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CHAPITRE Vm

ENTRÉE DES DISCIPLES ET DU MAITRE AU SExMINAIRE DE MOLSHEIM.

Rupture d'Isidore Goschler avec sa famille. — Il inaugure le Séminaire de Molsheim. — Jules Level rejoint son ami auprès de l'evèque à Molsheim. — Vocation de M. Bautain. Oppositions. — Il se rend à Molsheim en août 1828. — Adolphe Cari l'y accompa-ne dans le même dessein. — Luttes de Theodure Ratisbonne avec son père et avec la synagogue. Eclat. Il se rend à Molsheim. — MM. Bautain et Cari, diacres en octobre, prêtres à l'ordination de décembre 1828.

Au retour de Mayence, la joie était grande dans la petite famille, mais il était désormais évident que des événements graves allaient se passer, et que Dieu demanderait beaucoup à ceux qui recevaient des grâces signalées. Isidore Goschler fut le premier à entrer en lice.

Après le baptême, « je cessai, dit-il, comme je le devais, de judaïser à la synagogue, sans néanmoins

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déclarer piibliqueTent ma foi. Notre position dans les écoles juives, elle bien que la Providence nous permettait d'y faire, nous imposaient cette réserve, bien pénible à mon cœur. Je sortais de grand matin pour assister au saint sacrifice, et j'y cherchais la force et le courage nécessaires pour supporter le poids du jour. Je m'éloignais aussi quelquefois de la ville pour entrer furtivement dans une église et y faire ma prière; et ces prières faites dans le mystère et à la dérobée, attiraient dans mon àme un baume divin qui la ranimait. Mais Dieu qui m'avait prescrit le silence me donna aussi le signal de le rompre et de faire ma profession de foi publique. Un malheur inattendu frappa ma famille, me dégagea des fonctions que je remplissais dans les écoles et me rendit libre. Je pouvais alors montrer qui j'étais et me déclarer chrétien; je le devais; mais Dieu demandait plus encore. Une voix qui ne m'a jamais trompé, me parlait depuis quelque temps au fond du cœur, et m'inspirait le désir de consacrer toute ma vie à Celui qui m'avait racheté de son sang. »

« L'ardeur de mon caractère avait besoin d'action et de dévouement. J'avais longtemps rêvé celui du soldat qui se donne à son prince ou à sa patrie. Maintenant une autre milice m'ouvrait ses bras. Jésus- Christ m'appelait à entrer dans la sienne : je me sentais porté vers le saint ministère. J'avais fait part de ces dispositions à mon guide qui m'avait retenu, en me conseillant d'attendre avec patience une indication providentielle; elle venait de se manifester. La

position de ma famille exigeait que je prisse un i>arti décisif. Jl fallait ou me fixer dans le monde en embrassant une de ses professions, ou rompre définitivement avec lui, pour porter Polfrande de ma liberté et de ma vie aux pieds des autels. Dieu parlait ; mais la nature aussi se faisait entendre et luttait contre la grâce. »

Nous ne pourrions, sans sortir des bornes que l'objet de ce livre nous impose, reproduire ici les détails émouvants de la rupture : les larmes amères et silencieuses du père au moment de la déclaration; la contrainte violente du fils qui se tait et se retire, n'osant augmenter une telle douleur ; la mère venant réclamer à la rue de la Toussaint le fils qu'on lui arrache des bras ; et enfin l'asile qu'Isidore va implorer pour une nuit auprès du vénérable grand-vicaire M. Liehermann, le même qui avait été à Mayence Supérieur du grand séminaire de Mgr Golmar.

Après une nuit employée à écrire à sa famille, Isidore partait seul à pied pour Molsheim, où se trouvait la maison de campagne de Mgr Tévéque de Strasbourg.

