CHAPITRE X
FORMATION DE LA SOCIETE DES PRETRES DE SAINT-LOUIS. ÉPISODE DE BESANÇON. DERNIÈRES FAVEURS DE MON- MONSEIGNEUR DE TRÉVERN.
Arrivée d'Eugène de Regny, qui entre dans la société de Saint-Louis. — Nestor Levé! revêt l'habit ecclésiastique et rejoint ses amis au petit séminaire. — Jacques Mertian nouveau membre de la société. — Vie de ces messieurs à Saint-Louis. — L'union ou le Pacte de famille. — Episode de Besançon terminé par la mort du cardinal de Rohan. — L'abbé Bautain publie son traité de VEnseignement de la philosophie en France. — Voyage cà Paris en septembre 1833. — Les conférences de N.-Dame à Paris sont fondées. — Réponse d'un Chrétien aux paroles d'un Croyant. — Derniers témoignages de faveur donnés par l'évèque à l'abbé Bautain. — Mandement de Mon?eig:neur condamnant la philosophie du professeur de l'Académio.
A peine l'abbé Bautain avait-il organisé le travail au petit séminaire, qu'un nouveau membre venait s'unir à la société des messieurs de S aiîit- Louis : c'est ainsi qu'on commençait à les désigner d'après
LABBÉ BAUTAIN, SA YIK ET SES OEUVRE?. d 77
le Dom de l'église paroissiale qui touchait au petit séminaire (1).
Le pouveau disciple était Eugène de Régny. Ce jeune homme, d'une ancienne famille lyonnaise qui avait longtemps résidé en Italie, était né à Gênes, Sa mér(B était italienne. Il avait fait toute sou éducation en Italie et l'avait terminée par les études du droit à l'université de Pise. A l'âge de vingt ans, il voyait la France pour la première fois, et il passait quelques années, les six dernières de la Restauration, à Paris, où sa famille s'était fixée. Dans ce grand Paris, Eugène de Régny, initié par son père aux affaires de finances, se trouvait pour sa foi bien isolé, car la jeunesse catholique n'y avait point alors les ressources religieuses que, plus heureuse, elle y rencontre aujourd'hui. Refoulé en lui-même par les contrastes et les difficultés, il sentit naître et se développer dans son cœur la vocation religieuse dont le germe, à son insu, avait été posé par une éducation pleine de foi en Italie ; mais des obstacles invincibles s^opposaient à la réalisation de ses vœux. Heureusement un saint et vénérable prêtre de Gênes, qn'il consultait par correspondance, lui apprit qu'il fallait savoir attendre les moments de Dieu et se préparer en silence jusqu'à ce que la divine Providence ouvrît les portes et dissipât Pobscurité de ses voies. Cependant le jeune
(1) Le nom du saint roi de France semblait d'ailleurs s'imposer pour ainsi dire à cette petite société. Mgr Coimar se nommait Joseph-Louis ; mademoiselle Humann, Louise ; M. Bautain, Eugène-Louis.
178 l'abbé hautain,
homme fit connaissance par ses relations de famille avec l'ancien aumônier de l'École polytechnique, Tabbé Martin de Noirlieu (1). Il le vit souvent au château des Tuileries, et l'entendit parler avec admiration et une vive sympathie de la petite société de frères qui vivait à Strasbourg. Dès lors il n'aspira plus qu'à ce terme. Mais comment y parvenir? Il lui advint ce qui advient à ceux qui se confient en Dieu. La Révolution de 1830, qui changeait l'état politique d'un royaume, avait aussi ses conséquences particulières, favorables ou défavorables, pour les familles et pour les particuliers. Grâce à cette révolution, la porte s'ouvrit pour Eugène de Régny, et il put, avec le consentement de son père, et à la grande joie de sa pieuse mère, quitter sa famille pour aller où Dieu l'appelait.
Dans les premiers jours de janvier 1831, il arrivait à Strasbourg, et muni d'une lettre de l'abbé Martin de Noirlieu, il se présentait à la rue de la Toussaint. La mère, les frères l'accueillaient avec la bonté simple et cordiale que donne la piété; mais en peu de jours la connaissance se changeait en intimité. Mgr de Strasbourg ouvrait à l'aspirant la porte de la carrière ecclésiastique, et il put aussitôt aller au petit séminaire partager les travaux et les études de ses amis.
Il y était bientôt rejoint par Nestor Level, qui, comme nous l'avons vu, avait récemment reçu le baptême pour se donner tout entier à Dieu, à Texem-
(1) Le même dont il a été qucsUou plus haut.
