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CHAPITRE IX

PRIÎDICAÏIONS. LE PETIT SÉMINAIRE SAïNT-iOLlS,

Sujet du chapitre. —Monseigneur Le Pappe de Trévern. — Premiers travaux de l'abbé Bautain dans le ministère. — Arrivée d'Alphonse Gratry. — Son entrée au noviciat des Rédemptoristes. — Pietraite prêchée au collège de Besancon par l'ahbé Bautain. — Isidore Goschler appelé à la chaire de philosophie à Besançon. — Travaux à la rue de la Toussaint. — Nouveaux baptêmes. ^- Conversion de r^estor Level. — Isidore Goschler est rappelé par n^onseigneur de Trévern. — La société de l'abbé Bautain est chargée du petit séminaire Saint-Louis de Strasbourg. — Alphonse Gratry l'y rejoint. — Arrivée de Henri de Bonnechose qui s'unit à la société. — Émeutç des étudiants de rAcadémîe à la rue de la Toussaint.

Nous réunissons dans ce chapitre et le suivant les faits principaux qui se rapportent aux six premières

années du ministère ecclésiastique de l'abbé Bautain. Cettepériodecommenceàrordinationde MM. Bautain et Garl, les derniers jours de 1828, et se termine au moment où éclata leur différend avec l'É véque, vers la fin de 1834. Bien avant cette dernière date, il est vrai, des signes avant-coureurs avaient annoncé Torage ; mais nous en réserverons le récit pour les chapitres suivants qui seront consacrés à cette crise importante de la vie de l'abbé Bautain.

Mgr Le Pappe de Trévern, évêque de Strasbourg, ancien évêque d'Aire, était un homme fort versé dans les sciences ecclésiastiques (1) ; vieillard d'un aspect vénérable et avenant à la fois, il avait dans son accueil et sa conversation les manières les plus gracieuses et le ton de la meilleure société. Pendant l'émigration, en Angleterre et en Autriche, il avait été en rapport avec les familles les plus distinguées. Aussi avait-il été très empressé d'admettre dans son clergé de Strasbourg, de jeunes hommes qui unissaient aux habitudes du monde l'amour de la science et des lettres, et en qui il trouvait en même temps une foi ardente et sincère. Il avait examiné sur la théologie MM. Bautain et Garl, et après une retraite de quelques mois, il les avait initiés au sacerdoce.

M. Bautain dès le mois de novembre 1828, tout

(1) Son ouvrage fort estimé et intitulé: Discussion amicale sur l'Eglise Anglicane et en général sur la réformation, a eu plusieurs éditions. (W. la troisième chez Potev, à Paris,

eu reprenant avec zèle son enseignement philosophique à l'Académie, recevait la mission de prêcher, n'étant encore que diacre, à l'église de Saint-Pierrele-Jeune. Il y attira la foule et produisit beaucoup de fruit. Peu après avoir reçu le caractère sacerdotal, il était invité à monter dans la chaire de la cathédrale, où il fut très-entouré, et il recevait de Monseigneur le titre de chanoine honoraire.

L'abbé Garl, sur l'invitation de l'autorité ecclésiastique, renonçant à la chaire d'histoire au collège royal, devenait pour quelque temps professeur d'histoire au collège épiscopal ou petit séminaire de Strasbourg. Les deux nouveaux prêtres commençaient à être recherchés au confessionnal pour la direction des âmes.

Au milieu de ces travaux, la société de la Toussaint prospérait et se consolidait. Les trois disciples restés à Molsheim pour suivre plus régulièrement leurs études théologiques, venaient souvent se retremper au foyer; on allait les visiter; on s'écrivait ; et peu à peu pendant ce temps le petit troupeau s'augmentait.

Dès le mois de mai de l'année précédente, tandis que les vocations ecclésiastiques se décidaient, on avait vu arriver de Paris un jeune homme, Alphonse Gratry, qui s'attachait aussitôt de cœur au groupe de l'abbé Bautain. C'est à dessein que nous avons omis de mentionner ce fait dans le chapitre précédent, car il se rattache au mouvement dont nous parlons actuellement.

\on i*AKBÉ tîAUTAIN.