« C'était une froide matinée d'automne (le 2 novembre 1827) ; d'épais brouillards obscurcissaient l'atmosphère ; point de lumière dans la vallée ; plus de feuillage sur les coteaux : la nature était triste. J'arrivai au château de Molsheim (1) ; j'étais le pre-

(I) Le château de Molsheim, situé à quatre lieues de Strasiiourg et aux pieds des Vosges, était un ancien couvent

mier qu'il devait recevoir, il était encore désert et triste comme la nature. Mon cœur était triste aussi, car je me voyais éloigné non-seulement de mes parents, mais encore de mes amis les plus chers, de mes guides, de ceux qui seuls ici-bas pouvaient adoucir mes peines, et me dédommager par leur tendre affection des sacrifices douloureux que Dieu m'avait commandés. Toutefois, à la gloire de ce Dieu de bonté, je dirai que les consolations qu'il m'accorda bientôt dans le silence et la paix du cœur, dans le recueillement de la prière et la fréquentation des sacrements, surpassèrent tout ce que j'osais espérer, et firent surabonder la joie où avait abondé l'afïïiction. Non, l'on n'a rien perdu quand on a trouvé Dieu, rien quitté quand on peut goûter le ciel au fond de son âme ; et c'est avec bonheur que l'on sent se réaliser ces paroles du Seigneur : Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît. »

Les déchirements de cœur pour le jeune et courageux disciple n'étaient point terminés. Trois semaines après son arrivée, sa pauvre mère désolée apparaissait à Molsheim et y laissait éclater tout son désespoir maternel. Dieu accorda à Isidore pendant cette scène

dont la très-belle église est devenue Péglise paroissiale de la petite ville. Monseigneur rb>èque de Strasbourg l'avait loué à ses propriétaires pour en faire sa maison de campagne. Il le destinait à une maison de hautes études ecclésiastiques désirant ressusciter, en partie du moins, les enseignements de l'ancienne Sorbonne de Paris, dont il gardait un ineffaçable souvenir.

une douce el calme tendresse qui n'ôtait rien à l'indicible soulïrance de son cœur. Il offrit au Seigneur un bien douloureux sacrifice ; la grâce le soutint, il fut soutenu aussi par la tendresse de son maître qui, pendant deux ans, ne manqua jamais de lui écrire trois fois par semaine.

Jules Level suivit de près Isidore Goschler, mais il n'eut pas à surmonter les difficultés que son ami avait rencontrées. Son père et sa mère étaient morts, et il pouvait librement disposer de son avenir. Il nous décrit dans sa Notice la lumière et la force qu'il trouvait dans le sacrement de l'Eucharistie, et il ajoute : « Ainsi se consolidait et se fortifiait peu à peu une résolution prise même avant mon baptême, celle d'entrer dans l'état ecclésiastique. Un jour, dans une instruction religieuse, il avait été question du sacerdoce chrétien, destiné à perpétuer la doctrine et le sacrifice dans l'Église; on m'avait montré le prêtre de la nouvelle alliance, chargé de transmettre aux hommes la vie de l'âme et de l'intelligence, et obligé dès lors à plus de pureté, à plus de science, à plus de dévouement. Je le vis représentant Jésus- Christ sur la terre, dépositaire et ministre de son pouvoir, continuateur de son œuvre, placé dans l'Église pour éclairer ses frères, les soulager dans toutes leurs misères et contribuer ainsi de la manière la plus efficace à leur bonheur 1 .. . Cet état, m'écriai-je, est le plus élevé auquel l'homme puisse atteindre en ce monde, c'est là la plus noble mission qu'il y puisse

remplir I Au même instant, mes regards tombèrent sur le portrait d'un des derniei\«i évêques de Mayence OJgr Colmar), dont j'avais appris à vénérer le dévouement et la charité; et l'image du vertueux prélat, qni semblait me dire ce que peut être un vrai ministre de Jésus-Christ, fit une telle impression sur mon àme, qu'aussitôt j'ajoutai: Puisqu'il en est ainsi, je serai prêtre ! Et depuis ce moment, grâces à Dieu, ma résolution n'a pas varié. Cependant rien ne fut précipité; et longtemps encore après mon baptême, je continuais à la mûrir en silence dans la voie nouvelle où la Providence m'avait fait entrer, poursuivant mes études médicales, mais sans y mettre la même activité. Dans les premiers temps d'enfance spirituelle, saturé de la science humaine, j'avais besoin d'une nourriture plus solide; mon âme était toute remplie des grâces que je recevais, et mon esprit était déjà tourné vers l'état plus sublime auquel j'aspirais. »