SA VIE ET SES CBUVRES i79
pie de son frère Jules. Au mois d'août suivant, Nestor Level et Eugène de Régny recevaient le sousdiaconat, s'engageant avec joie, pour la vie, au service de Jésus-Christ dans l'Église.
Nous devancerons un peu l'ordre des temps en plaçant ici l'adjonction à la société d'un nouveau membre qui vint à elle au printemps de l'année suivante.
M. Jacques Mertian, appartenant à l'une des plus honorables et des plus chrétiennes familles du commerce de Strasbourg, avait fait ses études à Saint- Acheul, dans le célèbre collège des Pères Jésuites.De retour en Alsace et touché au cœur, lui aussi, comme bien d'autres l'ont été, par cette parole du Christ : « La moisson est grande, mais les ouvriers sont peu nombreux (1), » il se sentit appelé à travailler à la vigne du Seigneur. Voici comment il nous expose lui-même ce qui se passa alors (2) :
« Voici donc mes classes terminées; c'eût été le moment d'entrer dans la carrière à laquelle je m'étais voué, et de passer du collège au grand séminaire. Mais j'étais jeune encore et je sentais le besoin de mûrir davantage; je crus qu'il était de mon devoir, puisque j'en avais les moyens, de chercher à acquérir une connaissance suffisante du monde au
(1) V. Saint Math, ix, 37.
(2) V. La notice manuscrite de l'abbé Jacques Mertian, rédigée en 1834, lorsque tous les disciples de 1 abbé Bautain s'efforçaient à 1 envi de rendre témoignage à l'enseignement de leur maître en disant le bien qu'il avait fait à leur àme.
i80 L A^Bl^: BAUTAIX.
milieu duquel j'aurais à remplir un jour lesfonGlions du saint ministère. A cette considération yli^t se joindre le désir de la science; les études acadépiiques me tentèrent; je consultai; l'on m'approuva, et il fut résolu que je fréquenterais pendant deu}^ ans les cours de l'Académie, »
« Je me proposais d'étudier surtout les sciences naturelles que l'on vante tant dans le monde. Quant à la philosophie, on n'avait pas su me la rendre aimable. Elle ne m'apparaissait que dans le crépuscule, entourée de sombres nuages.... La doctrine philosophique du professeur de l'Académie n'était pas en odeur de sainteté parmi le commun des fidèles. J'étais sous Tinfluence de leur préjugé, aussi dirai-je que la curiosité seule m'amena à l'ouverture de son cours sans que j'eusse rintention de le fréquenter (1). L'enseignement de M. Bautain me captiva tout d'abord. Des aperçus lumineux, des analogies frappantes, la sève de vie qui circulait dans tout son discours d'ouverture me firent pressentir ce que j'avais à attendre d'un tel maître. A l'instant même je me réconciliai avec la philosophie et je me promis bien de fréquenter le cours avec la plus grande assiduité. Heureux le jeune homme qui a rencontré un bon maître ; il a trouvé un trésor inestimable. »
Jacques Mertian entre alors en relation avec le professeur, qui lui témoigne la bienveillance la plus tou-
(l) C'était up cours de psychologie, ^ijDée scolaire 1827-
chante. Sur ces entrefaites, M. Bautain,qui a recules saints ordres, est chargé de faire les instructions du catéchisme dans une des paroisses de la ville (l).Ces instructions, fidèlement suivies par le jeune aspirant au sacerdoce, laissent dans son esprit une impression qui ne s'efface plus.
(n Dans la chaire académique, nous dit-il, sa parole avait porté la lumière et la vie dans mon intelligence; dans la chaire chrétienne, cette parole, ou plutôt la parole de Dieu, qu'il annonçait dans sa sublime simplicité, pénétra mon âme et me fit plus d'une fois verser des larmes d'attendrissement. Les impressions profondes que je reçus alors, ajoute-t-il, ne s'effaceront jamais de ma mémoire ; c'est à elles que je dois ce que je suis aujourd'hui. »
Cependant après deux ans d'un enseignement qui laissait en lui des traces si profondes, le jeune Mertian crut devoir s'éloigner, et il se rendit pour étudier la théologie à Fribourg en Suisse, où les Pères Jésuites avaient une Académie très renommée; il fit aussi des démarches pour passer de là au collège germanique à Rome, mais on l'en détourna. Il n'avait abouti qu'à éprouver des tristesses indicibles et une désolation intérieure qui eût ébranlé sa vocation, si une grâce particulière ne l'avait soutenu. Revenu à Strasbourg en 1831, son évêque l'appela à la Maison des hautes études de Molsheim. Arrivé là vers la fin des vacances, il s'y rencontrait avec plusieurs des disciples
(I) L'église Saint-pierre-le-Jeuae.
