CHAPITRE XXV
Mgr Darboy nomme l'abbé Bautaio vicaire général honoraire. — Transformation de iasntiété du Collège de Juilly. Ecrits: Epitres et évamjiles des dimanches et des fêtes. Id. pour le carême. Manuel de Philosophie morale. — Dernière ann^e : Plan de méditations. Les choses de l'autre monde. — Môrl de l'abbé Bautain. — Portrait par M. i'abbe Lamazou.
Au moment où l'abbé Bautain subissait l'accident qui le forçait à descendre de sa chaire, le diocèse venait de perdre le vénérable cardinal Morlot. On apprenait bientôt que le choix du gouvernement pour remplacer l'archevêque de Paris tombait sur Mgr Darboy, évêque de Nancy. Quelques mois plus tard en effet le Saint-Siège lui donnait l'institution canonique.
L'abbé Darboy, plus jeune que l'abbé Bautain, avait été son collègue dans l'administration de Paris, et avait conservé pour lui des sentiments pleins d'af-
fectioD, de respect et nous pourrions dire de reconnaissance. L'évêque de Nancy était l'un des plus chauds admirateurs des écrits de l'abbé Bautain, et il ne manquait pas d'en donner le témoignage à leur apparition.
Mgr Darboy arriva à Paris où il sut gagner du premier coup la sympathie detoutsonclergéàla Retraite ecclésiastique qu'il prêcha au mois de septembre. Dés le mois de novembre suivant, lorsqu'il fut constaté que le professeur de théologie morale ne pouvait plus reprendre son cours à la Sorbonne, l'archevêque voulut, comme compensation, le tenir attaché à son administration et lui conféra le titre de Vicaire général honoraire. Pendant les années qui suivirent, et jusqu'à la veille de sa mort, Fabbé Bautain fit partie du conseil de l'archevêque, où ses talents et sa longue expérience des affaires donnaient une grande autorité à ses avis.
Si l'abbé Bautain voyait arriver l'âge où l'activité diminue, et où le prêtre, tout en voulant mourir sur la brèche, se sent de plus en plus attiré vers les calmes régions de la méditation et de la prière; ses amis, de leur côté, après trente-cinq ans d'une vie toute consacrée à l'enseignement soit à Strasbourg, soit à Juilly, n'aspiraient pas moins à un repos bien mérité.
L'abandon d'un collège qui était à la fois leur propriété et le champ de leur travail, offrait bien des difficultés. On ne pouvait en remettre la gestion qu'en
des mains sûres. On l'eût volontiers cédé aune Congrégation enseignante : mais l'occasion ne s'en présenta pas. On s'arrêta à un autre parti.
Les anciens élèves, appartenante toutes les diverses phases de l'établissement, gardaient un véritable attachement à leur vieux collège, et on pensa favoriser cet esprit de corps et conserver les traditions en leur donnant un nouvel aliment.
La Société civile, qui était la forme légale sous laquelle vivaient les directeurs-propriétaires , fut changée en Société anonyme par actions ; et on fit un appel aux anciens élèves pour venir apporter leur nom, plus encore que leurs capitaux, à l'œuvre nouvelle, dans laquelle les premiers et principaux actionnaires ne se réservaient aucun privilège. Plus de deux cents répondirent à l'appel. Leur apport en numéraire servit à embellir, à rajeunir le vieux collège, tandis que l'apport des anciens directeurs consistait dans la propriété même immobilière et mobilière.
De cette sorte un conseil d'administration nommé en assemblée générale, et formé des noms les plus honorables, prenait la direction supérieure de l'œuvre, et pouvait placer à la conduite du collège les hommes qu'il trouverait les plus experts et les plus dignes.
La direction fut confiée à M. l'abbé Maricourt, qui pendant deux années s'acquitta brillamment de sa tâche. M. Maricourt, qui ne désirait faire qu'un intérim, s'était formé sous les auspices de iM. Bautain. Bientôt, avec le concours de Tabbé Bautain et peu de temps
avant sa mort, les RR. PP. Oratoriens furent définitivement appelés à diriger cette maison d'éducation qui avait été l'œuvre illustre de leur congrégation au dix-septième et dix-huilième siècle. Les temps nouveaux se reliaient ainsi aux temps anciens, et Juilly revenait aux maîtres qui l'avaient fondé.
A peine l^abbé Bautain avait-il dû cesser son enseignement oral, qu'il publiait deux volumes de piété : ses Méditations sur les Épitres et Évangiles des Dimanches et des fêtes, et les Méditations sur les Épitres et Évangiles du Carême (1). Ce fut pour lui un travail bien doux, car toute sa vie avait été une constante méditation de l'Évangile et des Épitres. Il ne faisait donc, en publiant ces livres, que résumer pour autrui ce que les docteurs, les saints et la grâce intérieure lui avaient donné de lumières pour le profit de sa propre àme.