On a publié après la mort duP. Gratry ud écrit intitulé « Souvenirs de ma jeunesse (1). Yoici ce qu'il nous semble intéressant d'en extraire pour l'bistoire qui fait Tobjet de notre travail. Après avoir raconté comment, ses deux ans d'École polytechnique étant achevés, il avait renoncé à toute carrière mondaine sans savoir ce qu'il allait devenir, « attendant une seule chose, la lumière pour suivre la volonté de Dieu, » A. Gratry poursuivit en ces termes : « Un vénérable prêtre (2) vient me voir et me raconte avec chaleur qu'il y avait à Strasbourg un groupe composé de quelques jeunes hommes de mon âge, qui vivaient en commun, et avaient précisément les mêmes dispositions, les mêmes désirs que moi. D'après tout ce qu'il me dit, je crus entrevoir qu'il y avait là comme une oasis où l'on cherchait à réaliser quelque chose de la ville sainte que j'avais rêvée, et dont la vue m'avait rendu la vie (3), J'y courus, et c'est là que je trouvais ces jeunes hommes au nombre de cinq, ainsi qu'une admirable et sainte personne que j'appellerai simplement Marie, et qui était alors âgée de soixante ans. Elle avait au plus haut degré l'habitude du recueillement, une surprenante intelligence, le goût de la science, et, ce qui me plut et me frappa

(1) Le P. Gratry. OEuvres posthumes. Souvenir de ma jeunesse. Pans chez Douniol, Lecoffre,etc., 1874, page 145.

(2) Nous ne doutons pas qu'il désigne ainsi M. l'abbé Martin de Noirlieu, aumônier de l'école polytechnique.

(3) Il s'agit d'une cité idéale que le P. Gratry a souvent décrite dans ses œuvres. V. Souvenirs de ma jeunesse, pagre 125.

surtout, un grand espoir dans l'avenir du monde et de l'Église. »

Alphonse Gratry était transporté de joie au milieu de ces jeunes chrétiens qui « tous, dit-il, étaient remplis d'esprit et d'instruction, Jamais je n'avais rencontré ailleurs tant d'ardeur, ni pareille géué^rosité. »

Cependant il fallait se poser de quelque manière à Strasbourg pour cultiver cette première sympathie, qui était réciproque entre le nouveau venu et la petite société. A. Gratry consentit à accepterla charge de professeur d'une classe élémentaire au collège royal, et il put, tout en satisfaisant au^ fonctions, faciles pour lui, de son enseignement, fréquenter la rue de la Toussaint, et suivre l'abhé Bautain dans ses conférences à la Faculté, et ses sermons à l'église.

Jl assista aux débuts de l'abbé Bautain, comme prédicateur dans la petite église de Saiut-Pierre-le Jeune, et il a déclaré que c'était là une des choses les plm belles et Us plus çtomantesi qu'il (^it jamais vues. «Je n'ai jamais vu, écrit-il à M. Campaux (i) quarante ans après réyénement, je n'ai jamais vu, d'auditoire écoutant ainsi; jamais, pareille émotion religieuse ; jamais tant de larmes de joje, d'espérance, d'adoration. C'était incomparable. Les grands succès à la cathédrale, qui ont suivi, n'étaieot rien en compciraison. ^

(l) V. Etude sur M. l'ahbé Bjiutain par Antoine Can^p^uy, professeur à la faculté des lettres de" Strasbourg. (Leroux

158 l'abbé BAUÏAIK,

L'affection qui s'était établie entre l'école de l'abbé Bautain et Alphonse Gratry était très-sincère et très-vive; des deux côtés, les vues et les goûts dans la sphère de la science s'harmonisaient de mille manières ; et cependant, nous le disons et devons le dire par amour de la vérité, A. Gratry a vécu douze ans dans l'intimité de cette réunion d'amis, mais il n'a jamais été membre de la société, comme nous le verrons à mesure que les faits se dérouleront.

Mademoiselle Humann avait à un haut degré le don du discernement des esprits. Voici d'après l'abbé Gratry lui-même les paroles qu'elle lui adressait affectueusement au mois de mai 1830 : « Je sais, me ditelle, votre extrême affection pour vos frères et pour moi; mais je crains que notre union ne soit pour vous un but plutôt qu'un moyen. Je ne sais si vraiment vous aimez Dieu par dessus toutes choses, et si vous avez la force de travailler pour lui seul, sans tendresses humaines, comme aussi sans gloire humaine. »

« Ici votre cœur est heureux, et par vos travaux vous pouvez espérer quelque réputation parmi les hommes. Auriez-vous la force de sacrifier tout cela, si c'était la volonté de Dieu? Or, je pense parfois que votre vocation est de mener une vie très-humble, très-cachée, en présence de Dieu seul. Peut-être êtesvous appelé à vivre d'une vie tout intérieure, à ne jamais rien écrire, à sacrifier toute votre science, et tous vos goûts philosophiques, à ne jamais parler de