182 l'abbé BADTA1.N,
de l'abbé Bautain qui retournaient à leurs fonctions au Petit-séminaire. Cette entrevue de quelques jours suffit pour réveiller toutes ses sympathies et dissiper entièrement toutes les préventions qu'on avait entretenues en lui contre la science de M. Bautain. Son cœur n'éprouvait plus d'hésitation. Il se désolait seulement d'avoir encore devant lui une attente indéterminée de privations, lorsque, à Pâques, le Supérieur de Saint-Louis demandait à Monseigneur l'abbé Mertian pour aider au petit séminaire ces messieurs de Saint-Louis. Pendant les six mois de séjour à Molsheim il avait été minoré et avait reçu le sous-diaconat. La joie au cœur il vint nous rejoindre ; il retrouvait l'air et la lumière dans la parole du maître, il retrouvait la chaleur et la vie dans une fraternelle charité.
La vie que l'on menait au petit séminaire était singulièrement active. La petite société devait suffire à l'instruction religieuse, à l'enseignement de toutes les classes (1), à la surveillance de nuit et de jour de plus de deux cents élèves, internes ou externes ; il fallait partager leurs jeux et leurs promenades, sans parler de la direction morale et financière de l'Établissement. Et pendant ce temps, en outre, les nouveaux venus suivaient les cours particuliers de philosophie chez M. Bautain, où ils retrouvaient d'autres recrues attirées là par le désir de la science.
{[} Quelques aides furent admis, selou le- cirfon«fâQces, et quand cela était absolument nécessaire.
Ceux d'entre ces messieurs de Saint-Louis, qui n'étaient pas encore arrivés au sacerdoce, suivaient comme externes au grand séminaire des cours de théologie. Ils passaient ensuite les vacances à Molsheim pour achever leur préparation aux examens ecclésiastiques.
Dans le courant de l'année, leur meilleur délassement était d'aller deux à deux, à tour de rôle, dîner le soir et passer quelques heures à la maison maternelle qui se trouvait à peu de distance dans la ville.
Cette vie était laborieuse, mais on était jeune, plein de foi et d'ardeur, on vivait avec des frères, on aimait les enfants; en un mot on était heureux; à de telles conditions on trouvait facile ce qui, hors de là, eût semblé impossible.
Du fond de sa retraite, Mademoiselle Humann suivait du regard avec la plus vive sollicitude cet essaim de jeunes hommes qui travaillaient d'une manière fructueuse pour la jeunesse cléricale et pour leur propre sanctification. Elle les aidait au besoin de ses conseils et de ses encouragements ; elle leur donnait pour diriger les soins domestiques et l'infirmerie une personne sûre et dévouée qu'elle avait élevée ellemême autrefois dans son pensionnat de Mayence (1). Mais Mademoiselle Humann, pleine de sageese et d'expérience, songeait surtout à l'avenir. Elle priait beaucoup, et ne voyait de salut pour ses fils spirituels que dans une union de plus en plus affermie.
(1) Mademoiselle Adèle Roudolphi.
i8i l'abbé bautain.
Le 16 mars 183î>, elle leur proposait un acte d'union qu'ils signèrent tous de grand cœur. Cet acte avait un cachet tout particulier. Il établissait les prêtres de Saint-Louis, non pas précisément en communauté religieuse, mais en une sorte de famille spirituelle; il les liait entre eux, mais sans vœux, sans obligation formulée, il les unissait librement, par le cœur. Cet acte était, au fond, une reproduction de celui qui avait été fait, en juin 1797, à Turkenstein, avec les différences qu'imposait la condition sacerdotale des personnes qui le formaient. On s'y obligeait à vivre, autant que faire se pourrait, en même lieu, et en parfaite communauté de revenus ; à reconnaître et respecter l'ordre hiérarchique que Dieu par son appel avait établi parmi les frères ; à ne jamais provoquer volontairement par un acte ou par une parole une promotion ou élévation quelconque dans l'Église, et à plus forte raison dans le siècle ; à donner gratuitement ce qu'on avait reçu de Dieu gratuitement ; à vivre avec simplicité, avec sobriété pour soi et avec charité pour les autres, sans jamais thésauriser.
On devait enfin célébrer avec ferveur, tous les ans, la fête du Sacré-Cœur de Jésus pour la consolidation de l'union, et la fête des saints apôtres Pierre (.'t Paul pour le renouvellement du zèle sacerdotal.
Tel était cet acte qu'on nomma le Pacte de famille.
ïci se place tout naturellement un épisode, qui
sembla un instant ouvrir nn vaste champ au zèle de la société naissante pour se terminer brusquement par un deuil.
