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CHAPITRE XIV

VOYAGE DE L ABBE BAUfAlN A ROME.

Premières impressions à Rome. — Emploi du temps. — Comment le différend entre l'abbé Bautain et l'Évèque de Strasbourg était apprécié par le haut clergé de Rome. — L'Examen de la Philosophie du Christianisme est confié par Sa Sainteté au Cardinal Mezzofante. — Audience accordée par Grégoire XVI. — Union de cœur entre l'abbé Bautain et ses frères. — Ses dispositions envers le Saint Siège. — Lenteurs dans l'examen du livre. — Visite au Collège romain. — Saint Jean de Latran. — Fêtes à Rome. — Le séminaire angkiis. Première idée d'une réforme à Saint Louis des Français. — Étude sur les communautés religieuse à Rome. — Le manuscrit de la Philosophie complète de l'abbé Bautain.

Arrivés au terme de leur pèlerinage, le 25 février 1838, le premier désir de nos voyageurs fut de courir à saint Pierre. « Ce n'est pas sans émotion, nous dit M. Bautain dans les pages intimes de son journal, ce n'est pas sans émotion que nous avancions vers la porte de l'Eglise des églises. Le péristyle nous frappa par sa grandeur, mais quand nous fûmes en-

l'abbé bautain, sa vie et ses œuvres. 251

très, ce fut comme un moment d'accablement, de stupéfaction devant cette immensité. Jamais riendepareil ne s'était offert à nos regards, et je fus pris dès ce moment d'une espèce de passion pour cette mère-Eglise. Je crois que cette première impression aura eu une grande influence sur toute ma vie. »

« Notre premier mouvement fut d'aller nous agenouiller dans la chapelle du Saint-Sacrement, et là je ne pouvais que dire à Dieu : Seigneur, conduiseznous, éclairez-nous, ouvrez-nous les voies, daignez nous manifester votre sainte volonté. »

«Nous allâmes ensuite autombeau des saints apôtres, et nous leur présentâmes l'hommage de notre pèlerinage, et les vœux de tous nos frères. Là je sentis nettement ce que nous avions à faire dans notre situation. 11 me fut dit au dedans, et de cette manière dont Dieu sait parler au cœur : Tu es venu ici pour consulter Foracle; écoute-le, et fais simplement ce qui te sera dit. Il ne s'agit pas de discuter ni de raisonner avec Rome ; il faut écouter et obéir, et dans cette obéissance tu trouveras la vérité, la tranquillité et la dignité. »

« Je me relevai avec cette disposition qui a toujours été au fond de mon cœur, mais que je n'avais jamais sentie aussi distinctement que là, devant la Confession de saint Pierre. J'en fus extrêmement consolé, car le matin même, avant d'arriver à Rome, sur la route, j'avais été assailli d'une forte tentation. Qu'as-tu besoin de Rome et du Pape pour connaître la Vérité? me disait le mauvais esprit. N'est-elle pas devant

252 l'abbé hautain.

toi coQime ie Soleil? As-lu besoin de la parole d'aurui pour savoir que le soleil éclaire et réchaufi[e?Ne le vois-tu pas ? Ne le sens-lu pas? N'as-tu pas de même l'Evangile, la parole de Dieu? Ce soleil ne iuit-il pas aussi pour tout le monde, pour tous ceux du moins qui ont des yeux pour le voir? — J'entendais tout cela, et j'étais dans la peine; non que j'eusse jamais eu une pensée d'opposition, mais la séduction à laquelle j'ai été le plus exposé a toujours été celle de m'inquiéter peu, au dedans, des formes extérieures, tout en restant uni à KEglise dans toutes ses pratiques, et ne me détachant jamais du centre de la catholicité. J'ai toujours été pénétré de la nécessité de l'unité, qui n'est possible que par 1 autorité une, centrale, et visible ; mais quelle différence de n'accepter l'autorité de Rome que négativement, pour ainsi dire, et comme une condition sans laquelle on ne peut pas vivre, ou bien de l'accepter positivement, de l'accepter toute vivante, avec amour, comme venant d'une mère, à laquelle on doit le respect et l'obéissance, et qu'on cherche à prévenir par tous les témoignages d'une tendre affection ! — Voilà où j'en suis; voilà ce que je veux être toute ma vie, voilà ce que je suis venu chercher à Rome. La position est nette, je ferai ce qui me sera dit, et je tâcherai de le faire avec soumission, humilité et fidélité, sachant que Dieu a mille moyens pour répandre la vérité sur la terre, et que souvent les moyens les plus efficaces sont ceux sur lesquels les hommes comptent le moins. » Cette première impression était évidemment une

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bénédiction, c'était une grâce accordée à la bonne foi, à la droiture de cœur de l'abbéBautain. Elle semblait annoncer un secours pour le succès de son voyage. Nous verrons qu'il fut fidèle à accomplir ce qui lui était demandé dans sa conscience, et que le résultat répondit aux espérances qu'il put dès lors concevoir.

Les premiers huit jours furent employés à présenter les diverses lettres d'introduction et de recommandation dont l'abbé Bautain s'était muni pour plusieurs personnages importants de l'Église et de la société romaine, et il commença à se reconnaître dans ce monde tout nouveau pour lui.