SA TJK ET SKS UKUVRES. 159

Dieu qu'à de f)auvres gens de la campagne. Par exemple, vous avez vu à l'entrée des Vosges le pauvre couvent du Bischemberg (1). Aimez-vous assez Dieu pour vivre et mourir là si Dieu le veut? Je vous demande d'y penser. Je crois que cette vie serait bonne, que le sacrifice serait grand et agréable à Dieu; et je pense qu'il faut essayer. Ne vous engagez pas cependant ; faites un noviciat, et éprouvez votre vocation. L'année révolue, vous vous déciderez après m'en avoir parlé. Mais, d'abord, prenez- vingt-quatre heures de réflexion pour me dire si vous voulez ou non essayer ce noviciat. Et Une faut l'essayer que si vous êtes décidé à rester dans le cas où Dieu le voudrait. »

A. Gratry eutle courage d'accepter le sacrifice, parce qu'on le lui proposait au nom de l'amour de Dieu; et la grâce divine lui donna la force de l'accomplir. 11 se présenta donc dans l'humble cloître comme postulant . On peut lire dans le livre de ses Souvenirs ce qui se passait à l'intérieur de cette âme de feu, et le bonheur qui fut la récompense de sa générosité. Quelques mois se passèrent, la révolution de Juillet vint disperser les religieux de Bischemberg. Nous verrons un peu plus loin comment l'évêque de Strasbourg recueillait le novice pour l'agréger à son clergé, et comment il se retrouva associé aux travaux de ses amis.

Le début des sermons de l'abbé Bautain dont

{!) Couvent de Rédemptoristes (congrégation fondée par saint Alphonse de Liguori). La maison de Bischemberg était la première de leur ordre dans la province de France.

160 l'abbé baltain,

qoiis ayons vu l'impression sur Alphonse Gratry, eut au loin un résultat auquel on ne s'attendait point ; et nous ne saurions mieu^ faire que d'en prendre Je récit dans la notice d'Isidore GoscUer qui s'y trouva grandement intéressé.

a Tandis que je continuais mon noviciat à Moisheim, nous dit-il (1), iM. Bautain, ordonné diacre, faisaità Strasbourg (à Téglise Saint-Pierre-le-Jeune) une suite d'instructions catéchétiques ou se portaient en foule les hommes du monde et la jeunesse académique; sa parole chaleureuse les touchait en les éclairant, et ramenait à PÉglise ceux qui depuis longtemps en avaient oublié le chemin. Le bruit de ses succès apostoliques se répandit au loin et retentit à Besançon. »

« Le collège royal de cette ville était alors dirigé par un homme que distinguaient autant l'étendue de ses connaissances et la profondeur de sa foi, que la douceur de son commerce et la fermeté de caractère qu'il déployait dans l'accomplissement de ses devoirs souvent difficiles et pénibles. L'amélioration des études et la réforme des mœurs dans l'établissement qui lui était confié excitaient sa plus vive sollicitude ; elle était partagée par un jeune prêtre plein de zèle chargé des fonctions d'aumônier ; et l'un et l'autre étaient soutenus dans leurs louables efforts par un illustre prélat que la Providence avait placé tout récemment sur le siège archiépiscopal de Besançon. »

(1) Phihsçiphie du Christianisme^ ^'Qtice d'Eudore.

« le désir de ranimer la foi dans la jeunesse du collège, et de rétablir les fondements d'une moralité solide, inspira au Proviseur la pensée de faire entendre à ses élèves la parole du philosophe de Strasbourg; et ce fut de concert avec Monseigneur de Rohan qu'il l'invita à venir prêcher une retraite au collège. Toujours prêt quand il s'agissait d'évangèliser, M. Bautain, prêtre depuis quelques mois, part pour Besançon (en avril 1829), et je fus choisi pour l'accompagner. J'étais heureux de partager avec lui cette première mission, heureux de commencer avec lui l'exercice de mon ministère, heureux d'en consacrer les prémices à cette jeunesse des collèges dont les habitudes et les travaux avaient toujours été les miens, et pour qui j'ai toujours conservé affection et sympathie. »

