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CHAPITRE XXI

L ABBE BAUTAIN VICAIRE GENERAL DE M^R SIBOUR ET PROFESSEUR A LA SORBONNE.

Le Concile provincial de Paris en I84vi. — L'abbé Bautain Vicjiir'' GéneriL — L'insî tution des^ chapHlains deSninte- Geneviève. — Paué^>iiM"e de, saint Paul. — Le |>rotesseurde théologie morale à la Sorhotine. — Vie de lra\ail.

— E(Tit sur {'Education universitnire. — \j Imitation de Jésus-Christ. — Les tables tournantes. — L'abbé de Reinacti en Crimée. Sa mort. — L'Art de parler en public.

— Mort de Mgr Sihoiir. — Le grand-vicaire se retire.

Nous arrivons maintenant au sujet principal de la période que nous avons appelée la vie de l'abbé Bautain à Paris.

Après la terrible catastrophe de juin 1848, Mgr Sibour avait été appelé à succéder sur le siège de Paris au martyr des barricades, et il invitait l'abbé Bautain, qu'il connaissait et appréciait, à l'accompagner au concile provincial qui fut tenu à P.iris en 1849.

L'Église profitait de la liberté que le nouveau gouvernement promettait à la France, pour renouer

la chaîne de ces réunions sacrées, si nécessaires au maintien de l'unité de la vie dans le grand corps mystique de Jésus-Christ, Si la coopération de l'abbé Bautain fut utile au nouveau prélat dans cette occasion, nous ne saurions l'affirnier, mais nous pouvons le présumer par ce qui s'en suivit.

Le 31 décembre 1849, Mgr Sibour écrivait à M. Bautain une lettre empreinte delà plus touchante expansion. 11 le conjurait, au nom de l'amitié, de venir l'aider de ses lumièresetde sa sagesse, en consentant à accepter les fonctions de Vicaire général de Paris.

Fidèle jusqu'au bout à l'engagement qu'il avait pris à Strasbourg avec ses frères, de n'entreprendre aucune œuvre importante sans leur assentiment, M. Bautain les réunit à Juilly et leur soumit la demande de l'archevêque... La décision était grave. Il est évident que le supérieur de la Congrégation des Pères de Saint-Louis, acceptant la charge de Vicaire général de Paris, semblait mettre fin à la Communauté. Mais, dans la réalité, le fait était déjà accompli ; il ne s'agissait que de le constater. Dés 1846, nous l'avons dit, les premières atteintes à l'union s'étaient manifestées : cinq des plus anciens membres s'étaient retirés. Depuis qu'on était à Juilly, neuf jeunes ecclésiastiques, dont plusieurs fort distingués, avaient, il est vrai, donné leur nom à la Société; la dernière profession avait eu lieu en 1848; mais l'abbé Bautain avait été trop profondément atteint pour conserver aucune illusion ou aucun

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espoir; à tort ou à raison, il n'avait voulu faire aucun effort pour raviver son œuvre.

L'Assemblée des Pères n'hésita pas à consentir à ce qui était proposé, et au mois d'avril 1850, le nouveau grand-vicaire se trouvait installé à l'archevêché de Paris (1), et recevait la charge de Promoteur.

Il ne nous appartient pas de déterminer d'une manière précise quelle part l'abbé Bautaiu a pu prendre aux actes qui ont marqué l'administration de Mgr Sibour, durant les sept années qui ont précédé la terrible catastrophe dont ce prélat fut l'innocente victime. Nous dirons seulement, avec l'auteur d'un remarquable article nécrologique qui parut dans la Semaine religieuse de Paris, le 26 octobre 1867, que « toutes les mesures qui avaient pour but d'encourager la science ecclésiastique etde consacrer l'influence sociale du clergé trouvaient en M. Bautain un soutien zélé et intelligent. » Ainsi, il fut nommé président de la commission des études, qui était spécialement chargée de l'examen des livres soumis à l'approbation archiépiscopale. Il s'occupa activement de la nouvelle circonscription des paroisses et de l'établissement de l'adoration perpétuelle, de la fondation du journal La semaine Religieuse, et de l'institution des chapelains de Sainte-Geneviève.

Mgr d'Angers, ancien supérieur des chapelains

i) Rue de Greutlio-SaiQt-GermaiQ.