Les démarches relatives à l'affaire qui l'amenait à Rome, allaient être nombreuses et actives; mais nos deux voyageurs, n'étaient pas hommes à perdre les loisirs forcés qu'une pareille vie entraînait à sa suite. Leur journée fut soumise à un règlement sérieux : lever de bonne heure, prière, méditation, célébration du Saint-Sacrifice, étude, correspondance. Tel était l'emploi de la matinée : dans l'après midi tout le temps libre était employé à visiter Rome. Ils étaient tous les deux des hommes bien préparés par leur instruction à jouir des richesses religieuses, scientifiques, et artistiques que Rome offre en profusion aux esprits cultivés et aux nobles âmes. Aussi en profitèrent-ils depuis les premiers jours de leur séjour jusqu'aux derniers; et si nous ne nous arrêtons guère à cette partie de leur activité, c'estparce qu'elle nous retarderait dans notre marche.

:254 l'abbé BATTAIN,

Deux personnages auxquels l'abbé Bautain avait été surtout recommandé par Tabbé Lacordaire, lui furent grandement utiles pour le diriger dans ses démarches : monseigneur Gapacini, et le P. Vaure.

Mgr Capacini était sous-secrétaire d'Élat et jouissait d'un grand crédit auprès de son chef, S. E. le cardinal Lambruschini, premier ministre de S. S. Grégoire XVI. Il avait été Nonce en Belgique au moment de la Révolution de 1830. C'était un homme plein de cœur et d'intelligence, d'un accueil facile et bienveillant, s'exprimant en français aussi bien que dans sa propre langue.

Homme d'un grand sens politique, il jouissait d'une remarquable influence, sans qu'il la recherchât le moins du monde. Ce fut lui qui ouvrit à M. Bautain la voie qu'il avait à suivre.

Le P. Vaure, Pénitencier français à Saint-Pierre, bien connu de nos compatriotes par son esprit fin et son cœur serviable, avait ses entrées libre au Vatican, et pouvait en maintes circonstances devenir un auxiliaire fort important.

Deux points bien distincts se présentaient dans l'affaire qui avait amené M. Bautain à Rome. Le premier était son différend avec l'Évêque de Strasbourg, et le second le danger de voir le livre de la Philosophie du Christianisme mis à l'index.

Quant à sa disgrâce devant Mgr de Trévern, Rome ne s'en occupait pas. Il eût fallu d'abord que sa cause eût été portée officiellement devant le tribunal su-

préme de l'Église. Gela n'était pas; et d'ailleurs Rome toujours prudente n'aime pas de tels éclats, et aurait évité de donner tort à un évêque pour des intérêts particuliers. Il fallait patienter, et l'abbé Bautain n'avait jamais eu l'idée d'en arriver à un appel.

Au fond, l'évéque de Strasbourg n'était pas en faveur à Rome, où l'on conservait contre lui certains griefs. Dès avant sa nomination à ce siège, une note sur l'anglicanisme, dans son ouvrage intitulé Dis-^ cussion amicale, avait déplu. Le cardinal Gapellari, en ce moment Pape (Grégoire XVI), étant encore préfet de la congrégation de l'Index, avait signalé cette note, et avait été sur le point de mettre le livre à V index.

Il était en outre noté comme gallican; et dans Taffaire des six questions contre M. Bautain qu'il avait déférée à Rome en 1834, on avait voulu lui faire une réponse courtoise, sans rien prononcer sur le fond.

Or, peu de temps après cet incident, les Hermésiens, condamnés à Rome comme rationalistes, s'étaient prévalus, dans la défense de leurs opinions, de la thèse soutenue par l'évéque de Strasbourg en faveur de la raison, et que Rome, disaient-ils, avait semblé favoriser dans la réponse ou le Bref qu'elle lui avait adressé. Tout cela faisait mauvaise impression.

La dernière lettre de l'abbé Bautain àMgrl'évêcfue de Strasbourg, publiée quelques mois auparavant,

avait été lue par les principaux membres du Sacré- Collége, et par les personnages importants de la cour romaine, et elle avait produit une excellente impression, dont il trouvait partout les traces, même aux portes du Vatican. On louait son humilité, sa sincérité. On disait : Il semble y avoir excès des deux côtés; l'Évêque donne trop peut-être à la raison, l'abbé Bautain trop à la foi. Mais comment, dans notre siècle, se plaindre qu'on penche trop du côté de la foi? On ne comprenait guère la rigueur de l'Évêque ; elle contrastait avec l'esprit qui régne à Rome.

Sur ces entrefaites, VAmi de la Religion publiait à Paris un article, dans lequel on insinuait que, puisque l'abbé Bautain était allé à Rome résolu à soumettre ses opinions aux décisions du Saint-Siège, il aurait pu tout aussi bien en agir de même à l'égard de l'évêque de Strasbourg. Cet article déplut fort en haut lieu, et fit tort au journal ecclésiastique français.

Mais toutes ces impressions, quelque favorables qu'elles fussent, n'avançaient pas les affaires, et nous verrons plus loin comment on espéra ménager un bon accueil à l'abbé Bautain et à ses amis auprès de leur Évêque.

