raisonnable de la justice, et enfin la vie divine de la charité. E:i résuma il montre dans l'Église de Jésus- Christ le véritable éducateur de l'homme.
C'était la troisième fois, dans le cours de peu d'années, qui3 l'École de la Toussaint, venant répondre à des qu3stions mises au concours par des sociétés savantes, remportait la palme sur tous ses concurrents. Il y a Ira un fait qui démontre bien l'unité et la fécondité de la doctrine dont on y faisait profession.
La seconde publication dont nous avons à faire mention fut la thèse présentée par Adolphe Garl en 1828 à la. Faculté de médecine pour obtenir le doctorat dans cette branche de ses études.
Le sujet de la thèse était : Du matérialisme en médecine (1). Le but de l'écrivain est de justifier cette science des accusations portées contre elle par suite des erreurs de quelques hommes. La science et l'art de la médecine rencontrent et reconnaissent au contraire le spirituel et le divin à chaque pas. Et l'auteur de la thèse démontre cette vérité en examinant les trois branches principales de la science médicale, savoir: la physiologie, connaissance de l'homme en état de
{[) Publiée chez madame veuve Silbermana à Strasbourg:,
santé ; la pathologie, connaissance de l'homme en qui la vie est altérée et troublée ; la thérapeutique, connaissance des moyens les plus propres à faire rentrer la vie dans son état normal. On voit que le disciple de M. Bautain poursuivait, sous une forme diverse, la thèse soutenue deux ans auparavant par le maître.
Si nous rappelons ici le fait, que ce fut pendant ces années fécondes en travaux scientifiques que M. Bautain entretint avec ses disciples, pour compléter leur instruction, la correspondance de philosophie religieuse qui fut publi<'e quelques années plus tard sous le titre de Philosophie du Christianisme, on restera convaincu, nous le croyons, que l'activité intellectuelle de l'École de la Toussaint fut remarquable durant la période que nous, venons de parcourir.