378 l'abbii; hautain,

de Sainte-Geneviève, dans un discours qu'il prononça, le 16 juillet 1876, dans celte église, (1) disait de l'abbé Bautain : « cet homme éminent, dont je ne saurais rappeler la mémoire sans y mêler l'accent de ma reconnaissance, devant cette belle institution des chapelains de Sainte-Geneviève, à laquelle il lui a été donné d'attacher son nom. »

L'archevêque de Paris eut, en effet, en 1851, la pensée de réclamer pour le culte cet édifice construit auxvin® siècle en l'honneur de sainte Geneviève, et qui fut profané à la Révolution par sa transformation en Panthéon, où furent transportées des cendres que la vraie grandeur n'a point illustrées. Rendu à sa première destination sous la Restauration, ce monument avait de nouveau {)erdu son caractère religieux à la suite de la révolution de 1830. Le gouvernement qui succédait à la république de 1848 accueillit favorablement la réclamation du prélat. On entra en pourparlers, et il fut établi que Sainte-Geneviève, sans devenir un centre paroissial, et sans porter atteinte aux droits de Saint-Etienne-du-Mont, aurait une destination particulière.

L'église de Sainte-Geneviève devait être tout à la fois le siège d'un chapitre, où de jeunes prêtres distingués viendraient se perfectionner dans la science ecclésiastique, et un foyer d'enseignement chrétien pour la jeunesse des écoles. Cette idée rentrait tellement dans les tendances habituelles de l'abbé Bau-

(1) Voir plus haut p. ;i66.

SA VIE ET SiCS OEUVHES. 379

tain, qu'on pourrait lui en attribuer l'initiative, si d'ailleurs Mgr Sibour n'eût eu lui aussi les mêmes aspirations.

Le gouvernement accorda le traitement de six chapelains et les frais nécessaires d'appropriation. Un règlement rédigé par le vicaire général déterminait nettement le but de l'institution et les moyens de l'atteindre.

Le chapitre de Sainte-Geneviève était destiné à donner à de jeunes prêtres désireux de se youer à la prédication, trois années de séjour à Paris favorable à leurs études. On n'était admis qu'à la suite d'un concours sérieux, consistant en épreuves écrites et en épreuves orales sur des sujets donnés chaque fois par l'autorité épiscopale. Les élus étaient chargés, sous l'autorité d'un doyen, de desservir l'église en y entretenant un culte régulier. Les chapelains y devaient prêcher à tour de rôle et y attirer les élèves des nombreuses écoles ou institutions qui peuplent ce quartier. Sainte-Geneviève ne possédant pas de presbytère qui piit offrir aux chapelains un logement, on loua provisoirement une maison à proximité de l'église, où ces jeunes prêtres furent soumis à une vie commune sous la direction de leur doyen. M. Bautain aimait à les visiter et à s'entretenir avec eux.

Les chapelains reçurent les honneurs d'un habit de chœur distingué, et le privilège de conserver le litre et les insignes de leur dignité, en sortant du chapitre après leurs trois ans révolus.

^t!U l'abbé BAL'TAL\,

Mgr Sibour voulant stimulerlemouvementreligieux de la jeunesse studieuse, que les soins des chapelains de Sainte-Geneviève venaient de réveiller, fonda une Fête des écoles. Chaque année, pendant l'hiver, on devait célébrer à Sainte-Geneviève une solennité extraordinaire où seraient convoquées les autorités universitaires et les sommités du monde savant. Le panégyrique de l'une des grandes lumières de l'Église serait prononcé devant cette assemblée d'élite.

En 1853, ce lut Monseigneur lui-même qui, pour le début de Tinstitution, prononça le panégyrique de Saint Augustin. En I800, son vicaire général fut chargé de s'acquitter de cette noble tâche.

Ce fut à cette occasion que l'abbé Bautainfit le panégyrique de Saint Paul, devant un auditoire où se pressaient, parmi les autorités de la science, les personnages les plus notables de l'Institut et du gouvernement, qui étaient attirés par le nom de l'orateur en même temps que par le désir de témoigner leur intérêt pour la jeunesse studieuse.

M. Bautain déclarait, en commençant son discours, que nul n'oserait après Bossuel refaire le panégyrique de Tapôtre des Gentils, et qu'il ne parleraitque desa science. Il considérerait, disait-il, ce grand homme sous un point de vue qui était plus à sa portée, et qui se rapprochait davantage de ses études. Il le représenterait comme savant, et comme philosophe : il divisa donc son sujet en deux parties. Il montrait dans la première que l'enseignement de l'apôtre offre les qualités principales de l'esprit philosophique; dans

la seconde que la vie de Saint Paul présente le modèle du vrai philosophe.