A la révolution de 1830, Monseigneur l'archevêque de Besançon avait dû s'éloigner de son diocèse, mais ses relations avec MM. Bautain, de Bonnechose et Goschler avaient continué malgré son absence et son séjour en Italie. « Il avait bien voulu, nous dit l'abbé Goschler (1), se souvenir de nous auprès de Sa Sainteté Grégoire XVI, et nous communiquer de touchants témoignages de l'intérêt et de l'affection du Père commun des fidèles, qui l'avait chargé expressément de nous transmettre sa bénédiction, et de nous dire que nous étions une consolation pour son âme au milieu des peines de tous genres dont il était accablé. »
Revenu dans son diocèse qu'il n'avait point revu depuis sa nomination au cardinalat, et depuis les événements de 1830, Monseigneur de Rohan sentit la nécessité de fortifier les études théologiques et de donner à l'enseignement philosophique delà jeunesse cléricale une direction plus haute, plus éclairée, plus conforme aux besoins du temps. Invités à venir le voir dans le courant des vacances de 1832, MM. Bautain, de Bonnechose et Goschler se rendirent auprès du Prélat. Il daigna leur confier ses projets d'amélioration ; plusieurs conférences furent employées à en régler l'exécution; et elles eurent pour résultat la
(I) V. Notice d'Eudore, dans rintroduction k la Philosophie du Christianisme.
fondation d'une maison de hautes études annexée au grand séminaire (1). Monseigneur de Strasbourg consentit, sur les instances de son métropolitain, à ce que l'abbé de Bonnechose et l'abbé Goschler vinssent s'établir de nouveau à Besançon pour seconder l'œuvre nouvelle. L'abbé de Bonnechose fut installé à la maison des hautes études et y commença un cours d'éloquence sacrée ; et l'abbé Goschler fut nommé professeur de philosophie au séminaire d'Ecole, situé à une lieue de Besançon.
Le cardinal de Hohan envoya à l'abbé Bautain trois jeunes ecclésiastiques de son diocèse, non pas précisément pour remplacer MM. de Bonnechose et Goschler dont l'absence au Petit séminaire de Saint- Louis laissait un vide difficile à remplir, mais pour aider d'une manière ou d'autre à la marche de l'établissement. L'estime en laquelle il tenait M. Bautain lui faisait espérer, en outre, que le séjour de ces trois jeunes hommes à Strasbourg leur serait avantageux, au point de vue de leurs études (2) .
(1) Cette maison fat établie sous la présidence de l'un des grands vicaires du cardinal, M. l'abbé Gousset, depuis cardinal at chevôque de Rheims.
(2) L'un de ces trois messieurs était l'abbé Mabile, depuis éveque de Versailles. Ce fut celui des trois qui séjourna te moins de temps au petit séminaire de Saint-Louis. H ne fit qu'y passer, car arrivé le 31 octobre 1832, il en repartit le 16 décembre de la même année, il élait fort préveuu contre la philosophie de M. Bautain et il ne se plut point parmi nous. 11 ne suivit jamais les cours du professeur de Strasbourg et il n'eut point de polémique à soutenir contre lui, malgré ce qui a été dit par erreur dans la notice biographique et nécrologique du vénérable prélat.
La mort prématurée du cardinal de Rohan arrivée au commencementde février 1833, mit un terme, après (juatre mois à peine, au concours que M. Bautain prêtait aux vues de l'éminent prélat malgré les obstacles et une opposition dont nous aurons à parler dans le chapitre suivant. MM. de Bonnechoseet Goschler vinrent aussitôt reprendre leur place à Strasbourg, et les ecclésiastiques de Besançon rentrèrent dans leur diocèse
Cependant l'abbé Bautain, attaqué de divers côtés au sujet de sa philosophie que l'on traitait de nouveauté dangereuse, crut devoir publier un opuscule intitulé: De renseignement de la philosophie en France au dix-neuvième siècle {\) . Nous nous arrêterons un instant à analyser cet écrit, qui, petit par son volume, n'en eut pas moins un retentissement considérable en France et à l'étranger. Le nom du philosophe de Strasbourg, sa conversion, l'École formée autour de lui avaient vivement excité l'attention publique. Or, il disait lui-même de cette brochure : « Elle expose nettement notre manière de voir, nos convictions en philosophie, les principes d'où nous partons, la méthode que nous suivons, l'esprit et le but de notre enseignement. Nous avons aimé à faire au public cette déclaration de principes, afin qu'on nous reconnaisse pour ce que nous sommes, et qu'on nous juge sur nos paroles. »
(l) Strasbourg, chez Février, libraire. — Paris chez Dérivaux, in-8°, 183:3. — Ce même écrit a été reproduit en t(Me de la Psychologie cxiérimodule en 1839. V. [jIus loin.
