LA DISGRACE. SES CAUSES
La disgrâce. — Vue rétrospective sur la vocation du professeur de philosophie. — L'évèque désiré était arrivé, et avait montré une grande faveur. — L'évèque avait-il été surpris ? — Vraies causes de la disgrâce. — Les opposants trouvent le point vulnérable. — La lutte commence tout à la fois à Besancon, à Paris et à Strasbourg. — Éclat en 1834.
Ce fut « à la moitié du chemin de la vie (1) », c'est-à-dire après sa jeunesse, à l'âge d'homme en pleine possession de ses facultés et de ses forces, que M. Bautain se heurta aux écueils qu'on lui avait signalés d'avance lorsqu'il s'était résolu à entrer dans les rangs du clergé. 11 ne fut donc point étonné, tout en étant meurtri par le coup, et il supporta avec dignité et courage sa position douloureuse sans regretter un seul moment de s'être voué au service de l'Église.
(!) Dante, l'E/i/'er, l
Nous allons parcourir cette période critique de sa vie; et nous la retracerons avec une sincérité, qui est le devoir de l'honnête homme et du chrétien, et que la loyauté avec laijuelle notre vénéré maître et ami a reconnu son erreur nous rendront facile.
Lorsque, à une distance de plus de quarante ans, on considère cette question sur la portée métaphysique de la raison, on a peine à comprendre qu'elle ait donné lieu à de si vifs débats, et qu'elle ait eu tant de douloureuses conséquences ; on a peine à croire qu'elle se soit prolongée durant six années, s'apaisant et se ranimant tour à tour, malgré même l'acceptation sincère de propositions qui semblaienttoutéclaircir, tout aplanir. C'est que, au fond, la thèse philosophique servait, nous ne dirons pas de prétexte, mais de point d'appui à des opinions personnelles froissées, à des intérêts humains contrariés, à des passions mises en jeu.
Nous avons été le témoin personnel de cette histoire, et, en outre, nous en avons trouvé une relation écrite parmi des papiers mis en oubli par l'abbé Bautain, et que sa mort nous a légués. C'était un écrit destiné à la publication en un moment d'apaisement relatif, mais il fut mis de côté. Nous avons reconnu là une preuve nouvelle de la résignation vraiment chrétienne, avec laquelle il avait toujours voulu supporter les épreuves que la main de Dieu lui infligeait. Et pendant vingt-sept ans qu'il vécut encore après la fin de l'affaire de Strasbourg, jamais il n'en reparla parmi nous, jamais le nom des personnes qui lui
avaient été le plus opposées ne lui suggéra une plainte rétrospective.
Pour montrer clairement la cause de la disgrâce, dont l'avertissement de Monseigneur, en date du 15 septembre 1834, fut le signal, il nous faut remonter un peu plus haut, et dévoiler les sentiments dont les effets extérieurs forment l'historique des chapitres précédents.
Quelques années après sa conversion, vers 1826, M. Bautain commença à pressentir qu'il ne pourrait jamais être pleinement utile à la cause de la vérité, à laquelle il se sentait tout consacré dans son âme, s'il n'était revêtu d'une autorité plus haute pour enseigner, s'il ne portait le caractère du sacerdoce pour agir sur les âmes et les diriger. Cependant la chose lui paraissait tellement grave et les circonstances semblaient si peu favorables, qu'il ne regardait pas la question en face, comme quand il s'agit de prendre une résolution définitive et de passer à l'action. C'était un moment de crise dans sa vie. Une âme profondément touchée delà vérité tend toujours comme par instinct à la réaliser par tous ses moyens, par tout ce qu'elle est, par toute sa vie. C'est ce besoin de mettre sa conduite en harmonie avec sa conviction qui poussait M. Bautain, comme malgré lui, ou du moins presque à son insu, à désirer d'être prêtre. Il s'en entretenait quelquefois avec l'un ou l'autre de ses jeunes amis, et cette vue leur souriait comme une chose possible, désirable même, mais peu probable.