Deux ans avant sa mort, déjà affaibli par l'âge, mais toujours jeune pour la discussion sur la liberté de renseignement, il publiait une réponse au projet deM. Duru5% ministre de l'instruction publique, relatif à l'obligation de l'instruction primaire (2).
L'année suivante, toujours désireux d'être utile, en unissant la science à la pratique, il écrivit un Manuel de philosophie morale (3), dans lequel il donnait la substance de divers ouvrages qu'il avait publiés sur
(1) 2 in 18 de 780 et 640 p. Paris chez Hachette 1863-1865. ((2) V. jouroal La France du 19 mars 1765. — V. Bulletin de la Société générale de l Education, 1872. (3) Paris, chez Hachette. Id-12 de 440 p. 1866.
la matière : les lois, la conscience, la liberté morale, les devoirs. « C'était, disait-il, une espèce de catéchisme de morale, résumant toutes les principales questions, et donnant seulement les applications les plus importantes. » 11 espérait « que ce manuel passerait dans les mains des maîtres et des disciples, et que par sa brièveté et sa clarté, il aiderait les uns dans leur enseignement de tous les jours, et les autres dans leurs études préparatoires à leurs examens et à la science de la vie. »
On eût dit que l'abbé Bautain, sentant sa fin approcher, ne voulait pas perdre un jour sans répandre la lumière de TÉvangile qu'il avait mission d'annoncer : vœ mihi, si non evangelizavero, répétait-il avec l'apôtre, et il travaillait toujours ; sa vie était aussi réglée que s'il eût été en Communauté; et du reste, sans la difficulté de l'âge, il aurait demandé à entrer dans l'Oratoire.
Au commencement de sa dernière année il publiait, sous le titre, trop compliqué et peu avantageux, à^Idées et plans pour la méditation et la prédication (1) la substance d'un certain nombre de ses sermons formant quelques séries de sujets, tels que les Béatitudes, la Connaissance de Jésus-Christ, la Vie surnaturelle, la charité, etc. En général les plans de ses sermons étaient de si substancielles méditations que nous l'avions souvent engagé à les donner au public chrétien.
(1) Paris, chez Hachette 1867. Iû-12, 420 p.
-4^« L'ABKI^ BAUTAIN,
Mais le travail le plus remarquable qu'il fit pendant cette année 1867, et qui montre combien son intelligence était dans sa pleine puissance, c'est l'ouvrage auquel il donna le titre bien inspiré de : Les choses de Vautre monde — Journal d'un philosophe. C'étaient en effet les grandes vérités éternelles, insaisissables pour les sens, qui en étaient le sujet.
Nous croyons qu'il voulut terminer sa vie en reproduisant, sous une autre forme, et exempt de ses inexpériences de jeunesse, l'important ouvrage de la Philosophie du Christianisme qui avait marqué son début dans la vie chrétienne, et qui, rempli de pages admirables, toutes vivantes de foi et de lumière, avait semé sous ses pas mille difiQcultés et mille peines. La fin de sa carrière se reliait ainsi à ses dé- Ws et marquait l'unité de sa vie.
Si nous pensons que le souvenir du premier ouvrage inspira le dernier, nous nous fondons d'abord sur l'identité du sujet et aussi sur cette circonstance, que nous avons trouvé dans les manuscrits de l'auteur une autre tentative de reproduction de la Philosophie du christianisme. Ce sont des lettres sur les mêmes sujets, et qui devaient en remplacer plusieurs du premier ouvrage, en écartant ce qui avait été un objet de critique.
La forme donnée aux Choses de Vautre monde, est celle d'un journal inlime, écrit par un professeur de philosophie spiritualiste éclectique, qui arrivé à la maturité de la vie, entouré d'une femme pieuse et d^une jeune enfant, devise su ries grands problèmes qui agi-
SA VIK ET SKS OiUVHKS. 4^9
teutresprit humain. Les solutions que la philosophie chrétienne donne à toutes les questions, telles que la personnalité de Dieu, son union à Thomme, la vie future, avaient été jusque-là laissées de côté par lui, philosophe indépendant, comme n'étant pas assez scientifiques. Il y revient et trouve sur ces divers sujets des lumières inattendues dans l'enseignement des savants chrétiens.
Le cadre adopté par l'auteur lui a permis d'entremêler aux plus profondes discussions les scènes de la vie privée, et de toucher ainsi à toute la sphère religieuse. Ce livre, écrit avec la hauteur d'intelligence, la perspicacité psychologique, et nous devons ajouter, avec la foi profonde et la maturité qu'on remarquait dans l'abbé Bautain, était terminé quelques semaines avant sa mort. Nous nous sommes empressés de le publier (1).
Il nous reste à dire quelle fut la fin de cette vie si sacerdotale et si bien remplie.
Pendant l'été de 1867, il continua de partager son temps entre Juilly et Viroflay. H aimait ce dernier séjour, parce qu'il y trouvait mieux qu'ailleurs le silence et l'éloignement des affaires qui lui permettaient de se recueillir.