Dans ce discours, qui, de l'avis des meilleurs juges est l'une de ses œuvres les plus actievées, l'abbé Bautain revient encore une fois sur son erreur passée. En rappelant le passage de saint Paul relatif aux philosophes qui ayant connu Dieu par ses œuvres ne l'ont point glorifié comme Dieu (Rom. i, 19-26j, il s'écrie:

« Ah ! Messieurs, quand je vous rappelle ce point de la doctrine de saint Paul, et que je vous en réprésente toute la force, vous pouvez m'en croire ; car moi-même j'ai résisté à ce texte et, pendant quelque temps, j'ai fait ce que j'ai pu pour y échapper. Afin de donner un plus beau champ à la parole de Dieu, j'étais porté à affaiblir la valeur de la raison humaine ; et pour étoutïer d'un seul coup le rationalisme, dont j'avais connu tous les égarements, je menaçais la vie même de la raison, comme ces médecins imprudents qui risquent de tuer un malade en attaquant trop violemment la maladie. Oui, si j'ai péché alors, j'ai péché par un excès de foi, mais l'Église, toujours sage, parce qu'elle est assistée de l'Esprit divin, n'approuve aucun excès, pas même ceux qui semblent lui être profitables. Elle ramène toujours à la modération, qui est la vraie sagesse dans les choses de ce monde ; et avec une douceur dont je lui ai été profondément reconnaissant, elle a redressé une mauvaise tendance qui pouvait devenir un égarement. » Nous n'avons point à donner ici une analyse de ce

remarquable discours (1), mais nous pouvons dire que l'abbé Baulain dont la foi et la piélé étaient unies à une grande soif de lumière et de science se trouvait en plein dans son élément quand il étudiait le plus profond parmi les écrivains sacrés; et que, dans le vaste champ d'inquisition philosophique où il s'élançait, l'orateur put montrer toutes les richesses d'une savante et noble éloquence.

A la fin de 1853, sur les instances de Mgr Sibour, l'abbé Bautain, quoique professeur émérite et doyen honoraire de Faculté, accepta les fonctions de charge du cours de théologie morale à la Sorbonne. L'enseignement, d'ailleurs, avait toujours été sa vocation. Il était surtout professeur, il en avait à un haut degré les qualités. M. Gérusez, l'un des meilleurs professeurs de la Faculté des lettres de Paris, disait de lui: « Bautain est notre maître à tous. »

L'enseignement de l'abbé Bautain attira autour de sa chaire de Théologie Fauditoire le plus nombreux et le plus sympathique. La salle du cours devint bientôt trop étroite, et il fallut passer dans le grand amphithéâtre. Mais plus tard, lorsque la fatigue eut nffaibli la voix du professeur, on dut se réduire à un moins vaste local où les places étaient occupées de bonne heure par les auditeurs empressés. — Pendant neuf ans M. Bautain put suffire à ce laborieux et fructueux ministère.

(I) Publié chez Adrien Ledeic et C'*', Paris. In-8% p. 72.

L'abbé Baiitain déplorait pour l'Église de France le vide qu'avaient laissé les anciennes écoles théologiques fondées canoniquement; il n'avait garde de leur comparer les Facultés de théologie universitaires, mais il appréciait vivement l'avantage de ces dernières pour tant d'hommes du siècle qui ont soif de vérité, et qui errent dans le doute, faute d'une voix qui la leur montre avec force, courage, talent et simplicité. « Les Facultés de théologie, disait-il, sont de grandes catéchèses chrétiennes, comme celles d'Origène et de ses successeurs à l'école d'Alexandrie. C^est une gloire et un bonheur pour TUniversité do les posséder dans son sein: une gloire, parce que, du moins, le drapeau chrétien la couvre encore de son ombre protectrice; un bonheur, parce que ce drapera de l'éternelle vérité abrite encore sous ses plis un asile sacré où les âmes ébranlées dans leur foi, ou languissantes dans leur bonne volonté, peuvent trouver uii remède à leurs blessures et à leurs défaillances (1) ».

Le cours de théologie morale fut inauguré la première année par la Morale chrétienne comparée aux divers systèmes de morale. L'abbé Bautain, qui avait déjà traité ce sujet dans sa jeunesse, le développa magistralement. Entrant en matière , les années suivantes, il prit d'abord poursujet de ses conférences la Conscience ou les actes huniains, puis la Philosophie des lois. Ces trois cours furent publiés par l'auteur (2). Il entre alors dans l'exposition de la loi

(1) Prf'fiiCP de la première partie <\u bé'-alngne (inéilit).