à cause de la position universitaire du professeur qui ne lui aurait pas permis de suivre la voie commune, et qui n'aurait point été appréciée par l'Évêque d'alors (1). Plusieurs fois à la suite de ces entretiens, il s'était écrié : Ah! s'il y avait un évêque qui comprît ma position !
Cet évêque arriva. Si l'on considère, en effet, que Mgr de Trévern, dès son début à Strasbourg, fut principalement occupé de l'admission de M.Bautain et de ses amis dans le clergé; qu'il les favorisa constamment pendant huit années malgré toutes les oppositions ; que, montrant tout-à-coup son mécontentement, il employa six ans à les exercer par la disgrâce; et que, enfin, au bout de quatorze années, ces messieurs étant rétablis dans leur activité sacerdotale, il prit sa retraite, comme s'il avait attendu ce moment pour se reposer, on serait bien tenté de penser que cet évêque fut envoyé à Strasbourg par la divine Providence avec une destination toute spéciale.
M. Bautain du moins a pu le croire.
A l'annonce de l'arrivée du nouvel évêque, il lut l'ouvrage écrit par ce prélat : Discussion amicale sur r Église anglicane, ouvrage remarquable à plus d'un titre, mais surtout par une polémique douce et tolérante et par le bon ton qui y régnent d'un bout à l'autre. Il n'hésita pas à aller se présenter au nouveau pasteur du diocèse et à lui ouvrir son âme. Mgr de Trévern le reçut parfaitement, et Tencouragea dans
(1) Monseigneur Tharin, devenu bientôt après précepteur de Monseigneur le duc de Bordeaux,
20 i l'abbé hautain,
sa vocation. On se revit plusieurs fois, surtout à Molsheim pendant la belle saison, car tout auprès de la demeure épiscopale se trouvait la maison de campagne de M. Garl, où mademoiselle Humann se rendait souvent pour visiter sa sœur. L'Évêque mettait luimême la conversation sur l'entrée du professeur dans ies Ordres. Ce fut alors que M. Bautain lui manifesta l'éloignement que lui et ses amis éprouvaient pour l'enseignement du Séminaire de Strasbourg, éloignemenl tel, disait-il, que, s'il fallait absolument passer par cette porte, ils renonceraient à entrer dans le clergé. Monseigneur comprit si bien leurs raisons, que loin de les combattre il les renforça; il déplora devant eux la faiblesse des études que l'on faisaildans cette maison, et il signala en outre plus d'un autre inconvénient. Ces conversations étaient faites dans l'abandon d'une entière confiance, et si nous y faisons allusion, c'est parce que dans son AvertissementMoïi' seigneur leur a donné un caractère de publicité.
Dans ces entretiens Mgr de Trévern parlait de son intention de fonder au château de Molsheim une maison de hautes études ecclésiastiques ; il se plaisait même à montrer l'emplacement qu'il destinait à cette fondation. 11 fut arrêté que M. Bautain et ses amis viendraient continuer là leurs études théologiques commencées en leur particulier, et s'y préparer aux saints Ordres sous la direction immédiate de Monseigneur.
C'est ce qui eut lieu en effet, dés le mois de novembre 1827, pour Isidore Goschler, qui ;fut le pre-
mier élève de cette école, et successivement pour les autres disciples du professeur.
Peu après, M. Bautain, accompagné d'Adolphe Garl, quittait le monde, ses avantages et ses espérances, et venait à Molsheim. Leurs familles en étaient attristées, leurs amis les blâmaient ou les plaignaient, mais le sacrifice était fait dans leur cœur, et ils ne le regrettèrent jamais. Ils venaient se remettre entre les mains de leur évêque et tout entiers à sa disposition, sans arrière-pensée, sans avoir rien à cacher de leurs convictions philosophiques.