« Monseigneur de Besançon (à qui Monseigneur de Strasbourg écrivait en lui envoyant M. Bautain, qu'il lui confiait la perle de son diocèse) nous reçut non-seulement avec cette noble affabilité dont il était un si parfait modèle, mais encore avec une simplicité cordiale et une prévenance affectueuse çlontnous fûmes profondément touchés ; et dés lors sa tendre piété, ses vertus apostoliques, l'estime et la confiance qu'il daignait nous témoigner, nous pénétrèrent d'un sentiment de respect et d'attachement que rien ne pourra jamais altérer.... Le digne pasteur fut réjoui par les fruits que produisit la prédication de M. l'abbé Bautain au collège. Ils furent abondants; et la parole chaude de foi, brillante de

lumière que reçurent alors les élèves et les maîtres, laissa en eux une impression profonde. »

Aux vacances de cette même année 1829, la chaire de philosophie au collège de Besançon devint vacante. « On sentit quelle influence pouvait avoir le choix du professeur qui serait appelé à la remplir, et l'on s'adressa au professeur de Strasbourg, pour qu'il désignât un sujet investi de sa confiance et propre à reproduire son enseignement : je fus indiqué, agréé, nommé ; et je revins avec l'autorisation de mon évêque m'établir au collège de Besancon, au commencement de novembre. »

« J'y commençai mes fonctions nouvelles dont l'exercice fut plein de consolation et de douceur. Les élèves recevaient avec joie la doctrine qu'il m'était donné de leur transmettre; mes collègues me témoignaient affection et bienveillance ; et nous étions les uns et les autres encouragés par les bontés de Mgr l'archevêque qui nous accueillait toujours en père, et venait bien souvent au milieu de nous réjouir ses enfants par sa présence et donner une nouvelle force à nos leçons par l'onction de sa parole qui ouvrait et gagnait tous les cœurs. *

Tandis qu'Isidore était ainsi utilement occupé à Besançon, ses amis travaillaient activement à Strasbourg. L'abbé Bautain continuait ses cours à la Faculté, prêchait ou faisait un grand catéchisme à la cathédrale, dirigeait les âmes dans les voie»

de Dieu, instruisait quelques jeunes hommes intelligents que des circonstances particulières mettaient en rapport avec lui. L'abbé Garl se consacrait avec zèle et avec fruit à la prédication et au confessionnal à Saint-Pierre-le-Jeune, église qui se trouvait rapprochée de la rue de la Toussaint. L'abbé Ratisbonne, qui allait bientôt rester le seul des cinq amis à Molsheim, recevait de Monseigneur la charge de faire des conférences d'histoire à ses condisciples de la maison des Hautes études, et devenu diacre au mois de décembre, commençait à prêcher aux environs de Molsheim. L'abbé Jules Level avait le bonheur de voir arriver à la foi chrétienne, pardes grâces signalées, une dame Israélite de sa famille, Mme May, de Nancy, mère de trois enfants. Le baptême de Mme May fut célébré, avec l'approbation de Mgr de Strasbourg, et, à cause des circonstances qui exigeaient encore le secret, dans le même petit salon qui avait vu le baptême des trois disciples, et qui en vit d'autres plus tard. Qu'on juge de la joie de Jules Level nouvellement ordonné prêtre aux Quatre- Temps de décembre I

Mais l'événement que nous avons à noter ici d'une manière plus spéciale, fut la conversion de l'un des frères de Jules, et son adjonction à la jeune société.

Nestor Level était un jeune homme d'une nature ardente et concentrée. Il avait ressenti plus vivement que ses autres frères la peine que le chaugeQ:ient de

ltJ4 l'abbk bautain,

religion de l'aîné avait causée dans la famille, et il nourrissait contre M. Bautain* auteur de son tourment, une sombre antipathie. C'est pourquoi, voulant suivre la carrière de la médecine, il avait repoussé le choix de Strasbourg et s'était rendu à Paris. Là, son esprit indépendant et extrême l'avait bientôt mis en rapport avec les sociétés secrètes qui rêvent le bonheur de l'humanité dans le renversement de toute autorité. L'insurrection de la Grèce contre la Turquie avait pris sur ces entrefaites une importance fort sérieuse ; la France lui envoya des soldats, et le cœur vraiment généreux de Nestor se sentit enflammé pour la liberté d'un peuple chrétien dont le nom réveillait mille souvenirs héroïques. Il partit au'^'sitôt, et alla offrir ses services comme chirurgien militaire au colonel Favier, qui commandait les troupes enyoyées au secours des Hellènes. Il n'est pas besoin de dire qu'il 3e prodigua parmi les scènes de deuil et de carnage, car un tel homme ne faisait pas les choses à demi.