L'affaire importante était celle du livre incriminé. Il ne s'agissait plus là de questions personnelles toujours délicates, mais d'une question de doctrine. M. Bautain apprit enfin que l'agent de Strasbourg à Rome était le Père R... Celui-ci n'était pas le rappor-

teur même de la question au tribunal de l'Index, mais il dirigeait l'examen du livre. On chercha les moyens d'avoir avec lui une conférence pour offrir des explications sur les propositions attaquées. La conférence eut lieu et se maintint dans des termes convenables: mais l'abbé Bautain en revint plus persuadé que jamais que les discussions n'aboutissent à rien. Dans cette occasion, comme dans plusieurs autres, où il eut à conférer avec des théologiens, il était frappé de la ténacité avec laquelle ces messieurs restaient attachés à une méthode de raisonnement devenue pour eux comme une seconde nature. Paraissaient-ils accorder pourunmomentquelque point qui s'éloignait de leur thèse, aussitôt ils rentraient dans leur position. De même la branche d'un arbre, que la main a fait courber un instant, se redresse dès que la main l'abandonne. L'examen de l'ouvrage, s'il eût continué de la sorte, eût été interminable, ou aurait abouti d'une manière fâcheuse.

Les bons conseils donnés à l'abbé Bautain par Mgr Gapacini, et approuvés par le cardinal Lambruschini, firent passer l'affaire par dessus la voie des Congrégations, et la firent traiter d'une manière administrative.

Voilà, en effet, à quoi l'on se résolut. L'abbé Bautain demanda au Pape de vouloir bien lui donner un examinateur avec lequel il pût s'expliquer, promettant de se soumettre au jugement qui seraitporté sur l'ouvrage. Et, voulant échapper aux influences qui régnaient en France, il demandait comme une

^oB LABBÉ BAUTAIN,

faveur que rexamiualeur fût un théologien romain, ce qui répondait on ne peut mieux à l'esprit de la cour romaine.

Le cardinal Mezzofante, ami du cardinal Lambruschini, et qui avait été chargé, peu auparavant, de l'affaire d'Hermès, fut choisi par le Pape. M. BaU'tain en fut très-heureux et il remercia vivement la bonne Providence.

Le cardinal Mezzofante accueillit MM. Hautain et de Bonnechose avec une bonté touchante. Il commença à lire la Philosophie du Christianisme, et à chaque visite de ces messieurs, il se montrait enchanté de leurs dispositions : De tous côtés, leur disait-il, j'entends exprimer la bonne impression que vous produisez à Rome. Cependant l'examen du livre n'avan* çait pas. Les nombreuses visites, les affaires qui arrivaient au cardinal, bientôt une petite maladie, puis l'approche des cérémonies de la semaine sainte, tout montrait à M. Bautain que, à Rome surtout, la patience est une des vertus les plus nécessaires.

Le 13 mars, le P. Vaure annonçait à ces messieurs que l'audience demandée par eux à S. S. leur était accordée pour le 10; et il les félicitait comme d'un signe de bon augure, de ce que le Pape avait voulu fixer l'audienôe pour une matinée où ils seraient les seuls reçus, ce qui indiquait que l'audience pourrait se prolonger. En outre, S. S. n'avait pasposé la condition, comme cela s'était fait pour d'autres, qu'on ne parlerait point de l'affaire qui les amenait à Rome.

SA vil: et ses oeuvres. 259

L'audience eut lieu, en effet.

« Nous étions tous pénétrés de l'importance de la visite que nous allions faire, » lisons-nous dans les notes de l'abbé Bautain, « et en chemin nous ne disions pas un mot. Nous avons attendu quelque temps dans l'antichambre du cabinet du Pape. Puis le cardinal (Mezzofante) est entré, et bientôt nous a introduits. Nous avons fait les génuflexions d'usage, et nous avons baisé les pieds du Saint-Père. Il nous a accueillis avec bonté, nous donnant la main pour nous relever. Puis après quelques mots du Saint-Père à propos de la langue française, nous en sommes venus à notre affaire. Le cardinal l'avait mis au fait de ce que nous demandions. Nous lui avons présenté l'écrit où nous avions tout mis en substance (1). Il en a lu une partie devant nous avec difficulté. Il nous a dit, qu'il

(1) Nous croyons que le texte de l'écrit dont il est ici question, est le suivant que nous avons trouvé piirmi les papiers de l'abbé Bautain relatifs à son voyage de Rome :

A sa Sainte Grégoire XVI.

Très-saint Père,

Les soussignés, Luuis Eugène Bautain, prêlre et professeur de philosophie à i'Académie rie Strasbourg, et Henri Gi?ton de Bonnechose, autrefois avocat général à" la cour Royale de Besançon, et aujourd'hui prêtre à Strasbourg, ont l'honneur d'exposer à votre Sainteté :

1"» Qu'ils sont venus à Rome pour témoigner de leur obéissance et de leur defouement au Saint Siège, prêts à faire tout -e qui leur sera dit d.ins la discussion qu ils ont eue avec monseigneur l'É^^que de Strasbourg, et qu'ils n'ont soutenue jusqu'ici que par la crainte de i'Hermééianisme. Ils supplient Votre Sainteté de d .nner des ordrrs pour la terminaison de cette attaire,

." Qu'ils soumettent avec toute cuufiance à l'examen du Saint-Siége l'ouvrage, pubhc par eux, sous le titre de PhUo-

était persuadé de nos bons sentiments, et de notre fidélité au Saint-Siège, que les cardinaux Lambruschini etMezzofanteluien avaient répondu, et qu'ainsi

Sophie du Christianisme, et qu'ils sont disposés à retrancher, à modifier, ou à changer toutes les propositions qui pourraient paraître inexactes ou susceptibles d'une mauvaise interprétation, s'en rapportant au jugement du savant et digne cardinal, que sa Sainteté a bien voulu leur désigner pour examinateur.