Trois jours après leur arrivée, l'Évêque non-seulement leur donnait la tonsure, et les ordres mineurs, mais il leur annonçait pour le lendemain le sous-diaconat. Ils étaient venus passer leurs deux mois de vacances pour se préparer dans la retraite à ce pas décisif, et ils furent bien surpris sinon effrayés de cette promptitude. Mais qu'avaient-ils à faire ? Ils voyaient dans la parole du pontife qui leur prescrivait d'avancer, une manifestation de la volonté de Dieu; ils obéirent. Pendant les deux mois qu'ils passèrent à Molsheim, Monseigneur les confia, pour être formés au ministère apostolique, à un prêtre âgé, instruit, connaissant le monde, vénérable à tous égards, et qui depuis les aima toujours comme un père : c'était M. le chanoine Poinsignon. Celui-ci leur demanda ce qu'ils croyaient, ce qu'ils voulaient, ce qu'ils aimaient, et non comment ilsraisonnaient leur foi. Il fut touché, et dès le début, il n'avait pas hésité à répondre d'eux à l'ordination.
Mgr de Trévern s'est plaint plus tard de ne pas avoir connu suffisamment leurs convictions avant de les admettre dans les rangs du clergé, affirmant qu'il ne les aurait point reçus s'il les avait connues. Cependant ils s'étaient présentés à lui en toute simplicité, et disposés à être soumis à tout examen exigé par leur évêque.
On ne peut pas dire qu'il y ait eu surprise. Car tout d'abord, quelques mois avant la venue de M. Bautain à Molsheim, comme le bruit de son dessein avait transpiré, une personne importante avait essayé d'inspirer à i'Évéque des doutes sur la droiture des sentiments qui portaient M. Bautain à entrer dans les Ordres. Monseigneur avait été indigné de ce procédé, et avait repoussé l'insinuation.
Mais, en outre, M. Bautain professait la philosophie à Strasbourg depuis dix ans. Lors de sa conversion il avait été publiquement blâmé dans l'Université, et il avait même été suspendu de ses fonctions pendant deux ans, pour ne point avoir reconnu la raison et le raisonnement comme base de la science philosophique. Et depuis la reprise de son enseignement devenu ouvertement chrétien, il n'avait point changé de méthode. Gomment Monseigneur ne le savait-il pas ou ne s'en était-il pas enquis ? Et comment M. Bautain aurait-il pu craindre, en entrant dans l'Église, qu'on lui reprocherait un excès relativement à la foi ?
Il y a plus: un an avant son entrée dans les Ordres, le professeur avait publié son opuscule couronné par
SA VIE ET SES ŒUVRES. i207
la société académique de la Marne, intitulé la Morale de V Évangile comparée à la morale des philosophes. L'auteur en avait offert un exemplaire à i\Igr de Strasbourg, qui lui avait répondu de Colmar, où il se trouvait en tournée épiscopale, et l'avait hautement félicité. Il lui disait : « Votre discours m'a fait grand plaisir : il est profondément pensé; il annonce autant d'érudition que de savoir. Si j'avais été de la commission, je vous aurais certainement déféré la médaille d'or. » Et cependant voici ce qui se trouvait textuellement dans le discours : « Et cette raison qui se scandalise si fort au seul nom de foi, que serait-elle si elle ne commençait par croire ? où prendrait-elle les prémisses de ses raisonnements ? Est-ce qu'elle naît et sort tout armée du cerveau de l'homme (p. 56,) ? » et plus loin : « Il faut donc en toute chose commencer par croire, et la foi, qui est la base de la morale chrétienne, est aussi la condition de toute connaissance, de toute science, de toute philosophie. » Il n'y avait donc rien de caché dans la doctrine du philosophe que l'on recevait si facilement, avec empressement même, dans les rangs du clergé.