Il nous a raconté, longtemps après, bien des épisodes touchants ou piquants de ce mélange de nos troupiers avec leurs vaillants et quelque peu sauvages amis. Un trait, qui nous revient en mémoire, montre trop bien ce qu'il y avait de foi dans ce jeune homme soi-disant révolutionnaire, pour que nous ne le rapportions pas ici. Après un combat meurtrier, le chirurgien improvisé était occupé à porter de tous côtés les soins de son art, lorsque quelques soldats hellçnes l'entraînent auprès d'un des leurs horrible-

SA VI U ET SES fJEUVRr!:S. 165

ment blessé. Il s'agissait de l'amputation de la jambe; Nestor, jugeant que ce malheureux n'avait plus que quelques instants à vivre, que toute opération était désormais superflue, et ne sachant comment se faire comprendre par ces hommes dont il ne parlait pas la langue et qui ne comprenaient point la sienne, regarda le moribond, puis leva les yeux au ciel et s'écria : fCyrie eleison : Seigneur, ayez pitié de nous. Tout était compris, et ces soldats chrétiens aidèrent leur $mi à mourir chrétiennement.

La guerre apaisée, Nestor revint en France, et voulant terminer ses études, il se dirigea vers Strasbourg où l'affection pour son frère l'attirait malgré tout ; mais le trouvant revêtu du costume ecclésiastique, (Jules était diacre et allait bientôt recevoir l'ordination sacerdotale), le cœur du pauvre Nestor fut en proie à une douleur et à un déchirement inexprimables. Entraîné cependant comme malgré lui,ilalla entendre quelques sermons de Tabbé Bautain; mais se raidissant alors tout àfaitcontre les sentiments qui l'envahissaient, il partit soudainement pour suivre définitivement ses études à la Faculté d'Aix en Provence. La flèche était au cœur; la blessure le suivit, et ne lui laissa plus aucun repos. Le travail était impossible ; au tourment moral des journées succédaient les nuits d'insomnie. Les premiersjours de décembre 1829, Jules recevaitune lettre désespérée de son frère, qui arrivait lui-même le lendemain, se jetait dans ses bras s'avouant vaincu, et demandant en grâce le baptême.

Ififi LABBt BAUTAIN,

ISestor se logea tout près et comme à l'ombre de la maison maternelle ; il fut accueilli, choyé comme un naufragé qui aborde au rivage ; il fut instruit soigneusement, et bientôt après, au mois de février 1830, il recevait le sacrement du Baptême suivi le lendemain de la première communion. Les rares survivants parmi les témoins du baptême que Nestor reçut en même temps que ses deux jeunes parentes, les filles aînées de madame May, dans le petit salon que nous avons plusieurs fois mentionné, ne peuvent assez nous dire la joie de l'abbé Jules Level, qui semblait hors de lui, et comme enlevé au cieL Une joie sinon plus profonde, du moins plus calme et plus intérieure, pénétrait les cœurs de la Mère, du Frère aîné et de la famille entière.

Vers l'époque de Pâques, Monseigneur de Trévern aurait voulu rappeler de Besançon l'abbé Isidore Goschler. Il ne Tavait laissé partir qu'avec peine l'automne précédent, et depuis il regrettait la permission accordée. Monseigneur de Rohan qui avait conçu une sérieuse estime et une vraie affection pour Tabbé Isidore encore diacre, aurait bien voulu l'ordonner prêtre au mois de décembre qui avait suivi l'ouverture des classes ; Monseigneur de Trévern, tout en gardant dans la forme les égards qu'il devait à son métropolitain, s'y était refusé. « II me tient à cœur, disait-il (1), de mettre la dernière main à sa génération spirituelle et ecclésiastique,

(l) V. Philosophie du Christianisme, Notice d'Eiidore.

comme à celle de ses quatre amis ; et cela d'autant plus que l'enfantement m'a été laborieux, pénible, m'a valu beaucoup de contradictions au dedans et au dehors, qui m'ont rendu mes cinq enfants bien plus chers que tous les autres: après m'avoir tant coûté, il est bien juste que j'aie la consolation de leur ouvrir la porte du sanctuaire. »