«Dans le cours de cette année, mes deux amis Théodore et Isidore avaient aussi reçu le baptême, et ce dernier avait pris l'habit ecclésiastique et était entré dans la maison de Mgr l'évêque, à Molsheim. Deux mois après je l'y rejoignis, et là, pendant deux années, nous vécûmes sous les yeux de notre évêque, dans le calme de la retraite. »

On était au commencement de 1828. On comprend qu'après ses deux amis, Théodore Ratisbonne ne pouvait tarder à suivre la même voie, et nous verrons un peu plus loin dans quelle pénible

position Tavait placé parmi les Juifs la brusque déniai'che de son associé dans l'œuvre des écoles Israélites. Mais nous devons suivre l'ordre chronologique, car Théodore fut précédé par les deux aînés de la famille, iMM. Baulain et Garl, dans la commune retraite à Molsheim.

Nous avons vu plus haut que, dès la fin de 1822, M. Bautain, réconcilié avec Dieu et avec sa conscience, se trouvait parfaitement heureux auprès de sa mère spirituelle, et nous avons raconté ses travaux.

11 disait alors : « J'aurais voulu que ce délicieux état durât toujours. » Or, voici ce qu'il ajoute :

« Mais le Tout-Puissant ne rappelle pas les morts du tombeau pour les laisser inutiles, et quand il prépare de loin des instruments, c'est pour les employer à l'exécution de ses desseins, à la manifestation de sa gloire et de ses miséricordes. L'occasion ne s'en fit pas attendre, et, ainsi que les précédentes, elle arriva spontanément par des indications providentielles, et sans que celle qui dirigeait mon existence, Feùt soupçonnée et encore moins préparée. »

« Madame Louise, dans nos conversations familières, me demandait quelquefois ce que je comptais faire dans l'avenir, et comment j'entendais diriger ma vie. J'avais, il est vrai, une belle position, surtout à mon âge, dans les rangs les plus élevés de l'instruction publique, laquelle me donnait à la fois de l'aisance et de la considération. Mais tout cela ne me constituait point un intérieur, au moins pour l'avenir ; car pour le présent elle voyait bien que le sien me suffi-

sait, et que je n'avais rien à chercher ailleurs. Aussi prudente que désintéressée, elle prévoyait , soit le temps où elle viendrait à me manquer, soit le désir qui pouvait me venir avec l'âge de m'établir solidement dans le monde par une alliance honorable et bien assortie. Un mariage chrétien devait d'ailleurs me préserver des tentations auxquelles un jeune homme est toujours exposé dans la société, et elle avait à cœur de conserver intacte, avec la vertu qu'elle avait contribué à me rendre, la paix de l'âme qu'elle m'avait fait comprendre et goûter. Elle me parla donc de mariage, me proposant une jeune personne qu'elle avait en partie élevée, et qui était la fille d'une de ses plus anciennes amies. Toutes les convenances s'y trouvaient, la jeunesse, la beauté, la fortune et surtout la piété. .Te lui répondis naïvement qu'à coup sûr, si j'avais l'envie de me marier, c'était de sa main que je voudrais recevoir une femme; mais que je ne voyais aucune raison de changer mon bonheur actuel, qui était certain, contre un bonheur futur dont personne ne pouvait me répondre, et qui ne me tentait pas. Elle y revint à plusieurs reprises sans m'ébranler, et enfin elle m'engagea à y penser devant Dieu pendant quelque temps, à le prier de m'éclairer à cet égard, me promettant d'unir ses prières aux miennes, et à remettre la décision aux indices providentiels qui pourraient survenir. »