Ce qui s'était passé pour l'admission de M. Bautain, avait lieu également pour celle de ses amis. Les uns avaient passé trois ans à Molsheim, les autres y avaient demeuré pendant tous les loisirs que leur laissaient les travaux du petit séminaire. Tous y avaient été l'objet de mille bontés de la part de leur évéquc. C'est lui qui les examinait sur les matières
théologiques, et il les ordonnait en témoignant toujours sa satisfaction. Il y a ceci de particulier pour Fordination des quatre derniers, qui eut lieu à la fin de décembre 1833. Les discussions très-vives du Prélat avec M. Bautain étaient commencées depuis six mois. Et c'est lui-même qui examina durant quatre heures MM. de Bonnechose, Nestor Level, de Regny et Mertian ; il ne fut pas question du point en litige dans Texamen. L'Évêque se déclara satisfait, et les ordonna prêtres quelques jours après. Gela semblerait prouver que Monseigneur ne donnait pas à son dissentiment avec M. Bautain une connexité essentielle avec la mission sacerdotale.
Quelle fut doncla vraie cause de l'orage qui éclata, bientôt après, sur le chef et sur les membres de la petite société ?
On se doute bien que ces messieurs, ayant quitté le monde pour se donner à l'Église, ayant été accueillis avec grande faveur par l'Évêque qui témoignait pour eux estime et bienveillance dans toutes les occasions, ayant été avancés rapidement dans les Ordres sans passer par le séminaire, on se doute bien, disons-nous, que toutes ces circonstances, et plusieurs autres encore, durent exciter contre eux la jalousie, et les exposer à l'envie et l'animadversion de quelques personnes.llspassaient pour les enfants chérisdeMonseigneur, puisqu'on les voyait souvent chez lui, qu'il aimait à s'entourer de leur compagnie, surtout à Molsheim où il passait la plus grande partie de l'an-
née. On leur supposait quelque influence sur lui, par conséquent du crédit, de la puissance.
Cependant dans les premières années, comme ils ne demandaient ni emploi, ni émoluments quelconques, et qu'ils se contentaient de travailler avec zèle dans le ministère surtout par la prédication, l'opposition ne se déclarait pas ouvertement. Tous ses efforts se réduisaient à cette époque à quelques accusations vagues ù'hérésies qui auraient été prononcées en chaire, et qu'onne put jamais articuler. On s'en prenait encore à leur mise qu'on disait soignée et recherchée ; on les accusait d'être fiers, ce q\ii était bien éloigné de leur intention et ne tenait qu'aux manières plus réservées que donne l'habitude du monde. Toutefois, comme il n'y avait pas de grief assez plausible, on les observait, et on attendait l'occasion. Cette occasion se présenta bientôt.
On a vu dans le chapitre précédent de quelle manière s'était préparée l'entrée de ces messieurs au petit séminaire, qui, au mois de novembre 1830, leur fut complètement remis entre les mains. Non-seulement celte mesure dérangeait des positions acquises, et contrariait des vues d'avenir, mais elle allait donner beaucoup d'influence à des prêtres qui n'avaient aucune affinité avec le parti qui depuis longtemps jouissait d'un grand pouvoir dans les affaires. On a pu dire que c'était la guerre de la campagne contre Ja ville.
Au petit séminaire les nouveaux maîtres trouvaient les élèves sous l'influence de ce parti, et les collaborais
210 l'abbé hautain,
leurs qu'ils furent obligés de s'adjoindre au commencement étaient dévoués à l'ancien clergé. L'ennemi pour eux était donc au dehors et au dedans. On se vantait que ces messieurs ne tiendraient pas six semaines ; et, en effet, pour leur faire quitter le terrain, on mit tout en œuvre, jusqu'à une émeute d'enfants, ce qui était alors à la mode : on était en 1830. Ils tinrent bon quatre années, et pendant ce temps, cette maison, par une protection visible , fut comme renouvelée au point de vue des études, de la tenue et de l'administration. Les enfants des meilleures familles de la ville vinrent se joindre aux enfants de la campagne, parmi lesquels surtout se recrutait le clergé. Tous les efforts tentés du dehors venaient se briser contre cette prospérité évidente, et contre la bienveillance de l'Évêque que le succès fortifiait.