Aussi cette publication lui attira-t-elle des correspondances nombreuses, et pleines d'intérêt (1).
L'auteur fait d'abord un tableau poignant du chaos intellectuel et moral où se trouve réduite en notre siècle la société, « société [chrétienne d'origine et de nom, et qui ne l'est plus par le fait, puisqu'elle n'a ni la foi, ni la science, ni la vertu du christianisme. Au milieu de ce bouleversement, l'àme humaine, faite pour le bien, le réclame sans cesse ; et son intelligence, tout obscurcie qu'elle est par les ravages de tant d'erreurs, cherche encore la vérité... Le plus grand mal de notre siècle, c'est que la foi religieuse lui manque ; et elle lui manque parce qu'on a séparé la foi de la science, parce qu'on les a déclarées incompatibles, sinon contraires. C'est la science qu'il veut, c'est donc par la science qu'il faut lui parler. L'enseignement scientifique doit devenir le canal par où un peu d'eau vive sera versé dans les cœurs brûlants et desséchés. La philosophie, voilà notre dernière ressource pour revenir à la vérité quand la foi est morte. »
« Mais de quelle philosophie voulons-nous parler? où trouver cette école de la sagesse? »
(1) MM. de Riambourg, et Th. Foisset publièrent à ce sujet des articles dans les journaux, outre leur correspondance avec M. Bautain. Le journal protestant le Semeur entra également dans la lice. M. Mouravief, procureur impérial du Saint Synode de Saint-Pétersbourp:, posa des questions et écrivit (les lettres pleines d'intérêt. M. Bunsen, ministre de Prusse à Borne, fut frappé de la brochure. Nous ne parlons pas d'un bon nombre d'ecclésiastiques distingués de notre patrie. La question traitée par le professeur de Strasbourg était d'un intérêt vivant, et elle venait à propos.
L'écrivain examine les trois écoles qui s'étaient partagé l'enseignement philosophique de l'Université de France : l'école de Gondillac, l'école Écossaise et l'école Éclectique ; il les analyse à grands traits, et il montre aisément leur impuissance à satisfaire le profond besoin qu'éprouvent les esprits d'une doctrine nette et assurée. Il passe ensuite en revue l'enseignement donné au jeune clergé, et il montre, d'accord en cela avec le cri général du clergé lui-même, l'aridité et l'insuffisance de la philosophie scolastique moderne, fille dégénérée de la scolastique vivante d'un âge où la raison n'avait point fait di- Torce avec la foi. II. passe ensuite à l'examen de la doctrine du Sens commun, qui, en 1833, séduisait la partie la plus ardente du jeune clergé, et il montre comment cette doctrine n'est ni philosophique ni catholique.
Après cette rapide revue des diverses écoles philosophiques en France, qui toutes laissent inassouvies la soif de vérité et la faim de repos qui tourmentent le siècle, l'auteur, entraîné par sa conviction, expose dans des pages d'une vive éloquence, que « c'est dans la Parole de Celui qui est la Vérité même qu'il faut chercher les vérités-principes, bases de toute science humaine. Dieu a parlé à l'homme dès l'origine du monde; il a été, comme dit saint Paul, le premier pédagogue de l'humanité. Il a gratifié un peuple d'abord, et puis les nations, de la parole révélée; elle est écrite dans les Livres saints, et sa pureté est merveilleusement garantie. >»
190 l'abbé BAUIAIN,
« La Parole sacrée doit fournir au vrai philosophe, les principes, les vérités fondamentales de la sagesse et de la science ; mais c'est à lui qu'il appartient de développer ces principes, de mettre ces vérités en lumière ; en d'autres termes, de les développer par l'expérience, en les appliquant aux faits de l^homme el de la nature; donnant ainsi à l'intelligence l'évidence de ce qu'elle avait d'abord admis de confiance, ou cru obscurément. Il s^agit donc de retrouver dans l'homme, dans l'histoire de l'humanité et du monde, les preuves de ce que le Livre des révélations nous dit du monde et de l'homme ; il s'agit de faire concourir avec la Parole de Dieu les trois moyens de connaître, que la Providence nous a départis, et qui ressortent de la position même de l'homme sur la terre, savoir : les sens par lesquels nous observons le monde des phénomènes; la raison, qui tire les conséquences de nos observations, juge la parole et les faits de l'humanité; le sentiment intime et la conscience qui éclairent notre intérieur et nous mettent en rapport avec les agents mystérieux qui parlent à l'âme et inspirent la volonté. »