3'' Que comme nouvelle garantie de leur bonne volonté, ils apportent un autre «luvrage manuscrit, truit de vingt ans de travail et qu'ils désirent soumettre à la même épreuve, ne voulant rien dire ni écrire qu'en conformité parfaite avec le Saint-Siège.

Les soussignés espérant que ces épreuves convaincront Votre Sainteté de leur entière soumission à l'Église, et qu'ainsi Klle verra en eux des enfanis affectionnés et dévoués, osent lui exprimer un vœu qui est depuis longtemps dans leur cœur, et dont la réalisation les rendrait plus capables de travailler efficacement à la propagation de notre sainte religion.

Savoir, que le Saint-Siège daigne ratifier et instituer en corporation la réunion rie jeunes gens qui s'est faite autour de l'abbé Bautain et par l'influence de son enseignement ; jeunes gens tous sortis du monde pour se vouer au saint ministère, et qui vivent maintenant au nombre de 12 sous une même discipline et en communauté de biens comme de sentiments. Le but spécial de cette congrégation serait la conversion des protestants et des juifs, au milieu desquels elle est placée sur les bords du Rhin. Elle serait en outre particulièrement dévouée au service du Saint-Siège en France, en tout ce qui se rapporte à cette fin.

Si Votre Sainteté dniirne leur donner l'espoir que la réalisation de ce vœu est possible, les soussignés la supplieront de leur désign-îr la refile, déjà reçue, qui pourrait le mieux convenir à leur but. et a laquelle Us se soumettraient avec les modifications demandées par les temps et le.> lieux. C'est dans ces sentiments qails supplient Votre Sainteté de leur accorder sa bénédiction apostolique, et d'agréer l'hommage de la profonde vén^^rati^jn avec laquelle ils se mettent aux pieds de votre Sainteté.

Comme des enfants très-humbles et très-soumis.

SA VIE ET SliS ŒUVRES. 261

il y avait lieu d'espérer que l'affaire avec l'évéque de Strasbourg s'arrangerait facilement ; il ajouta que la vérité est toujours dans le milieu, et non pas dans un excès opposé à un autre excès ; et que du reste il remettait Texamen de toute cette affaire et de tout ce que nous attendions au cardinal Mezzofante avec lequel il s'en entretiendrait. »

« De Pape est resté debout, et nous aussi, puis il nous a pris la main très-simplement en nous disant adieu d'un air tout paternel. Il nous reste une bonne impression de l'audience, bften que rien d'important n'ait été fait, sinon peut-être l'impression favorable que nous avons pu lui laisser par notre soumission et notre humilité. »

« Nous sommes revenus contents . Le point sur lequel nous avons le plus insisté est celui de la congrégation pour la famille; c'est, je crois, ce qui nous coûtera le plus de peine à obtenir. Il n'est pas même possible que nous l'obtenions du vivant de l'Evêque, car il nous faudrait son appui. Nous avons du moins posé la première pierre. Le temps pourra amener le reste. »

Certes le professeur de philosophie tenait beaucoup à la science, qui était un élément essentiel à sa vie; mais il tenait plus encore et par le fond de son âme, à l'union de cœur avec ceux qu'il avait enfantés à Jésus-Christ par sa parole. Ses meilleurs moments à Rome étaient ceux où il recevait les lettres de Strasbouriï. « Nous avons trouvé une lettre des frères.

262 l'abbé bautatn.

marque-t-il le 27 mars, elle nous a réjoui le cœur. Notre plus grande cousolatioa ici est d'apprendre que la paix, Tordre et la charité régnent dans la famille. Alors c'est comme si nous n'étions plus absents, et nous sentons un élan de reconnaissance envers Dieu qui nous conserve ainsi en union malgré l'éloignement. Ah ! c'est quand on est loin des siens, au milieu des étrangers, qu'on sent vivement le prix de l'intimité de famille. Rome avec toutes ses merveilles ne vaut pas à mes yeux notre bonne petite maison, toute remplie d'esprit maternel et habitée fraternellement. »

Quelques jours plus tard, apprenant que les agents de Strasbourg auraient voulu non pfis seulement faire condamner quelques propositions de sa Philosophie du Christianisme, mais le livre tout eptier, comme étant fondé sur un mauvais principe, il en était attéré : « Ceci m'a fait mal au cœur, et il me faudrait un grand acte de foi pour adhérer à une pareille affirmation, si elle pouvait partir du Saint-Siège. Cependant si, ce qu'à Dieu ne plaise, une telle chose arrivait, je renoncerais plutôt pour la vie à l'enseignement philosophique de vive voix et par écrit, que de ne pas rester en union avec Rome... C'est le plus grand sacrifice que je pourrais faire puisque ce serait l'abandon de ma vie tout entière, de mon passé et de mon avenir, tel qu'il s'était présenté jusqu'ici dans la conduite providentielle à laquelle j'ai été soun^is. Nous nous bornerions, mes frères et moi, à la vie con-

templative pour l'intérieur, à la vie des œuvres pour le dehors, continuant l'éducation et l'instruction de la jeunesse. Nous attendrions ainsi dans la solitude et le silence la manifestation de la volonté divine sur nous. Je me sens le courage de faire ce sacrifice, et je prie Dieu de m'en donner la force par un redoublement de foi, d'humilité et de charité. »