(2) La Morale de l Evangile comparée aux divers systèmes

384 LABBÉ BAUi'ALX,

religieuse positive ou le Décalogue; et il venait de terminer cette partie de son vaste sujet, lorsqu'une paralysie du larynx vint en 1863 lui interdire la parole en public.

L'abbé Bautain était un remarquable travailleur. Les soucis et les affaires (\\vi lui donnait sa charge de Grand-vicaire Promoteur du diocèse ne l'enipèchaient pas de consacrer un tiers de son temps au collège de Juilly et surtout à la communauté des Dames de Saint-Louis. Pendant ce temps, son cours de la Sorbonne, les sermons pour le Carême et pour les fêtes, les œuvres de charité, ne chômaient point. Et il trouvait encore le temps d'écrire. Il avait toujours un nouvel ouvragesur le tapis. Toujours calme et toujours actif, il avait une parfaite liberté d'esprit en toute chose. Dans les plus graves affaires, comme dans les plus futiles en apparence, il était tout à la chose du moment, mais il se possédait et il savait employer toutes ses heures sans trouble et sans hésitation. Un détail, minime en soi, montre cependant quel empire sa volonté avait même sur son corps. Lorsque, après le repas de midi, il sentait le besoin du sommeil, il s'asseyait devant sa table de travail, posait devant lui sa montre en fixant les dix ou les quinze minutes qu'il accordait à ce repos, s'endor-

de morale. Pans, chez A. Vaton, in 8», 1855. — Lo Philosophie dts lois Pans, chez Didier ei G'% 1860, iQ-8» et in-i2. — La Comniewe. Paris, chez Didier et C'«, 1800, in-8° et \n-\l.

SA ViE KT SIS ŒUVRES. 385

niait aussitôt profondément, et se réveillait frais et dispos au moment où l'aiguille touchait le terme fixé.

Tous indiquerons les divers ouvrages qu'il a publiés en suivant la date de leur apparition.

En 1850, à l'occasion de la loi sur l'Instruction secorïùdi\re,\\écY\\'\isoï]\[yvedeVÉdiicationpiihliqueen France au XIX^ siècle, dont les premiers chapitres parurent dans le Moïntenr catholique. Mais il interrompit cette publication pour ne point troubler la paix qui semblait s'établir entre l'État et le clergé par les concessions de cette loi, qu'il regardait cependant comme insuffisante. Son livre, qu'il laissa désormais dormir parmi ses papiers, renfermait une histoire de rUniversité impériale, royale^ etc., qui est tracée de main de maître, et montrait ensuite toutes les libertés que les catholiques pourraient réclamer, avec quelque de chance succès, dans le siècle où nous vivons. Nous avons cru pouvoir publier avec avantage, en 1876, cet écrit, qui date d'un quart de siècle, et cependant trouve encore aujourd'hui sou àpropos (1). C'est le propre des esprits éminents d'écrire des ouvrages qui surviA^ent aux circonstances et ne sauraient vieillir.

En 1852, l'abbé Bautain publiait miQ Imitation de Jéms-Christ. Il n'avait point la prétention de donner

{\) De V Education -publique en France au xix« siècle par l'abbé Bautain. Paris, chez Bray et Retaux, I87tj, ia~6», iv-

une traduction nouvelle de ce chef-d'œuvre, et il reconnaissait tout le [iiérile de celle d'un grand écrivain qui avait conlristé TÉ^^dise par sa chute. La librairie catholique ne pouvait plus convenablement répandre Vlinitation de Lamennais sans éveiller de pénibles impressions, et était venue demander à l'abbé Bautain de publieruneéditionnouvelle. Depuis trente ans il trouvait dans Vlmitaûon la nourriture et la consolation de son âme ; il accepta.