« On nous a reproché, dit encore l'auteur dans une note, on nous a reproché de tourner dans un cercle vicieux, demandant la science pour ramener les hommes de nos jours à la foi, et réclamant la foi comme la base de la science. La difficulté n'est qu'apparente ; elle vient du mot foi qui est pris dans un double sens et pour exprimer deux choses bien différentes, à savoir : la foi humaine et la foi divine. La
première, qui est proprement la croyance, est V adhésion naturelle et candide de notre esprit à la parole de l'homme, avant que nous puissions juger cette parole et à cause de la confiance que nous inspire celui qui parle. C'est celle-là qui est posée ici comme la condition nécessaire de la connaissance, comme le point de départ de tout enseignement ; car si l'ignorant ne commence par croire à celui qui l'instruit, il n'y a point d'instruction possible pour lui. La foi divine est l'adhésion à la parole de Dieu, en yertu d'une lumière surnaturelle qui touche et éclaire le cœur. Au-dessus de la lumière de la foi, il n'y a pour l'homme que la vision pure de la vérité, but final et complément de l'humanité. Nous disons donc que celui qui veut arriver à la vraie science doit admettre d'abord avec une foi humaine, et comme objetde croyance naturelle la parole sacrée, de même qu'en commençant l'étude des mathématiques, il faut nécessairement admettre l'unité arithmétique et le point géométrique malgré leurs mystères. Puis, cette parole étant posée comme principe, et c'est ce qui se fait dans presque tous les hommes par l'enseignement religieux dés le bas âge, il faut la suivre dans ses développements, dans ses conséquences, dans toutes ses applications à la vie de l'homme et de la nature ; ce qui nous donnera la démonstration ou Texposition de tout ce qui est en elle, comme l'arbre se fait connaître par ses fruits. Ainsi la science peut exciter, réveiller ou justifier la foi en la parole deDieu dans des âmes qui ne l'ont jamais eue, ou qui l'ont
perdue, ou en qui elle s'est obscurcie, affaiblie; et le plus grand nombre des hommes de nos jours sont dans l'un ou l'autre de ces cas. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne puisse plus avoir la foi que par la science. Il en est autrement, grâce à Dieu. »
Nous croyons que ces extraits donnent une idée sommaire suffisante de la méthode d'enseignement de M. Bautain, méthode qu'il ne prétendait nullement être nouvelle et de son invention, puisqu'elle a toujours été pratiquée par les philosophes chrétiens, mais à laquelle il voulait ramener l'enseignement de notre siècle qui s'en est écarté.
Peu de temps après, répondant à la Revue Européenne qui s'était occupée de son opuscule, l'abbé Bautain publia une brochure intitulée : Quelques réflexions sur la doctrine du sens commun (1). Il y analyse cette doctrine, qui a eu son moment de faveur, et il met en un jour manifeste la différence essentielle et fondamentale qui existe entre le système de M. de Lamennais et la philosophie de Strasbourg, que quelques critiques semblaient confondre.
A la fin du mois d'août, l'abbé Bautain partit pour Paris avec l'abbé de Bonnechose, et il y passa le mois de septembre. Il n'y était pas retourné depuis sa conversion et son entrée dans les Ordres, et il avait à cœur de dissiper les inquiétudes que l'on commençait à répandre à son sujet. 11 retrouvait à
(\) V. 'Revue Européenne^ ?iO\\\ i'^Vi.
Paris ses anciennes connaissances, MM. Cousin, Guizot, Humann, ces deux derniers étaient alors ministres; ilentraitenrapportavecMM. Gerbet, Lacordaire, Frère, qu'il n'avait point connus. Mgr de Quélen le recevait avec bonté et des égards mêlés de réserve, et, d'accord avec ce prélat, M. Bautain refusait une chaire à la Faculté de théologie de Paris que M. Cousin lui offrait. Cédant aux instances du curé de Saint-Roch, il prêcha plusieurs sermons dans cette église devant une assistance nombreuse composée de tout ce qu'il y avait de plus vivant comme catholiques à Paris dans la société aussi bien que dans l'Université. Ces sermons firent du bruit, et les journaux religieux reflétèrent la lutte qui existait entre les partisans et les adversaires d'un mouvement dans l'enseignement religieux.