M. Bautain allant à Besançon pendant le carême. Monseigneur de Trévern le chargeait de faire son possible pour ramener Isidore, afin qu'il pût lui conférer au plus tôt les saints Ordres. Il lui faisait écrire par son secrétaire : « Vous savez qu'il ne vous a laissé partir qu'à contre-cœur et qu'il n'y a consenti que pour le moins de temps possible. Il ne veut pas faire de vous un homme de collège : il vous croit propre à quelque chose de plus relevé et de plus utile à l'Église. Il connaît et il apprécie les talents que la Providence vous a donnés; il est persuadé qu'avec de l'étude vous pourrez devenir un défenseur, un apologiste de la religion, genre de prédicateur si nécessaire dans notre siècle, et pour lequel les hommes manquent dans l'Église. » — Mais à Besançon on ne mettait pas moins d'insistance à garder l'abbé Isidore qu'on n'en mettait à Strasbourg à le redemander, et en somme il fut impossible au jeune professeur de philosophie de quitter sa chaire au milieu de l'année. L'abbé Bautain revint donc sans lui, ce qui contraria fort Monseigneur de Trévern.

Cependant en l'absence de M. Bautain une af-

Itis l'abbé bautaln,

faire s'était engagée, où il se trouvait impliqué, et dont au premier moment il éprouva, sinon du regret, au moins une surprise bien pénible. Le Vicaire général parlant avec les amis de l'abbé Bautain de la préoccupation de TÉvêque, et cberchant les moyens de le satisfaire, proposa de donner à l'abbé Isidore la chaire de philosophie du Petit séminaire. Or, ces messieurs firent observer qu'il n'accepterait pas de travailler, seul de sa compagnie, dans un milieu peu favorable jusqu'ici aux nouvelles recrues du clergé. A quoi le grand vicaire répondit : Eh bien ! tous ensemble au Petit séminaire lors de la rentrée des classes. La chose fut arrangée dans ce sens entre Monseigneur et son grand vicaire. Ce fut là ce qui put faire croire que l'on avait demandé la position, tandis qu'on ne l'acceptait pas sans crainte, et que M. Bautain s'y soumettait comme à un devoir voulu et imposé par la Providence divine.

Peu après, la révolution de Juillet éclatait, et la décision prise de confier le Petitséminaire à la société de l'abbé Bautain devenait on ne peut plus opportune pour l'administration du diocèse. ICn effet, ces messieurs avaient mis comme condition essentielle qu'ils exerceraient leurs fonctions gratuitement. Or, le Petit séminaire de Saint-Louis, que l'évêché avait tout récemment établi, était grevé d'une dette hypothécaire de 110,000 fr. pour la valeur de l'immeuble; il était encore insuffisamment meublé, et pour surcroît de difficultés, il perdait, par suite de la Révolution, les bourses que le gouvernement de la

SA VIE Et SKS œOVÏlES. 169

Restauration lui avait accordées. Il y avait toute convenance d'en remettre l'administration à des prêtres bien vus par l'Évêque, instruits et capables de bien enseigner, et qui, en outre, par suite de leur position sociale, ne prétendaient à aucun traitement. M. Bautain était donc nommé Supérieur, sans être obligé à la résidence dans l'établissement. M. Garl devenait le Directeur effectif, M. Jules Level, économe, M. Goschler allait être le professeur de philosophie. Les autres membres de la société devaient remplir les charges de professeurs et de surveillants selon les dispositions que prendrait le Supérieur.

C'était le moment où, comme nous Pavons vu, le couvent des Rédemptoristes de Bischemberg, forcé par la Révolution de se disperser, laissait Alphonse Gratry sa-is carrière déterminée. Il se présenta à Monseigneur, reçut la tonsure et l'habit clérical, et il se réunit avec joie à ses amis. M. Bautain nommait à la chaire de rhétorique du petit séminaire ce jeune homme distingué, qui avant de commencer son noviciat religieux venait de soutenir à Strasbourg même l'une de ses thèses pour le doctorat ès-lettres, portant pour litre : Des préceptes de la rhétorique.

Isidore Goschler, professeur de philosophie, revint à Strasbourg vers la fin de 1830 ; mais il ne revint pas seul. M. Henri de Bonnechose l'accompagnait. Nous trouvons dans un récit publié quelques années plus lard par l'abbé de Bonnechose lui-même

17U L ABiit: BAl.IAJS,

le récit des circonstances qui motivaient son voyage à Strasbourg, et ce récit trouve ici sa place naturelle (1).