Cependant ces heures d'épreuves étaient rares; les affaires marchaient d'une manière favorable, quoique avec cette lenteur qui est particulière à Rome, et qui, tout en contrariant la vivacité française, est bien utile pour amener avec prudence et sagesse les meilleurs résultats.

MM. Bautain et de Bonnechose employaient utilement leur temps, sans perdre ni un jour ni une heure : nous l'avons indiqué plus haut. Ce que nous devons noter ici, c'est que l'abbé Bautain s'était donné à l'étude de saint Thomas. Il eut de la peine tout d'abord à se faire à cette marche scolastique à laquelle son esprit n'était point accoutumé, mais insensiblement l'admiration le gagnait pour le fond de la doctrine, et nous aurons lieu plus loin d'en constater les fruits.

Il se résolut à suivre le cours de théologie que professait au collège Romain le P. Perrone, et il eut d'intéressantes conférences particulières avec ce savant et pieux personnage. Elles amenèrent à leur suite une mutuelle estime et une sincère affection. On donnait aussi des moments réglés à l'étude de la langue italienne, à laquelle en outre on habituait

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l'oreille en assistant à des sermons. L'après-midi était occupée par la visite successive aux sanctuaires et aux établissements de Rome. M. Bautain en revenait toujours enchanté. Nous donnons ici comme échantillon de l'effet qu'il en ressentait, les lignes suivantes relatives au collège Romain et à Saint-Jean de Latran.

« Après avoir visité et admiré Saint-Louis des Français et la Minerve, nous avons été au Collège Romain où notre admiration a redoublé. C'est un établissement grandiose qui, je crois, n'a pas son pareil dans le monde. L'enseignement y est complet, depuis les éléments de la grammaire jusqu'aux sommités de la théologie, de la philosophie et des sciences mathématiques et physiques : et tout cela est bien ordonné, bien classé, avec des locaux superbes, grandioses, propres, où tout est beau à voir, et non pas avec cette parcimonie, cette étroitesse, ce manque de goût ou de soins qui règne presque toujours dans nos collèges en France. »

« Toutes les institutions et les établissements de Rome qui élèvent des enfants les envoient au Collège Romain pour y recevoir l'instruction. Ce sont les Jésuites qui ont l'enseignement. Nous avons assisté à la soutenance d'une thèse de mathématiques et de physique où le candidat s'énonçait avec une grande netteté en latin, et paraissait très au fait de son affaire. La salle était immense et toute remplie de monde ; et dans cet auditoire il y avait des hommes de tous

SA vif: et si.s ceuvftE-^. 265

les pays, des moines de tout ordre et de toute couleur, et tout cela se faisait avec beaucoup de solennité... »

« Nous avons été émerveillés de la grandeur de l'Église du Collège Romain. C'est d'une magnificence de marbres, de dorure, de sculpture et de peinture à fresque qui dépasse toute expression. Le corps de saint Louis de Gonzague y est déposé dans un des autels latéraux et tout entouré de pierres précieuses. Le tout fornie un établissement, je ne dirai pas royal, car il y a ici une grandeur qui surpasse celle de la terre, mais qui a quelque chose de divin. On sent ici la manifestation d'une puissance plus haute, et on s'incline même involontairement devant elle. Nous ne sommes vraiment que des pygmées devant des choses pareilles. Je me sentais comme annihilé au milieu de ces établissements grandioses, et qui, dans leur calme, paraissent ne point participer aux agitations du monde. Oui, vraiment, il faut que Rome soit la ville des Césars chrétiens, de la plus grande puissance du monde, de la puissance spirituelle. Une puissance temporelle ne pourrait pas suffire à la remplir ; elle n'aurait pas assez de vie pour l'animer, car il n'y aurait pas en elle l'âme et le souffle de l'éternité. C'est Dieu même qui règne ici comme il règne dans le temple personnellement, et c'est pourquoi tout y est immense dans la grandeur comme dans la richesse. »

* On a beaucoup reproché à Rome d'avoir attiré à die l'or et l'argent de toute la chrétienté, et on â