Ce fut à son retour à Strasbourg qu'il apprit la démarche faite auprès de Mgr de Quélen par M. Ozanam accompagné de quelques amis pour présenter une adresse à Tarchevêque, signée par deux cents étudiants ; ils demandaient des conférences religieuses spécialement adaptées à l'état de leurs esprits. Ces messieurs prononçaient devant l'archevêque deParis les noms de Lacordaire et de Bautain. Mgr de Quélen fut fort ému en les écoutant; il se montra bienveillant et les congédia en leur donnant de bonnes espérances. Et en effet, il publiait pour le carême de 1834 un mandement qui fondait les Conférences de Notret)ame. « Elles seraient faites, disait-il, non-seulement
pour la jeunesse des écoles, mais encore pour des pères de famille, des hommes de tout âge, auxquels la position, les habitudes, les goûts, la trempe d'esprit, la nature de leurs connaissances, font désirer un genre de prédication plus approprié à leurs besoins, et qui se trouvent, à raison de diverses circonstances, comme dans une espèce d'impossibihté de se réduire à la nourriture ordinaire dont se contente le reste des fidèles dans les paroisses. Tant de personnes si distinguées et si honorables, si précieuses à la société, si chères à la religion avaient
droit d'exiger de nous une sollicitude spéciale, un dévouement particulier » (1). Ces conférences furent inaugurées par Monseigneur lui-mêmej associé avec sept ecclésiastiques distingués, qui prirent part à tour de rôle à un plan apologétique bien étudié.
A la lecture de ce mandement, l'abbé Bautain avait été charmé, et il écrivit avec élan Quelques réflexions sur Vinstitution des conférences religieuses à Paris (2). Il y montrait quel était, en ce moment et après tant de vicissitudes, l'état des esprits occupés des sciences, et quel était le mal qu'il s'agissait de conjurer. Il montrait que si les conférences de l'abbé Frayssinous avaient eu, au commencement du siècle, un si grand et si légitime succès, cela tenait à ce qu'elles répondaient parfaitement au besoin des
(1) V. Maûdement de Mgr de Quélea pour le carême de
(2) Paris, imprimerie de V« Thuan, place de la Sorbonne.
esprits que l'incrédulité et le matérialisme du siècle précédent avaient ravagés; et il disait: «Aujourd'hui, à la suite du mouvement que la paix et la liberté ont provoqué dans le domaine des sciences et de la philosophie, après la communication ouverte des esprits avec les nations voisines, les gens instruits demandent une autre parole pour être amenés de l'erreur aux lumières de la foi. » —Quelques personnes semblèrent croire que M. Bautain avait voulu faire la leçon à l'archevêque, et il en fut vivement peiné. M. Bautain était incapable d'un pareil procédé; simple, ardent, convaincu, il allait droit devant lui ; et il se jetait dans la mêlée dés qu'il s'agissait de ce qui le préoccupait par dessus tout, renseignement pouvant conduire à la foi les hommes de son temps qu'il connaissait si bien (1).
Il agit avec la même spontanéité, cette même année, à la brusque apparition des Paroles d'un Croyant de l'infortuné Lamennais. L'abbé Bautain écrivit aussitôt la Réponse d'un chrétien aux Paroles d'un croyant (2). Le prêtre fidèle s^indignait de voir les élucubrations les plus révolutionnaires et antisociales abritées sous le nom de Jésus-Christ, et les doctrines les plus fondamentales de l'Évangile trahies par les
(1) Ce fut pour l'hiver de 1835, que Mgr de Quélen se décida à confier les conférences de Notre-Dame à l'abbé Lacordaire, qui leur donna un éclat et une portée que chacun connaît. — V. La vie de Lacordaire par M. Th. Foisset (Lecoffre, 1870).
(2) Paris, chezDérivaux — Strasbourg, chez Février, 1834.
inventions décevantes d'une imagination en délire.
Cependant le moment approchait où, à Strasbourg, l'œuvre de l'abbé Bautain et de ses amis allait être frappée par l'autorité épiscopale, et il est opportun de rappeler auparavant les témoignages d'approbation et même d'affection dont Mgr de Trévern l'honorait jusqu'au dernier moment.
Monseigneur avait la coutume de présider en personne les distributions des prix de son petit séminaire, et dans les allocutions vraiment paternelles qu'il adressait aux élèves, il ne manquait jamais de leur dire toute sorte de bien de leurs maîtres, louant même au delà du nécessaire leur générosité.