Il voulut se servir tout simplement delà traduction deGonnelieu, mais il fallut y faire tant de corrections qu'on ne pourrait plus dire quel est l'auteur de celle qu'il publia. Elle est simple etcorrecte. « A l'exemple de Lamennais, dit l'abbé Bautain, nous faisons suivre chaque chapitre d'une réflexion, qui, dans notre intention, et pour justifier le mot, doit être une explication intelligente ou un résumé du chapitre, mais toujours dans l'ordre de Vidée, et non pas sous le rapport du sentiment et de l'onction. Il nous a semblé que vouloir ajouter des sentiments pieux à ceux de ['Imitation serait une entreprise vaine, car ce qui distingue cet admirable livre, c'est l'onction dont il est tout pénétré, tout rempli, et personne ne fera jamais mieux sous ce rapport. Nous avons donc tâché, par nos Réflexions, de parler à l'esprit du lecteur après que l'auteur avait parlé à son cœur, soit pour lui faire mieux comprendre l'idée du chapitre, soit pour lui en montrer l'enchainement et le but; en un mot, nous avons voulu l'instruii e après qu'il avait été touché...» « Après chaque réflexion nous avons mis une

courte pratique... une espèi'e de sentence ou de résohilion, sous une forme hrève, (jm résume encore ridée (lu clia[)ilre, en indiquaul le fruit pi iucipal que nous devons en tirer. »

A l'époque même dont nous parlons, la manie et, on pourrait dire l'épidémie des Tables tournantes avait envahi les esprits à Paris. Pour les uns, jeunes et légers, c'était un passe-temps, un divertissement. D'autres en étaient plus sérieusement occupés, et faute de principes religieux ou de science profonde, devenaient des prôueurs ou des adeptes de l'influence mystérieuse. Les hommes sensés regardaient et réfléchissaient. Au nombre de ces derniers se trouvait l'abbé Bautain que son esprit portait toujours à sonder le fond des choses. AJ. le comte Desbassayns de Richement, ancien gouverneur des Indes françaises, esprit cultivé, adonné aux mathématiques et aux sciences naturelles, réunissait dans son salon une élite d'hommes instruits po:ir assister à des expériences sur ces phénomènes étranges, et en chercher l'explication. Dans ces réunions se trouvaient plusieurs ecclésiastiques des plus respectables et des plus marquants de l'époque. M. Bautain était du nombre, et nous pourrions en citer d'autres dans les rangs de l'Épiscopat.

Comme philosophe, l'abbé Bautain examina soigneusement les phénomènes qu'il avalisons les yeux, jugeant les causes par les effets, et poussant l'induction jus(]u'à la dernière limite des faits, jusqu'à en épuiser toute la portée. Cette inquisition lui ayant

montré des esprits intelligents et mauvais, avec lesquels on entrait en rapport par une vaine et coupable légèreté, il voulut, comme prêtre prémunir les fidèles contre les ruses du démon, et il publia une brochure sur ce sujet (1). Il se rejouissait, en terminant sa solide argumentation, de ce que cette dangereuse aventure servirait d'une part à combattre les matérialistes, et d'autre part à manifester toujours plus les doctrines de J'Église sur les esprits bons et mauvais, et le sens profond de sa liturgie à leur sujet.

Tandis qu'il menait à Paris une vie tout occupée d'œuvres importantes, l'abbé Bautain eut à supporter la douleur de la mort d'un de ses fidèles disciples. L'abbé Adrien de Reinach s'occupait à Juilly de l'éducation de la jeunesse avec ses anciens confrères, MM. Cari, de Regny, Mertian, et avec plusieurs membres plus récents de la Société. Encore dans la force de l'âge (il n'avait que 43 ans), et jeune de cœur, d'esprit et d'allures, il exerçait sur les grands élèves un ascendant remarquable; son air noble, la franchise et la vivacité de sa parole, unies à une bonté d'âme qui se montrait dans son fier regard, inspiraient à tous sympathie et respect à la fois.

Aux vacances de 1855, il voulut satisfaire sa piété en faisant le pèlerinage de Jérusalem et il écrivit de là des lettres touchantes. En revenant, il passa à

(\) Avù aux Chrétifna f;ur les tables tournantes et parlantes par un ecclésiastique. Paris, chez Périsse Irères, 1853.

Gonstantinople. Mais là, la prise récente de Sébastopol, qui venait d'avoir lieu le 8 septembre, lui donna l'idée d'aller visiter en passant le théâtre de ces beaux combats qui faisaient vibrer en lui une veine guerrière héréditaire, lly alladoncen touriste. Son nom et les relations de famille le firent bien accueillir par l'État-major; et il put causer à son aise de cette guerre dont il avait suivi, sur les cartes et dans les journaux, toutes les péripéties.