parlé de cupidité, d'avarice, etc. Misère I Le voilà cet or î les voilà ces richesses ! Voyez ces basiliques, ces dômes, ces marbres, ces musées remplis de chefsd'œuvre. Rome rend au monde ce qu'elle en a reçu, mais elle le lui rend avec la vie du génie, avec le souffle divin qui a tout transfiguré ; comptez, si vous le pouvez, les trésors qui ont été prodigués dans Saint- Pierre, Saint-Jean de Latran, Sainte-Marie Majeure, dans mille autres églises ! Ces églises n'appartiennent-elles pas à l'univers ? N'est-ce pas là que Rome convoque toutes les nations pour les réunir dans son sein et les confondre dans une même foi, une même vie ? Rome n'est-elle pas la métropole de l'univers ? Et puisque l'univers entier {urhs et orhis) participe aux biens spirituels dont Rome est le réservoir et le canal, n'est-il pas juste aussi que toutes les nations de la terre y apportent le tribut de leurs biens temporels en contribuant à rendre à Dieu, [jar la magnificence du culte, l'hoiiimage qui lui est du, et à correspondre de quelque manière à l'abondance et à la richesse des biens célestes qni y sont déversés sur la terre ? C'est de ce haut point de vue qu'il faut envisager Rome, et non d'après les mesquins calculs d'une raison financière, qui, après tout, prend pour mesure de perfection la vie maLérielie do rhomme sur terre. »

a Noiis avons visité Saint-Jean de La Iran et le Baptistère de Constantin. C'est une suite de magnificences que je me sens iucapable de décrire. La façade de Saint- Jean est la plus belle que j'aie encore vue.

L'intérieur est d'une majesté remarquable. Il y a là des trésors de sculpture el de peinture. La chapelle des Gorsini est admirable. C'est dans le maitre-autel de cette basilique qu'est enchâssé l'autel en bois sur lequel saint Pierre offrait la sainte victime, et c'est également à ce maitre-autel que sont conservées les têtes de saint Pierre et de saint Paul, les deux inséparables apôtres. On nous a montré encore la table sur laquelle iNolre-Seigneur a fait, croit-on, la dernière cène et institué la très-sainte Eucharistie. Cette relique était autrefois revêtue d'or ; dans les guerres elle en a été dépouillée. Nous sommes sortis de là tout confondus de tant de grandeur, de richesse et de sainteté. »

Tous les jours c'était une visite à de nouyelles églises, tantôt gracieuses, calmes, charmantes, tantôt imposantes et magnifiques. L'abbé Bautain était frappé du soin, de la propreté, de la recherche qu'on remarque dans toutes les églises de Rome, tandis que les Romains n'ont pour leurs propres palais qu'un souci médiocre ; au rebours de nos pays soidisant civilisés, où le superflu, l'élégance et le luxe sont accordés à la demeure de l'homme, et trop souvent la misère et la négligence sont le partage de la maison de Dieu.

11 trouvait que la religion dominait ici la vie privée et la vie publique ; et de là des réflexions intéressantes sur l'état politique des nations. « Ce qui me plaît beaucoup ici, disait-il, c'est que les fêtes populaires sont toujours des fêtes religieuses, et qu'ainsi

le Ghristiauisrae préside à toute la vie des homiiies, aux choses les plus sérieuses, comme à leurs plaisirs. Quoi de plus beau que de voir tout un peuple en mouvement pour la résurrection du Sauveur ; et cette superbe illumination, qui ailleurs ne serait qu'un signe d'un événement humain, ne prend-elle pas un tout autre sens, quand elle devient le symbole de la lumière éternelle, que Jésus a rendue à l'humanité par sa résurrection ? Il en est de même ici de toutes les grandes fêtes de l'Église, et c'est surtout cela qui me fait aimer le séjour de Rome. Ceci est une des bonnes conséquences du gouvernement ecclésiastique, qui fait que le spirituel et le temporel sont toujours mêlés et quelquefois identifiés. Rien ne serait certainement plus digne et plus doux qu'une véritable théocratie, mais je crois que nous ne la trouverons qu'au ciel. »

Les courses de la journée se terminaient toujours par un bon repos dans une église, surtout quand on pouvait se rendre à une station des Quarante Heures, où le Saint-Sacrementétait exposé. L'abbé Hautain sentait vivement le besoin do rentrer au dedans et de se reposer dans la prière, alors surtout qu'il avait dû se répandre au dehors dans l'observation des œuvres de la nature ou de l'art, à quoi il était aussi porté par son esprit.

H passait assez souvent la soirée dans les principaux salons de Rome, à l'ambassade de France et à celle d'Autiiche, chez la princesse Borghèse, chez lady Acton, la princesse del Drago, etc. Il y avait là

pour lui non pas tant une distraction, d'ailleurs fort peu mondaine dans le sens que l'on donne d'ordinaire à ce mot, que le moyen de rencontrer les principaux cardinaux et les personnages marquants qu'il avait intérêt à connaître, et auxquels il se faisait ainsi présenter, sauf à les visiter ensuite en particulier. Nous ne pouvons insister sur les détails.

La visite que M. Bautain fit, au commencement d'avril, au Séminaire anglais, fut l'origine d'une pensée, poursuivie pendant quelques années, et assez importante pour que nous en fassions une mention spéciale. 11 avait rencontré Mgr Wiseman dans une soirée à l'ambassade d'Autriche, et il s'était rendu volontiers à l'invitation que le savant préftit lui avait faite de visiter l'établissement anglais à Rome. « Mgr Wiseman nous a fait très-aimablement les honneurs de son collège. C'est une belle institution, bien fondée et dotée. Les élèves suivent les cours de théologie de l'Apollinaire, qui est le séminaire diocésain de Home, et ils ont encore des instructions à la maison. Il paraît y régner un esprit assez large. 11 doit sortir de là des prêtres instruits, comme il en faut en Angleterre en face du Protestantisme. A l'époque de la Réforme, on a transformé en séminaire anglais les établissements destinés aux pèlerins anglais à Rome, et il paraît que ce séminaire est richement constitué. — On devrait bien en faire autant pour notre établissement français de Saint-Louis, qui ne signifie plus rien, et qui paraît aussi riche que le

séminaire anglais. Au lieu d'une douzaine de chapelains qui n'ont rien à faire, on aurait à Rome une maison de hautes études ecclésiastiques, où pourraient se former des prêtres distingués pour la France. »

