L AFFAIRE DE LOUVAIN
Les quatre professeurs de l'université de Louvain combattus au sujet des forces Dalurelli:s de la raison. — Leurrecours à Rume. — Réponse de la S. Congrcgaiion de ïlndex. — Part que Tabbe Bautain prend a celle controverse. — Conduite des quatre professeurs.
Dans le cours de l'anoée 1870,ilse présenta un nouveau fait relatif à la question des forces naturelles de la raison; et on peut dire qu'il faisait suite à l'incident que nous avons rapporlé plus haut (c. xxii), car les propositions romaines signées par M. Bonnetty servirent de base à la nouvelle décision formulée par la congragalionde Vindex. Ce fait excita an plus haut point l'intérêt de l'abbé Bautain.
Quatre savants professeurs de l'université de F^ouvain, dont deux appartenant à la faculté de Théologie, MM. Boelen et Lefebvre, et deux à la faculté des lettres, MM. Ubaghs et Laforêt, professeurs de Philo=
l'abbé hautain, sa VI k et ses oeuvres. 416
Sophie, soutenaient une opinion qui, non-seulement était combattue, mais qui était déclarée erreur théologique par des adversaires ardents, au nombre desquels se distinguait M. le chanoine Lupus de Liège, auppuyé même par l'illustre P. Perrone.
Les professeurs disaient que la raison de l'homme, à son origine, a eu besoin d'un secours intellectuel extérieur pour entrer en exercice. Quant à la suite des générations, la chose ne leur semblait pas faire difficulté, puisqu^il est constant que la raison de l'enfant ne se développe que sous l'action de la parole de ses devanciers.
Ces messieurs déclaraient que leur doctrine philophique était au nombre des opinions libres se mouvant entre les deux opinions extrêmes opposées, l'une qui prétend que la connaissance des vérités religieuses est le produit spontané de la raison ; l'autre qui affirme que, dans l'état de nature déchue, les forces de la raison, en ce qui concerne Tordre moral et religieux, sont entièrement détruites.
La première, en niant la révélation, détruit le Christianisme. La seconde, en renversant la raison, ébranle la foi, puisque les prœamhula fidei, comme s'exprime saint Thomas, ne sauraient être démontrés que par les principes de la raison. Cette dernière erreur a été condamnée dans Luther, Calvin et Baïus.
De nos jours, la sacrée congrégation de VIndex, pour écarter les opinions qui, de près ou de loin, pouvaient conduire à cette erreur, a formulé quatre
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propositions souscrites par M. Boonetty avec un empressement digne d'éloge.
Les professeurs de Louvain, pour mettre un terme à une division regrettable entre docteurs catholiques animés des deux côtés d'un vrai zèle pour l'orthodoxie, résolurent de s'adresser à la Congrégation de Vlndex dans la personne de sou Préfet, l'éminent cardinal d'Andréa, lui soumettant leur doute et provoquant une décision, qui leur fut en effet adressée en date du 2 mars 1860 (1;.
Nous allons reproduire les questions adressées à Rome et la réponse qu'elles provoquèrent. L'abbé Bautam entra à cette occasion en rapport avec ces professeurs, comme nous le verrons plus loin.
Propositions soumises au jugement de Rome :
« lo Est-il permis à des auteurs catholiques, dans une discussion purement philosophique touchant les forces naturelles de la raison humaine, d'enseigner que Dieu, s'il l'eût voulu, eût pu, il est vrai, créer l'homme de telle sorte, que, par la seule force de sa raison et à l'aide des vérités de l'ordre naturel gravées dans son esprit, sans avoir nul besoin d'un secours extérieur quelconque, il fût parvenu au plein usage de sa raison ; mais qu'il semble pourtant préférable de dire que l'homme, tel qu'il naît aujourd'hui, a besoin en outre, pour acquérir ce plein usage
(1) Toute l'exposition de cette affaire se trouve dans la Revue catholique de Louvain d'avril 18(30; et elle est reproduite dans le journal le Monde du lundi 2 avril, et dans l'Ami de la Religion du 25 avril.
de la raison, d'un secours intellectuel extérieur, secours qui, toutefois, ne doit pas être considéré comme la cause efficiente par laquelle il parvient, mais comme une simple condition sans laquelle il ne peut parvenir à cet usage de la raison suffisant pour acquérir la connaissance distincte de Dieu et des vérités morales ?