« Je priai, comme je l'avais promis, demandant avec instance une indication quelconque de la

volonté de Dieu sur moi et sur ma vocation... Alors cette pensée me vint au cœur, que dès ma jeunesse j'avais voué ma vie à la recherche de la vérité et à l'enseignement qui la répand ; que ma plus grande joie, même quand j'étais éloigné de Dieu, avait toujours été d'en apercevoir quelque rayon et de le faire resplendir, s'il m'était possible, par la parole; que toute mon activité, tous mes travaux comme toutes mes aspirations avaient tourné de ce côté, quand je n'étais encore qu'un païen. Est-ce que j'en ferais moins depuis que je suis chrétien, et sera-ce au moment où j'ai l'insigne bonheur de goûter la vérité pure, dégagée des nuages et des erreurs de la pensée humaine, telle que Dieu nous l'a révélée, que je faillirais à cet appel d'en haut suivi jusqu'à présent, et irai-je donnera une créature ce cœur délivré si miséricordieusement par le Créateur? D'autres chrétiens, sans doute, en se conformant aux lois de l'Église, peuvent le faire légitimement et pour leur plus grand bien ; à moi ce serait impossible sans contrister ma conscience. Je croirais déroger par une union humaine, si honorable qu'elle fut ; en face de la vocation que Dieu m'a mise au cœur, elle me semblerait une dégradation. Tu dois rester, me disait la voix intérieure, un instrument, un héraut de la vérité parmi les hommes, et puisque la grâce t'a été donnée de la trouver dans l'Évangile et dans l'Église qui l'enseignera jusqu'à la fin des temps, de professeur que tu étais tu deviendras prédicateur ; ministre de la science, tu seras le ministre de .Jésus-

Christ, et, comme Paul, tu emploieras le reste de ta vie à annoncer et à glorifier Celui que ta as persécuté. Tu lui dois bien cette réparation en échange de sa miséricorde ; et en t'enrôlant à son service dans les rangs de la milice sacrée, en lui consacrant ion existence entière, âme, esprit et corps, avec la résolution de ne plus aimer et servir que lui, par les vœux sacrés de ton engagement tu seras désormais à couvert des tentations de la chair, des séductions du monde et des pièges de Satan ; tu seras prêtre du Seigneur ! »

« 0 mon Dieu, — continue M. Bautain — voilà de vos coups, et comme vous changez les cœurs quand il vous plaît, et les menez promptement et fortement où vous le voulez ! Moi prêtre I je n'y avais jamais pensé... tous mes antécédents semblaient m'en éloigner^ et j'avais eu plutôt de la répugnance pour ce saint état. Et cependant me voici décidé à l'embrasser, décidé sans pression extérieure, sans contrainte aucune I Vous seul, ô mon Dieu, avez traité avec moi cette affaire au fond de mon cœur, et j'ai eu le bonheur d'écouter votre voix qui me parlait si doucement, mais si nettement que je ne pouvais plus douter. Ainsi il n'y a dans ma résolution ni entraînement, ni ardeur, ni exaltation. L'imagination et la passion n'y ont été pour rien. La raison, éclairée par votre grâce, a décidé seule avec calme, froidement, après mûre délibération, que je devais être le ministre de votre parole ; et ma volonté, attirée par vous et dirigée par elle, a consenti. »

c( Le lendemain, après avoir laissé passer une nuit sur ma résolution pour l'éprouver, la trouvant aussi assurée que la veille, j'allai l'annoncer à madame Louise. Klle ne parut ni surprise, ni transportée. « Je m'y attendais, me dit-elle ; mais il fallait que Dieu seul parlât à votre cœur dans une affaire aussi importante. J'en suis émue plus que je ne puis vous le dire; car si j'espère beaucoup, je crains beaucoup aussi. Nous consulterons Dieu ensemble. » Quelques jours après nous nous rendîmes à un sanctuaire célèbre dans le pays (1) où nous communiâmes à cette intention, et quand je lui demandai au retour ce que Dieu lui avait mis au cœur à mon égard, elle me répondit simplement par cette parole de saint Paul: « Je lui montrerai ce qu'il aura à souffrir pour mon nom. »

Quelques démarches nécessaires auprès de l'autorité ecclésiastique, et quelques préparatifs mirent dans le secret plusieurs personnes, et bientôt ce fut le bruit de la ville, l'événement du jour. Les objections, les représentations vinrent de tous côtés ; surtout de la part des amis du professeur, qui lui annonçaient des peines inévitables dans TÉglise, et faisaient brillera ses yeux la perspective d'une haute position dans le monde. Rien ne put ébranler sa décision.