M, Bautain qui unissait, chose assez rare, à une intelligence très-spéculative en philosophie, un grand sens pratique, et un vrai talent administratif, ne laissa pas dormir celte idée. Il rédigea, en rentrant chez lui, tout un plan d'organisation pour rétablissement qu'il entrevoyait comme très-utile à l'Église de France. H en parla, à Mgr Gapacini, son conseiller préféré, qui abonda dans son sens. Mgr Gapacini en entretint le cardinal Lambruschini qui approuva fort l'idée, U s'agissait évidemment de s'adresser au roi de France qui par son ambassadeur à Rome tenait en main cette vieille fondation de nos rois, laquelle avait échappé d'une manière providentielle aux ravages de la Révolution française. Mais Rome est la sagesse et la prudence même, et elle vit bien qu'elle ne devait exprimer directement aucun désir. Il fut entendu que M. Bautain, en retournant en France, agirait directement, et par ses hautes relations, sur la cour des Tuileries. Le P. Vaure, qui avait dû en entretenir le pape, écrivait le 5 mai à l'abbé Bautain encore à Rome: J'ai eu le bonheur de voir le Saint-Père, jeudi dernier 3 mai, et de lui faire part du projet que vous m'avez communiqué de transformer l'étabUssement de Saint-Louis des Français à Rome en un collège national dans lequel on admettrait un certain

nombre de jeunes ecclésiastiques distingués nar leur naissance et leurs talents qui puiseraient à la source première les vrais principes, et suivraient les cours publics de haute théologie à la Sapience ou au Collège Romain pendant plusieurs années. Sa Sainteté a trèsbien accueilli ce projet, en répétant plusieurs fois : 9 Volesse Iddio ! sarehhe hiiono (Plût à Dieu ! ce serait excellent !); mais cela ne dépend pas de Nous. » Je lui représentai qu'on en ferait la demande par votre entremise, et que le roi y consentirait sans doute, puisque les nominations seraient au choix de Sa Majesté, a Vous croyez donc que le roi le voudra? Eh bien I fatapure (allez de l'avant); pour Nous, Nous n'y mettons aucune opposition; au contraire. »

« Lorsque j'ai fait connaître au Pape que vous étiez l'auteur de ce projet et du plan, il a déclaré qu'il était content, bien content de vous. »

« Je vous engage à traiter cette affaire importante à Paris, elle est trop avantageuse pour que le roi ne l'approuve pas. Si on vous choisit, mon cher abbé, pour supérieur de cet établissement, vous ne serez point refusé à Rome. »

Recevez, etc.

Les dernières lignes de cette lettre nous donnent l'occasion naturelle de bien montrer les intentions toujours droites de l'abbé Bautain, et l'esprit qui l'animait. 11 écrivait le 12 avril à l'abbé Garl à Strasbourg en témoignant de toute la consolation qu'il éprouvait, d'être sur ce point parfaitement d'accord

L ABBK HAUTAIN,

avec lui et avec l'abbé de Bonuechose: « Toute notre conduite, dans l'affaire de St-Louis de Rome, est dirigée par cette vue, par ce sentiment, savoir: Distinguer soigneusement les personnes de la chose. Pousser de toutes nos forces à l'œuvre, parce qu'elle est bonne, et nous mettre entièrement de côté. Depuis que cette résolution a été bien formulée, nous soqimes très tranquilles et nous avons les allures bien plus libres pour traiter l'affaire. Si on nous y convie, nous répondrons à l'appel ; sinon, non ; et en toutes les démarches qui concernent cette affaire, nous éviterons de nous mettre en avant. »

Il y avait là cependant comme en perspective une possibilité de réaliser le désir de plus en plus ardent que la société de M. Bautain ressentait de se former en congrégation. L'une des préoccupations constantes de l'abbé Bautain était d'étudier tous les ordres religieux qui se présentaient là si naturellement à ses yeux. L'Oratoire de St-Philippe de Néri était le genre de congrégation qui tout d'abord l'attirait. Mais d'une part, il y avait à craindre que l'Oratoire de France, dont plusieurs me>nbres, au xviu^ siècle, s'étaient écartés de la sûreté de doctrine de leurs illustres fondateurs, ne fût à Rome l'objet (le quelque répugnance; et d'une autre part les maisons, indépendantes l'une de l'autre, selon la règle de St-Philippe, rentraient, par cela nJ^fhie qu'elles n'avaient pas de supérieur général, sous la main de l'Ordinaire de chaque diocèse. Il n'y fallait

pas penser pour Strasbourg. Aussi l'abbé Bautain abandonnait la chose à l'avenir et à la Providence, mais il s'intéressait vivement à tout ce qui lui montrait la vie religieuse.