« 2° Est-il permis à des auteurs privés, de leur autorité privée, de censurer cette opinion, en affirmant qu'elle se rattache aux doctrines perverses de Baïus et de Calvin, et qu'elle est contraire à la Sainte Écriture, au sentiment unanime des Pères et des théologiens, aux définitions de l'Église et aux propositions de la Sacrée Congrégation de l'Index ?
« 3" Peut-on regarder comme entachée de calvinisme l'interprétation de ceux qui enseignent que les paroles de l'Apôtre (Rom, I. 19, 20) doivent être entendues, comme tout le contexte semble l'indiquer, d'hommes vivant en société et jouissant du plein usage de la raison?
« 4*^ Est-il permis de blâmer et de noter d'une manière injurieuse des auteurs catholiques qui affirment qu'il faut entendre dans le même sens, c'est-à-dire, d'hommes jouissant du plein usage de la raison, cette proposition de la S. Congrégation de V Index: Le raisonnement peut prouver avec certitude l'existence de Dieu, la spiritualité de l'âme et la liberté de l'homme ?
Louvaiu, 1^^ février 1860.
Réponse :
Éminents et illustres professeurs.
« Ayant reçu votre lettre que vous m'avez adressée en date du 1^' février de cette année, j'ai chargé quelques doctes et savant théologiens consulteurs de cette Sacrée Congrégation, d'examiner et de peser avec soin votre doctrine philosophique touchant les forces naturelles de la raison humaine, doctrine que vous exposez si clairement dans votre lettre, et qui, comme vous l'attestez, est enseignée par les professeurs à l'Université de Louvain qui a rendu tant de services. Or, ces théologiens, et avec eux le R. P. Secrétaire, après avoir examiné la chose soigneusement et mûrement, et réunis par nous en consultation, s'accordant avec nous dans un même sentiment, ont jugé:
« 1° Que la doctrine exposée ne renferme absolument rien de contraire aux quatre propositions émanées, il n'y a pas bien longtemps, de cette Sacrée Congrégation touchant les forces naturelles de la raison. »
« 2^ Qu'elle doit à bon droit être rangée au nombre de ces questions philosophiques qui peuvent être librement discutées dans les deux sens par les philosophes catholiques ; et par conséquent : »
« 3° Qu'il faut en ce qui concerne cette doctrine, s'en tenir à la Constitution du Pape Benoît XIV qui
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commence par ces mots : Sollicita et provida, au i23(l).«
a Je suis heureux, excellents professeurs, de vous communiquer celte décision, et je vous félicite de tout mon cœur de votre soumission respectueuse si profondément sincéreenvers le siège apostolique, qui est la colonne et le soutien de la vérité. »
Rome, 2 mars 1860.
Jérôme, Gard, d'andréa, préfet.
Fr. Ange Vincent Modena, secrétaire.
L'abbé Bautain plus que tout autre fut heureux du résultat obtenu. Use sentait appuyé et compris nonseulement sur ce point particulier, mais on peut dire sur sa philosophie en général, qui insistait à tous les degrés sur le secours extérieur, sur l'excitation delà vie objective pour le passage de l'être à l'existence, de la puissance à l'acte dans toute force créée.
Il écrivit aux professeurs de Louvain une lettre qu'il publia dans VAmi de la Religion du 26 avril, et il leur disait, après avoir lu toutes les pièces de cette correspondance :
« Cette lecture, qui m'a vivement intéressé, a éveillé dans mon esprit bien des souvenirs qui y dormaient depuis vingt ans ; et j'ai été heureux de
(1) Le § 23 de la Constitution Sollicita insiste sur la charité et l'humilité avec lesquelles le$ autpurs catholiques doivent se traiter les uns les autres dans les opinions non encore jugées par l'Eglise.