Ce succès même sur la pépinière du sacerdoce, et dans l'opinion publique, pouvait faire craindre qu'un jour le grand séminaire lui-même ne fût conquis. Il fallait aviser. On trouva alors le point vulnérable ; on ébranla la confiance de l'Évêque dans l'enseignement philosophique du professeur, et on le tourna contre M. Bautain et ses disciples.
11 y avait eu dès le commencement des rapports entre Mgr de Trévern et M. Bautain, un point de dissidence qui eût passé inaperçu si on ne l'avait passioné.
Par son éducation cléricale, Monseigneur était gallican, tel du moins qu'on l'était à la Sorbonne à la
fin du siècle dernier, et tel que l'était encore au commencement de ce siècle, en grande partie du moins, notre respectable clergé. Monseigneur montrait ouvertement ses convictions et il en avait le zèle ; il souffrait de ne point trouver de correspondance sur ce point dans le clergé d'Alsace qui a toujours été romain. Ce fut là en grande partie ce qui lui fit si bien accueillir M. Bautain, M. Garl et leurs amis. Il espérait trouver en eux des sujets capables de renouveler l'enseignement dans son diocèse ; et c'est surtout dans ce but qu'il établit la maison des hautes études de Molsheim, que le clergé surnomma avec un certain à propos la petite Sorhonne. Mais il trouva dans ces messieurs une répugnance profonde, et comme instinctive, contre toute science chrétienne prenant son point de départ dans la raison. L'abus de la raison et des raisons avait manqué les perdre en les poussant au scepticisme ; ils n'avaient trouvé lumière pour leur intelligence et vie pour leur cœur qu'en se soumettant à la parole de l'Évangile. Malgré un commencement de mécompte, Monseigneur fondait de grandes espérances sur les talents d'Isidore Goschler. Lorsqu'il consentit à son éloignement provisoire, il l'avait muni des ouvrages de la Luzerne, entre autres celui sur les Quatre articles. Et on a vu plus haut avec quelle insistance il avait exigé le retour de son Isidore. Mais l'abbé Goschler, pas plus que MM. Bautain et Garl, n'avait répondu à ses vues. L'arrivée de M. Henri de Bonnechose, un magistrat, déjà remarqué par sa parole grave et
éloquente, avait paru à Monseigneur une bonne fortune inespérée; il fittoutpour le garder à Molsheim; mais, d'après les conseils de l'abbé Bautain, M. de Bonnechose resta au Petit séminaire, ce qui ne laissa pas que de mécontenter Mgr de Trévern.
Ce fut à la fin de la première année du petit séminaire que les plaintes portées contre l'enseignement de la philosophie dans cet établissement parvinrent aux oreilles de l'Évêque. Les sujets d'accusation n'étaient encore que ceux-ci : on enseignait en français ; on ne faisait pas argumenter les élèves les uns contre les autres ; on ne suivait pas le livre classique, dit la Philosophie de Lyon; en un mot, on innovait.
L'Évêque commença à se plaindre, mais amicalement encore. L'année suivante les récriminations augmentèrent. Cependant à ce moment même Mgr de Trévern, accordant l'abbé Goschler au cardinal de Rohan comme professeur de philosophie du Séminaire de Besançon, ne pouvait pas croire qu'il donnait à son métropolitain un homme enseignant mal, ou suivant « une méthode subversive de toute religion, » selon ce qui a été dit plus tard.
Pour son petit séminaire, l'évêque de Strasbourg exigeait de l'abbé Garl chargé du cours, qu'il suivît la Philosophie de Lyon et qu'il fit argumenter ses élèves. L'abbé Cari, sans omettre l'argumentation logique en latin, conservait la liberté de développer la philosophie en français ; et ses élèves, à la fin de l'année,
SA VIE ET SES OEUVRES. il 3
donnèrent pleine satisfaction aux examinateurs imposés par rÉvéque.