Vers la fin de son séjour à Rome, après avoir visité un grand nombre de couvents, et plusieurs entre les autres où les religieux peu nombreux n'avaient plus d'autre occupation que la prière soit individuelle, soit au chœur, il écrivait dans son journal : « Je crois qu'il y a très peu d'âmes capables de mener une telle vie tout à fait saintement. J'aimerais beaucoup qu'à ces heures de prières et de chœur, on joignît des heures de travail, soit manuel soit intellectuel. Gela renouvelle l'existence de l'homme, et il se met alors à la prière avec plus de goût, et pam* ainsi dire avec toute son âme, quand la prière est en même temps un repos et une réparation. Le travail, manuel et intellectuel, fait sentir à l'homme tout à la fois sa force et sa faiblesse ; il lui donne le sentiment de sa dignité, et en même temps lui fait reconnaître le besoin qu'il a d'un secours supérieur pour avancer et arriver à un résultat. C'est ainsi que les fondateurs des premiers ordpes religieux concevaient la vie spirituelle. Aujourd'hui il n'y a d'ordres vivants que ceux qui travaillent et dont l'activité est profitable aux autres et à eux-mêmes : ainsi les Liguoriens (ou Rédemptoristes), les Capucins, les Franciscains et d'autres, qui se dévouent au ministère, les Trappistes qui travaillent la terre, et qui fabriquent tout ce qui leur est nécessaire, les Passionnistes, qui prêchent et

font des retraites, et enfin les Jésuites qui se consacrent à l'enseignement. Plusieurs autres ordres languissent. »

(f Je voudrais qu'on put fonder une maison, où le travail fût uni à la prière; et tous les degrés de travail, comme tous les genres de prières, suivant la capacité de chacun, depuis la culture de la terre et des matières nécessaires à la communauté, jusqu'à l'instruction de la jeunesse et l'étude des plus hautes sciences. Rien de plus large et de plus vivant, et en même temps de plus noble qu'une telle institution. J'y entrerais de grand cœur si je la rencontrais. Je ne sais rien qui relève plus l'homme et l'encourage davantage, que la vue de son travail utile, et des produits qui en sortent pour les autres comme pour lui. Le comble de la vertu est de pouvoir se désapproprier de son travail, et de ne point s'attacher à la possession du produit. Les Jésuites approchent le plus de ce degré de perfection, et c'est pourquoi ils ont tant d'influence et en auront toujours. Hien n'est plus fécond que l'activité bien réglée et commune. »

On a vu plus haut que M. Bautain avait apporté à Rome un ouvrage de philosophie, manuscrit, qu'il désirait soumettre à l'examen et à l'approbation du Saint-Siège. C'était, disait-il, le fruit de 20 ans de travail. M. Bautain était, en effet, professeur à Strasbourg depuis 1817, mais les premières années avaient été plutôt une recherche pénible qu'une exposition

de doctrine. Sa philosophie s'était formulée depuis qu'il avait été éclairé par rÉvaiigile.

Nous ne croyons pas qu'il ait jamais écrit un précis abrégé et complet de son enseignement. Le manuscrit qu'il apportait à Rome était sans doute sa Psychologie, qu'il publia peu de temps après, mais qui est précédée comme introduction d'une synthèse de la science philosophique. Attaqué par le clergé de France comme un novateur, renié par le chef de la philosophie universitaire comme un transfuge de l'éclectisme et un rétrograde, l'abbé Bautaiu ayant conscience qu'il travaillait utilement pour ramener à la foi les esprits égarés par une fausse direction de la science, l'abbé Bautain, disons-nous, eut été singulièrement rassuré et encouragé à poursuivre sa voie, s'il avait pu obtenir de l'Église une approbation de sa méthode philosophique.

Mais à mesure qu'il entrait en rapport avec les personnes les plus haut placées dans l'Éghse et qu'il entamait ce sujet, il voyait la réserve, la prudence qui apparaissaient. La réponse était la même de tous côtés : Rome n'approuve pas d'avance; Rome ne se prononce pas sur la Philosophie et ses diverses méthodes; elle condamne seulement une proposition scientifique si elle est en opposition avec un dogme. Le maître du Sacré Palais, chargé de donner Vimprimatur ou le nihil obstat, comme une simple mesure de censure préventive, offrait à M. Bautain de lire son ouvrage. Il avait été édifié delà lettre à Vévêque de Strasbourg, il se montrait très sympa-

27{j l'abbé bautain, sa vn: f.t ses oeuvres.

thique; mais ce n'était pas là une approbation. Un livre marqué de V imprimatur à Rome peut parfaitement, après cette formalité, passer a l'examen de la congrégation de V Index. Mais on lui disait généralement, et c'étaient les voix les plus autorisées qui s'exprimaient ainsi: Imprimez, imprimez sans crainte, en soumettant l'ouvrage, dans une préface, aux jugements que le Saint-Siège pourrait trouver à propos de porter sur le contenu. Rome ne veut niiUement arrêter l'essor et le développement de la science; elle surveille uniquement pour conserver l'intégrité du dogme, et elle est ainsi une sauvegarde inappréciable contre les erreurs. — Il n'y avait donc rien à attendre séus ce rapport, et il fallait avancer à ses risques et périls. L'homme ne saurait écba^jper icibas à la responsabilité de son activité, qui est pi'écisément son combat et son épreuve.

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