L'auteur, après avoir exposé avec une simplicité touchante l'état de son âme sous le rapport de la foi pendant son enfance et sa jeunesse, et le besoin de science religieuse qui le poursuivait au milieu d'une brillante carrière dans la magistrature, continue son exposition en ces termes : « Appelé d'Auvergne en Franche-Comté pour y exercer mes fonctions d'Avocat général, je fus accueilli avec une tendre bienveillance par Mgr de Rohan, archevêque de Besançon, et je vécus dans son intimité. Ses religieux exemples, sa parole affectueuse, son âme aimante et chrétienne touchèrent la mienne, et la pénétrèrent de douces émotions, qui facilitèrent l'action de la grâce, me détachèrent par degrés des choses qui passent, et me firent aspirer plus sérieusement et plus constamment vers le seul bien véritable. »

« Dieu se servit encore, pour m'amener à lui, des écrits de saint François de Sales, du récit de sa vie et de celle de saint François Xavier, l'apôtre des Indes. J'y voyais l'Évangile en action, et sa vertu divine me subjuguait. La gloire ne m'apparaissait plus que comme une vaine fumée, les richesses et les dignités comme des hochets d'enfant. Je considérais

;i) V. Revue Européenne. Lettre à M, le rédacteur de la hevue par H. de Boanechosc, prêtre, ancien avocat-général ures les cours royales de Riorn et de Besançon, datée de Strasbourg, 14 mai 1834.

SA VIE ET SES OEUVRES. il\

successiveiueiit les situations les plus brillantes que le monde m'offrait en perspective; et à chacune d'elles, une voix secrète me disait : Et après?... Aucune ne me promettait ce qui pouvait fixer et remplir les désirs de mon cœur. Quelquefois, sur mon siège, au milieu même des débats d'une Cour d'assises, mes yeux s'arrêtaient sur le crucifix; et je sentais qu'il y avait un autre ministère de la parole, une autre mission que celle de provoquer contre les coupables les arrêts de la Justice humaine. Je voyais l'Église de France presque muette et délaissée. Je lisais et relisais cette parole de l'Écriture : « La moisson est grande, mais il y a peu d'ouvriers î » Et une impulsion cachée me portait vers cette moisson de Jésus-Christ si négligée, tandis que celle du monde est encombrée d'ouvriers qui se pressent dans toutes ses avenues. » « Mais que résoudre et que faire? Étais-je certain de me conformer à la volonté divine en abandonnant tout à coup le poste où je me croyais placé par elle au milieu du monde ? Dieu m'appelait-il véritablement à le servir dans une voie toute nouvelle pour laquelle il faudrait répudier tous mes antécédents et rompre tous mes liens d'affection humaine ; et ensuite, si telle était ma vocation^ quels seraient les moyens d'exécution? Où et comment serai-je formé au ministère apostolique ? Qui consulter au milieu de mes doutes? Cruelles perplexités dont b souvenir ne s'effacera jamais de mon âme î Les événements politiques avaient éloigné le Cardinal ; et j'étais plongé dans une obscurité profonde, inquiet,

agité, partagé, ne pouvant prendre un parti définitif. — Je me sentais arrêté dans ma carrière par une main invisible : mais aucune lumière ne m'indiquait la nouvelle route à suivre. Comme saint Paul, renversé et aveuglé sur le chemin de Damas, je m'écriais du fond de mon cœur : « Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? « J'étais aveuglé aussi, et je cherchais un Ananie ; il me fut bientôt indiqué. Le nom de M. Bautain me revint à l'esprit. Je ne lui avais jamais parlé, jamais je ne l'avais entendu, et je n'avais lu aucun de ses écrits. Mais j'avais appris que, philosophe et homme de talent, il avait vécu dans le monde jusqu'à trente ans, et ne l'avait quitté que par dévouement pour l'Église et pour la vérité. »

« Alors aussi vivait à Besançon un jeune diacre, professant la philosophie au collège royal, Israélite de naissance, mais converti au christianisme par M. Bautain. Je l'avais souvent rencontré chez le Cardinal; il m'inspirait de la confiance; je m'ouvris à lui. Je lui communiquai mon projet d'aller consulter le philosophe de Strasbourg; nous eûmes ensemble plusieurs entretiens ; et ainsi commencèrent des rapports que Dieu seul a formés, et qui depuis sont devenus une source de grâces et de bénédictions. »

« L'abbé Isidore retournait à Strasbourg; je l'accompagnai. Je venais auprès de M. Bautain pour être éclairé par son expérience, pour demander un conseil, pour chercher la lumière ; je trouvai plus... la charité, cette charité de Jésus-Christ qui ouvre les cœurs cl les vivifie. »