A la distribution des prix d'août 1833, l'abbé Garl, directeur de l'établissement, prononça un discours sur k marche suivie dans l'établissement, montrant l'enchaînementdel'étudequerony faisait des sciences et des lettres, au point de vue philosophique. Les plus hautes autorités ecclésiastiques, civiles, militaires qui assistaient, témoignèrent leur vive approbation, et Monseigneur excita les élèves qui l'écoutaient à un redoublement de zèle pour aider leurs maîtres à placer le collège Saint-Louis à la tête de tous les établissements de ce genre. « Une résolution si généreuse de votre part, leur disait-il, comblerait de joie vos amis, vos parents, et répondrait dignement aux soins paternels de ceux qui se dévouent à votre éducation. Ce serait pour eux une douce récompense de leurs travaux, la seule qu'ils demandent. 11 leur eût été
facile, vous ne pouvez en douter, de choisir des occupations moins captivantes, moins ingrates. Leurs talents, relevés par une piété solide, une conduite exemplaire, étaient de sûrs garants pour eux d'être recherchés et nommés aux emplois qu'ils auraient pu désirer. Ils ont préféré vous consacrer leurs plus belles années, leur temps, leurs lumières, dans la seule vue de préparer en vous des sujets capables de servir utilement un jour l'Église ou l'État (1). »
Un autre témoignage de la bienveillance de Monseigneur ne saurait être passé sous silence. Quatre de ces messieurs de Saint-Louis finissaient leur troisième année de préparation pour être admis au sacerdoce. C'étaient MM. de Bonnechose, N. Level, E. de Ré-
(t) Ici l'évêque, après avoir fait allusion à l'abandon des émoluments en faveur de l'établissement, ajoutait : a Enfin, il est un dernier trait qui met le comble à leur zèle, à leur générosité, et doit le mettre à votre attachement : vous me reprocheriez de le passer ici sous silence. Ils viennent d'élever à leurs frais nue magnifique chapelle, qui portera aux générations futures le témoiguage de leur noble et pieux dévouement. L'année ne se passera pas sans qu'elle vous soit ouverte. Vous serez les premiers à la faire retentir de vos chants, de vos cantiques, de vos actions de grâces. » En effet, les professeurs avaient fait vœu en entrant dans la maison, à une époque de troubles politiques et à l'approche du choléra, d "élever une chapelle en l'honneur de la sainte Vierge s'ils étaient préservés pendant deux ans des malheurs dont on était alors menacé. Le vœu fut accompli. Monseigneur entouré de son chapitre avait bénit la première pierre le 19 mars 1833, et la chapelle était terminée en 1834. Une circonstante touchante, surtout pour l'un de ces messieurs, c'est que la partie du petit séminaire qui devenait une église, était précisément la première maison juive de Strasbourg, celle des Cerfbeer, famille maternelle de l'abhe Théodore Halisbunue.
gny et Mertian. Monseigneur les fit venir chez lui à Molsheim, les examina lui-même; et après leur avoir donné les marques les moins équivoques de confiance et d'affection, les ordonna prêtres aux Quatre-temps de décembre 1833.
A la suite de la distribution des prix dont nous avons parlé, Tannée scolaire 1833-1834 s'écoula dans le calme et le travail ordinaire à l'intérieur de la maison. La distribution des prix de 1834 fut faite dans la nouvelle chapelle. L'assistance était empressée et était honorée comme de coutume par la présence des principalesautorités, maisFÉvêque s'était absenté de la ville et était représenté par M. Liebermann, grand vicaire. Après un discours de l'abbé de Bonnechose sur le vrai progrès de Thumanilé qui est dû à l'Église, le président adressait aux élèves une allocution en latin. L'absence de Monseigneur laissait toute l'assemblée sous une pénible impression.
Le lo septembre pendant les vacances, Mgr de Trévern publiait un Avertissement sur la philosophie de M. Bautain, prêtre de notre diocèse et professeur à V académie de Strasbourg. Cet avertissement qui condamnait ladite philosophie était adressé par l'Évêque à son clergé et envoyé en communication à Rome et à l'Épiscopat de France.
Le o octobre nous recevions l'avis d'avoir à quitter le petit séminaire. Le 6 notre déménagement était
accompli, et nous rendions les comptes de quatre années de gestion (1).
Nous nous retirâmes à la rue de la Toussaint dans une maison située en face de la demeure maternelle, maison qui avait été achetée au nom de l'abbé Garl dès 1828, nous ne saurions dire par quelle espèce de prévision (2).
C'est ainsi que commencèrent pour nous six années d'une douloureuse disgrâce, dont nous allons raconter les péripéties.
(l) Malgré la modicité du prix de la pension des élèves, diminué encore par les concessions de bourses et demibourses pour les familles peu aisées, on avait pu améliorer et compléter Tameublement, payer plus de 10,000 francs pour les intérêts de la dette hypothécaire, amortir 20,000 francs du capital de cette dette, et rernettre à l'évêché 4,000 francs pour aider un second petit- séminaire du diocèse.
(•2) Cette maison portant le n<> 17 avait été louée pendant quelque temps aux religieuses de rsotre-Dame, établies depuis dans le voisinage, rue des Mineurs. Elle était libre au moment où nous en avions besoin.