L'aumônier en chef, l'abbé Parabère, lui manifesta la vive peine où il était, ayant vu partir, aussitôt après la victoire, un bon nombre d'aumôniers. On venait de décider que l'année hivernerait en Crimée. Elle allait se trouver exposée à la rigueur du climat, aux privations de l'éloignement de la patrie, et manquant de secours religieux suffisants. Le pieux et chevaleresque Reinach n'hésita pas à offrir de rester, et de se dévouer à ce ministère ; l'offre fut acceptée aussitôt avec joie. Quelle ne fut pas notre surprise lorsque notre ami nous écrivit sa déteraiination, nous demandant de lui expédier en toute hâte des effets d'habillement et de campement, des livres, de l'argent, tout enfin, car il n'avait que le simple bagage d'un amateur en vacances!

Adrien de Reinach se dévoua pendant tout l'hiver à nos pauvres soldats décimés par des maladies contagieuses dans les hôpitaux ou les baraquements de Kamiesch. C'était un ministère nouveau pour lui, et il était tout heureux d'ouvrir le ciel à ces braves, qui l'accueillaient comme un ange de Dieu. Après six

mois d'un dévouement qui dut le rendre cher à Jésus-Cbrist, il gagna à son tour ces terribles fièvres qui ont fait plus de victimes peut-être que les boulets et la mitraille. Transporté à Constaniinople par une mer affreuse, avec une cargaison de mourants, il apprit par l'aumônier de l'hôpital français qu'il n'avait que quelques heures à vivre. Il ne s'en doutait pas; mais cette âme toute donnée à Dieu se disposa pieusement au passage de celte terre au ciel ; et il mourut loin de tous les siens, dans la paix du Seigneur, le 16 mars 1856. Notre douleur fut grande, mais il n'y avait pas lieu aux regrets. Son sort n'était-il pas digne d'envie ?

Tandis que l'abbé Bautain commençait à publier ses conférences de la Sorbonne, comme nous l'avons dit plus haut, il se sentit porté à exposer les fruits d'une expérience de quarante années sur VArt de parler en public (1). Il expose dans cet écrit les dispositions naturelles ou acquises qui sont nécessaires à l'orateur qui improvise, et quel est le rude et intelligent travail qui doit préciser et soutenir la parole. Il applique ces données aux divers genres de discours: politique, judiciaire, académique, religieux. M. Campaux (2) dit de cet ouvrage de l'abbé Bautain: « Ce livre est peut-être de tous ses ouvrages, après le Panégyrique de saint Paul, le mieux

(!) Vart de parler en public. Paris, ch'-z Hachette, 1855. Ia-Î2, 40f> p. (•2) V. discours déjà cité.

SA VIE ET SES OEUYRIfS. 391

venu, parce que l'auteur s'y est mis tout entier, et qu'il parle avec amour d'un art dont il connaissait tout le prix, et qu'il possédait en perfection. »

Le 3 janvier 1857, l'Église de Paris fut jetée dans une douloureuse stupeur par le crime ou l'acte de démence qui la priva de son archevêque, assassiné à Saint-Éiienne-du-Mont. Ce jour-là, l'abbé Bautain n'avait pas dû accompagner le prélat. S'il avait été aux côtés de Mgr Sibour, l'assassin ne se serait peutêtre pas borné à une seule victime, car le Promoteur, par les devoirs de sa charge, avait attiré sur sa personne la colère du criminel.

L'abbé Bautain était personnellement fort attaché à Monseigneur ; il fut donc très-affecté de la catastrophe. Et comme les divers noms qui circulaient pour la succession ne lui inspiraient pas tous une égale sympathie, il voulut se retirer immédiatement. Les vicaires capitulaires durent insister auprès de lui pour que sonéloignementde l'administration n'ajoutât pas une difficulté de plus aux difficultés du moment. Mais lorsque l'on lut assuré que Tarchevêque de Tours, MgrMorlot, serait appelé à occuper le siège de Paris, l'abbé Bautain connaissant la prudente et sage lenteur du prélat, qui mettrait du temps pour se déterminer dans le choix de ses aides, préféra se retirer pour éviter toute compétition. 11 pressentait l'orage, car il n'avait pu exercer la charge ingrate (!e surveiller tout le clergé de Paris sans exciter des mécontentements. Son caractère franc et ferme n'avait

3U2 l'abbé bautain, sa vie et ses oeuvres.

pu plaire à tout le monde. Et cepeuflant il était si peu sévère au fond et si bienveillant, que, pendant son administration de sept ans, nul ne fut officiellement traduit ou condamné au tribunal de l'officialité. Mgr Donnet, archevêque de Bordeaux, toujours fidèle dansses amitiés, s'empressa d'envoyer à l'abbé Bautain des lettres de vicaire général honoraire de son siège.

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