SA VIK ET Si;S ff:UVRES. 173

« Auprès de M. Baiitain, étaient plusieurs jeunes hommes qu'il avait ou conduits ou ramenés à la foi. Imitant son exemple, les uns étaient déjà dans les Ordres, les autres se préparaient à y entrer. Nos âmes ne tardèrent pas à s'entendre et à se pénétrer. Dieu fut invoqué dans le recueillement et le silence de la retraite : nous le priâmes ensemble de manifester sa volonté ; il répondit par la voix du cœur. Je sentis mes doutes se dissiper et mes craintes s'évanouir. Tout se tut dans mon âme, excepté l'appel supérieur; et calmé, fortifié d'en haut, je dis un dernier adieu au monde. »

« La doctrine enseignée par M. Bautain m'était encore étrangère; sa science et celle de ses amis était comme nulle pour moi : aucune occasion de la manifester ne s'était encore présentée : tout ce que je voyais et entendais ne respirait que simplicité, modestie et charité : une union douce et affectueuse régnait entre ces hommes vivant ensemble dans la pratique des vertus chrétiennes. Alors se vérifia pour moi cette parole du divin Maître : « C'est en cela que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les uns les autres. » (Saint Jean y xiii, 3o.) Cette union des âmes toute dégagée d'in» lérét humain, cette union que l'esprit de Dieu seul peut fonder et conserver, me fit sentir qu'il y avait là des chrétiens comme Dieu les aime et comme je les cherchais. Je n'allai donc pas plus loin ; je demeurai dans le lieu où la Providence m'avait conduit; et chaque jour je l'en bénis davantage. »

\1A l'abbé bautaln,

Mgr de Strasbourg accueillit avec empressement, comme il est aisé de le comprendre, la nouvelle recrue qui se présentait pour son clergé. A l'ordination du mois de décembre, MM. Gratry et de Bonnechose se liaient à l'Église par le sous-diaconat, tandis que MM. Th. Ratisbonne et Goschler recevaient la consécration sacerdotale et pouvaient enfin célébrer leur première messe. Tous se réunissaient au petit séminaire, où l'abbé Goschler était chargé de la philosophie; l'abbé de Bonnechose partageait la rhétorique avec l'abbé Gratry, le premier pour le français, le second pour le latin et le grec; l'abbé Ratisbonne se dévouait à une classe de grammaire.

Le professeur de philosophie de la Faculté venait de ressentir pendant ce temps le contre-coup de la révolution de Juillet. A la rentrée des cours, au commencement de novembre, il avait les honneurs d'une émeute. Les élèves de l'Académie excités contre l'Église aux cris d'une soi-disant liberté, n'entendaient point avoir un prêtre pour professeur, et, attroupés en grand nombre, ils se rendirent en tumulte à la rue de la Toussaint pour exiger de M. Bautainsa démission. La porte de la cour sur la rue fut fermée, et un ami, ancien militaire, qui se trouvait par hasard en visite dans la maison, sortit seul et fit comprendre à ces messieurs qu'on ne pouvait les recevoir en foule, et qu'ils devaient nommer parmi eux deux ou trois délégués qui auraient porté la parole au nom de tous. Cela fut fait. Les délégués entrant dans le salon un

peu embarrassés de leur rôle et frappés de la solennité de l'accueil, formulèrent cependant leur demande, à laquelle M. Bautain répondit avec calme et avec dignité, qu'il n'avait point d'ordre à recevoir de ses élèves, et qu'il ne cesserait son cours que si l'autorité compétente Vy obligeait. Au même moment un grand bruit se produisait dans la rue, et toute cette jeunesse se prenait à fuir à la débandade, en criant à la trahison. La police avertie, nous ne savons comment, était survenue. Les délégués, à l'intérieur, se crurent un instant victimes d'un guet-apens, mais M. Bautain les rassura aussitôt et les fit s'esquiver par une porte dérobée du jardin. Ainsi se termina l'échauffourée. L'autorité universitaire erut devoir user de prudence, et suspendit le Cours du professeur. C'était la seconde suspension qu'il subissait, et elle dura deux ans comme la première. Si l'abbé Bautain fut peiné de voir interrompre un enseignement chrétien qui portait la lumière dans bien des âmes, son zèle avait en ce moment un vaste champ pour se dédommager.

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