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retrouver dans votre exposé préliminaire de la question et dans votre lettre à Son Eminence le préfet de la Sacrée Congrégation, sinon ce que j'ai dit autrefois dans une discussion semblable, ouverte il y a vingt-cinq ans, au moins ce que j'ai voulu dire et ce qui était au fond de ma pensée. On m'a reproché alors, non sans motifs, d'avoir trop diminué la puissance naturelle de la raison. Mais jamais je n'avais eu la folle pensée de détruire la raison elle-même en la sacrifiant à la foi, et c'est pourquoi j'ai signé en 1840 la 3^ et la 4® des quatre propositions formulées, il y a quelques années, par la Sacrée Congrégation, lesquelles servent en ce moment de règle à votre discussion. »
« Cependant la question de la puissance naturelle, si grave qu'elle soit, n'était pour moi qu'une question secondaire, ou du moins elle en supposait une autre, que j'ai en vain présentée à mes adversaires d'alors, qui n'ont jamais voulu me suivre sur ce terrain. On parlait toujours de la raison seule, réduite à ses seules forces naturelles, et ou entendait par là une raison suffisamment développée, en pleine jouissance d'elle-même à l'aide de tous les moyens de la science humaine, de la civilisation et de la tradition. Je demandais alors, mais en vain, ce que vous avez demandé à votre tour avec plus de bonheur: Comment la raison naturelle s'est-elle développée? Et,s'ilest constant qu^elle ne peut se développer toute seule, qu'elle n'a point en elle-même l'iniative de son exercice, et qu'il lui a fallu un secours extérieur
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pour exciter le mouvement primitif de ses facultés et la formation de la connaissance, peut-on dire qu'elle ait jamais été seule, et qu'à elle toute seule elle ait produit tout ce qu'elle a fait? La question, de logique qu'elle était d'abord en roulant sur là portée et l'étendue de la raison naturelle, devenait psychologique, en cherchant le commencement du développement primitif de la raison et de l'acquisition de la connaissance. Je n'ai jamais pu attirer la controverse sur ce point, et pendant vingt années, la question principale à mon avis, puisque la solution de l'autre en dépendait, est restée dans l'obscurité ou indécise. »
« Vous venez de la reprendre. Messieurs, et je vous en félicite, parce que c'est la question vraiment philosophique^ qui domine la première et qui peut seule, comme vous l'avez compris et parfaitement exprimé, si elle est bien résolue, ruiner à fond la prétention du rationalisme à la spontanéité absolue et tout à fait indépendante de l'esprit humain. Vous avez eu le bonheur de faire ce que je n'ai pas su ou pu faire, en mettant à sa place et dans son vrai jour la question préalable, sans laquelle la seconde restera toujours obscure. Vous avez eu un plus grand bonheur encore, et je ne saurais trop vous en féliciter, c'est d'avoir si clairement, si philosophiquement exposé l'opinion que je crois la vraie en cette matière, que la Sacrée Congrégation de V Index ai àéchvé qu'elle ne contenait rien de contraire aux quatre propositions, règles de la matière, et qu'ainsi on
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pouvait la soutenir et l'enseigner dans les écoles catholiques, sans inconvénient, avec le respect de l'adversaire. Vous avez obtenu par là un immense résultat, qui, à mon sens, a fait faire un grand pas à la philosophie chrétienne. »
On voit, par les dernières paroles, que l'abbé Bautain se retrouvait avec bonheur sur son vrai terrain. Aussi, en livrant sa lettre à la publicité, avait-il le désir d'attirer un développement philosophique sur le sujet en question devant le monde savant. Il demandait de quelle nature pouvait être le secours extérieur nécessaire à la raison, et par qui il était donné, non pas à l'homme actuel qui le reçoit évidemment par la parole de ses semblables, mais à l'origine au premier homme.
Les professeurs de Louvain, par un sentiment de délicate charité qui les honore, ne voulurent point continuer en public une discussion qui, dans ce moment de triomphe pour leur opinion, aurait pu contrister leurs adversaires; mais ils répondirent d'une manière privée, se félicitant de l'adhésion chaleureuse de l'abbé Bautain, et lui offrant un ouvrage du docteur Laforêt, dans lequel la question est clairement élucidée d'après les principes de saint Thomas (1).
(1) Les dogmp.s catholiques, par le D. Lalorêt. — 2* éflition, 1860. 4 vol.iii-12.