« Quelques mois après, dit-il, j'étais au séminaire et sous-diacre, c'est-à-dire engagé pour toujours au

(1) Marieathal, près de Hagueaau (Bas-Rhin).

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service de Jésus-Christ et de son Église. Le sacrifice était consommé, et je ne m'en suis jamais repenti. »

Adolphe Garl suivait jQdélement les traces de celui qui était pour lui comme un frère aîné. Son caractère Ta toujours porté au silence pour tout ce qui regardait son intérieur, aussi nous ne trouvons point de détail sur sa vocation. Nous le voyons faire le pèlerinage de Marienthal avec mademoiselle Humann et M. Bautain, car il s'agissait de lui aussi bien que du professeur. Il continuait cependant ses cours d'histoire au collège royal, et le 14 août il passait sa thèse pour le doctorat en médecine. Le 16 août M. Bautain et M. Garl partaient ensemble pour Molsheim, et peu de jours après, l'évêqueleur donnait les ordres mineurs, et le sous-diaconat.

Ils se trouvaient séparés du monde et liés pour la vie à l'Église.

Monseigneur de Strasbourg ne les traitait point comme des aspirants ordinaires pour le sacerdoce. Ces messieurs avaient à remplir encore des fonctions de professeurs soit à l'Académie soit au Collège. Le double diplôme de docteur es lettres et en médecine ne comptait certainement pas comme science ecclésiastique ; mais l'Evéque les trouvait suffisamment instruits sous le rapport théologique à la suite des études qu'ils avaient faites à la maison de la Toussaint dans les écrits des Pères de l'Eglise et des docteurs catholiques. Il prenait sur lui de faire une exception pour ces deux recrues du sacerdoce, lais-

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sant leurs amis à suivre, à la maison des hautes éludes de Molsheim, les cours ordinaires de la théologie.

Cependant, que devenait Théodore Ratisbonne dont les sentiments les plus intimes étaient en parfaite harmonie avec ceux de ses amis ? 11 nous dit (1) que, dès la fin de l'année 1827, sa famille et la Synagogue avaient conçu des soupçons et commençaient à s'inquiéter. «Placés, nous dit-il, entre les exigences de notre foi que nous n'osions blesser ni par un acte ni par une parole, et les besoins d'une multitude d'eafants que nous n'avions ni le droit, ni le courage d'abandonner, nous étions chaque jour comme accablés par la lutte et l'opposition... Un événement imprévu força mon collègue, Isidore Goschler, de se retirer subitement de la Synagogue et de se démettre de ses fonctions. Ce fut pour lui le moment de réalier le désir qui était dans nos cœurs : et, dégagé des tous les liens, de toutes les considérations humaines, il entra au séminaire de Molsheim. »

a Qu'on juge de la stupeur et de l'indignation de la Synagogue ! Peu de jours avant, nous avions eu une séance publique à l'école en présence des parents et des élèves, nous avions développé une parole grave : c'était le chapitre xxviii du Deutéronome, où sont énumérées les bénédictions et les malédictions annoncées aux Juifs fidèles et infidèles... Cette lec-