Pendant ce temps, à Besançon, l'abbé Goschler était l'objet d'une opposition croissante, et un jour une véritable émeute éclatait contre lui au séminaire d'École. Tandis qu'il la dominait et l'apaisait par son courage et son calme, le cardinal, malade, gémissait de ce que l'on ajoutait tant de douleurs à ses douleurs, et mourait peu après. Que reprochaiton à l'abbé Goschler à Besançon ? Qu'il enseignait en français, qu'il ne suivait pas la méthode usitée. Et une bonne part du jeune clergé lui en voulait de son opposition aux doctrines de La Mennais. Tandis que l'abbé Goschler revenait à Strasbourg, on écrivait de Besançon à Rome et à Paris contre les novateurs. De là l'opposition que l'abbé Bautain avait trouvée tout armée à Paris, lorsqu'il s'y était rendu en septembre 1833. Paris et Besançon faisaient cause commune avec Strasbourg contre ce professeur pieux et plein de zèle, qui ne demandait que de pouvoir parler au siècle savant un langage propre à le ramener à Dieu.
L'année 1834 fut signalée, dès le début, par de vives discussions, entre Mgr de Trévern et M. Bautain, sur les preuves de l'existence de Dieu. Des articles de journaux et des brochures, qu'il est inutile de relever à cette heure, vinrent animer la discussion. Plus d'une fois ces messieurs offrirent à Monseigneur de quitter le petit séminaire; il n'y consentait pas,parce que l'établissement prospérait et qu'il avait la faveur du pu-
214 LABBlt BAUTAIN,
blic le plus distingué et le plus influent dans le pays.
Ne pouvant vaincre par ses discours ce qu'il appelait Tobstination de ces messieurs, qui de leur côté ne voyaient dans le différend qu'une question philosophique justifiée en leur faveur par tant d'effets salutaires, Monseigneur se décida à formuler six propositions sur la portée de la raison vis-à-vis de la foi, et demanda que l'abbé Bautain et tous ses amis eussent à signer leur adhésion à ces propositions en s'engageant à ne jamais parler en public ou en particulier dans un sens différent. On objecta à Monseigneur que, à l'exception du professeur de philosophie de son petit séminaire, ces messieurs n'avaient aucun motif de promettre qu'ils suivraient une méthode plutôt qu'une autre ; et M. Cari ne voulant pas s'engager à enseigner de la sorte, l'abbé Gratry consentit, pour ne pas tout rompre, à suivre pour l'année suivante les errements indiqués. L'Évêque n'était guère satisfait, mais sollicité par les autorités du département à continuer sa protection à des prêtres si dévoués et qui faisaienttantdebien, il sembla s'apaiser.
Le bruit de ces affaires s'était répandu dans la ville, et inquiétait les familles, et Monseigneur interrogé si on pouvait annoncer que ces messieurs conserveraient le petit séminaire à la rentrée, répondit d'une manière affirmative. Il y eut une afiQuence plus grande encore que de coutume à la distribution des prix de 1834. On se félicitait de la paix conclue. Mais l'Évêque manquait à la réunion. Delà une vague inquiétude justifiée le mois suivant par la publication de V Avertissement
épiscopal condamnant laphilosophie du professeur de V Académie.
Quelques jours après M. Bautain et ses amis étaient destitués de toute fonction au Petit Séminaire. Ils obéirent aussitôt en silence ; et Monseigneur leur fit signifier qu'il leur retirait tout pouvoir de prêcher et de confesser.
Telle fut en abrégé la marche des événements. Mgr de Trévern qui, malgré tout, aimait ces jeunes prêtres, et qui a toujours rendu témoignage de leur bonne conduite privée, laissa échapper plus d'une fois l'aveu qu'il avait eu la main forcée. De leur côté, ces messieurs ont toujours professé pour lui la vénération qu'il méritait, et une profonde reconnaissance pour ses bontés. A ces sentiments s'est jointe depuis une véritable peine d'avoir été involontairement une cause de tristesse pour ses vieux jours.