Il suivit les exercices de la retraite ecclésiastique à Paris avec une régularité et un esprit de foi qui avaient profondément édifié le clergé parisien. Il écoutait les exhortations spirituelles du PèreOIivaiut
(1) Paris, chez Hachette 1868. ln-1-2, de UO p.
avec tout le recueillement et toute la candeur d'un jeune séminariste (1),
Du 23 au 27 septembre, il assistait comme membre du jury d'examen, aux diverses séances du concours des chapelains de Sainte-Geneviève. Son attention ne s'était pas lassée un instant durant les longues épreuves qu'avaient à subir les candidats. On pouvait lui appliquer en particulier ce légitime hommage qui a été rendu aux doctes et zélés examinateurs : « Si leurs fatigues ont été grandes, ils ont trouvé une compensation dans le respect et l'assentiment unanimes qui ont acueilli leurs décisions. »
Le 13 octobre il avait célébré avec sa piété ordinaire le saint sacrifice de la messe dans le village de Yiroflay. Il se proposait d'assister le mardi suivant, 15 octobre, au Conseil hebdomadaire de l'archevêché, et de se rendre de là à Juilly, où l'appelaient une prise d'habit et la fête de la Supérieure des religieuses de Saint-Louis. »
Mais, frappés de la perturbation visible qui s'opérait dans sa santé, à la suite de sa maladie du larynx, ses hôtes appelèrent le lundi 14 un médecin qui le fit renoncer à son projet, et consentir à un traitement énergique pour le lendemain.
Il ne se coucha le soir qu'après avoir dit régulièrement son office et ses prières ordinaires, et ne consentit pas à être veillé. L'inquiétude était telle, cependant, qu'une garde se tinttoute la nuit dans Tap-
(1) V. la notice nécrologique citée plus bas.
parlement voisin, et put constater que le malade no reposait pas.
Le mardi matin, le mal avait fait des progrés effrayants, une crise dernière était imminente. 11 demanda le curé de Viroflay, auquel l'avant-veille il s'était confessé, reçut les derniers sacrements, baisa trois fois le crucifix avec amour, et s'éteignit une heure après en pleine connaissance. Dans ces moments suprêmes, armé de la mâle et calme énergie qui fut toujours le trait saillant de son caractère, il ne voulut point recevoir les soins empressés que l'on prodigue aux malades, afin de ne point distraire sou âme de la pensée de Dieu devant qui il allait paraître.
La cérémonie des funérailles fut d'abord célébrée à Viroflay le vendredi suivant en présence de iMgr de Sura, doyen de la Faculté de théologie, et des vicaires généraux de Paris représentant Mgr l'archevêque. Le deuil était conduit par les neveux du défunt, MM d'Auribeau et Ernest Guillaume. Ses amis de Juilly, qui étaient accourus au moment de l'événement, reconduisirent immédiatement le corps pour être inhumé dans le cimetière de Juilly. C'est là que l'abbé Bautain avait voulu reposer en paix auprès de ses filles, les Dames de Saint-Louis.
Au service qui fut célébré dans l'église du village, le R. P. Lescœur, de l'Oratoire, prononça une oraison funèbre qui émut les cœurs de la nombreuse assistance accourue du collège, du couvent et de Paris.
432 l'aRBÉ BAUTAIX,
H n'est pas besoin d'insister en ce moment sur la douleur que durent éprouver les vieux frères de TabbéBautain, et toute laCommunauté de ses pieuses filles qui perdaient leur maître vénéré et leur père très-aimé, mais cette douleur était chrétienne, cest tout dire en un seul mot.
Nous voulons terminer ce livre en reproduisant le portrait de l'abbé Bautaiu tracé par la main d'un prêtre du diocèse de Paris, bien distingué par les dons érainents de l'esprit et du cœur, et que les épreuves de la Commune ont, depuis lors, rendu vénérable et cher à l'Église de France.
Non-seulement ce portrait répond bien à notre propre sentiment, et l'exprime en meilleurs termes que nous n'aurions su le faire ; mais il a, en outre, à nos yeux, l'avantage de venir d'un membre de ce clergé de Paris qui durant dix-sept années a pu voir de prés le Promoteur, le Professeur de Sorbonne et le grand-vicaire.
Voici donc les paroles de M. l'abbé Lamazou, Évéqueplus tard, et aujourd'hui décédé (1).
« Le trait caractéristique de la physionomie de l'abbé Hautain, c'est un rare et imposant ensemble de talents variés, dont un seul aurait suffi pour distinguer un homme. Il était à la fois philosophe pro-
(1) V. l'article n«^crnlo^ique sur l'abbé Bautaio dans la Semaine religieuse de Paris du 26 octobre 1857. Ce numéro dut être tiré à plus de dix mille exemplaires, et fut reproduit en brochure pour satisfaire aui demandes du public.