0) V. Notice d'Adéodat, dans là Philosophie du Christianisme,

150 l'abbé hautain,

ture, qui produisit un grand effet, avait été interrompue par un incident qui nous laissa voir la disposition de la Synagogue, et la confiance qu'elle avait encore en nous. Un pharisien moderne, n'ayant pu supporter les paroles de Moïse, se leva avec fureur au milieu de l'assemblée, interrompant celuî qui lisait, et déclarant que tout ce qui se passait était contraire aux traditions; et il engageait vivement l'assemblée a se retirer. Je répondis avec fermeté, et la lecture continua, mais le juif, criant de nouveau à l'assemblée sortit le premier, et il sortit seul: personne ne bougea. Malgré ce triomphe, nous pûmes dès lors pressentir la fin prochaine de notre mission. Aussi réclat fut terrible quand on connut la détermination de mon ami. »

La position de Théodore devenait grave, en eôet. 11 tint ferme. Le respect que les Juifs avaient pour sa famille et surtout la protection de Dieu le préservèrent seuls de quelque malheur. Bientôt, pressé de sollicitations, il parla devant une réunion nombreuse de ses coreligionnaires. Il déclara que, exerçant gratuitement les fonctions de chef d'école parmi eux, il n'avait pointa se justifier. Puis il énumère les œuvres qui avaient été accomplies, les fruits obtenus, les espérances conçues, et, voyant des mouvements d'approbation, des signes d'assentiment, il conclut brusqwtmmi qu'on devait juger l'arbre par ses fruits (i),

La séance sembla calmer les inquiétudes et apaisfT

( l) Ce fut à cette épuque que la Société des science.- •• t art* de Stpasbour? «ouronnait le discours de Th. Ratisbonnc

SA VIE ET SLS OLUVKES. lol

les esprits. Mais le père était désolé; il chérissait tendrement Théodore. Ayant un jour obtenu de lui l'aveu de la vérité, il en fut accablé d'abord, et puis tout à coup, saisi d'indignation, il allait maudire son fils, lorsque Théodore se déroba par la fuite à cette extrémité.

La famille enfin résignée ne demandait plus que d'éviter un éclat; mais l'éclat ne put être évité.

Les Juifs assaillirent de nouveau le père, exigèrent la démission du fils qu'ils insultèrent dans les rues et jusque dans la maison paternelle. Le moment était venu de passer outre. Il le fît noblement dans une séance solennelle à la Synagogue, qui faillit un moment s'enflammer au feu des passions religieuses. Le président coupa court à toute explication, en déclarant qu'il acceptait la démission de son fils.

Celui-ci, retiré dans l'asile de la rue de la Toussaint, fut l'objet de mille démarches dans le but d'empêcher une séparation ouverte, et surtout son entrée dans les Ordres ; rien ne put ébranler la vocation de Théodore. « Oh ! sainte Eglise catholique ! s'écrie-til, quel désir fut jamais plus fort, plus profond, plus inflexible, plus constant que celui qu'éprouvait mon âme de te servir î Je ne sais quand ce désir s'est formé en moi, ni comment il est entré dans mon

sur l'Éducation morale, où il démontrait que l'Église seule peut la donner aux hommes de toutes les conditions.

En imprimant cet opuscule il le dédiait avec tous les témoio^nages du respect et de raflection filiale à son père, le président de la Synagogue.

loJ LABBE EAUTAIN, SA VIE LT SiiS CEUYKE6.

àme ; il me semble aujourd'hui qu'il est venu avec là vie. »

Au mois d'octobre, l'Évêque de Strasbourg lui donnait dans sa chapelle privée l'habit ecclésiastique, ainsi que les Ordres mineurs et l'envoyait rejoindre ses amis au séminaire de Molsheim.

MM. Bautain et Garl, à ce moment, étaient promus au diaconat, tandis que MM. Goschler et Level recevaient le sous-diaconat (1).

Enfin, aux ordinations du mois de décembre 1828, MM. Bautain et Garl, laissant pour deux ans encore leurs trois amis au séminaire de Molsheim, recevaient la consécration sacerdotale, et allaient reprendre à Strasbourg le cours de leurs travaux.

(i) C'est aussi à ce moment que M. l'abbé Cari avait ia douleur de perdre sa mère, la plus jeune parmi les sœurs de mademoiselle Humann.

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