CHAPITRE TI, PAGE
Nous croyons intéresser et édifier le lecteur en retraçant ici les faits particuliers que nous avons pu réunir, se rapportant aux dangers auxquels l'abbé Colmar échappa à Strasbourg pendant près de dix ans; car depuis la constituiiou civile da clergé, en 1790, la poursuite contre les prêtres qui avaient refusé le serment ne cessa plus, sauf quelques courts répits, jusqu'à l'automne de 18U0.
L'abbé Colmar, tres-connu et très aimé dans sa ville natale, y trouva sans nul doute beaucoup d'aide et de facilités pour échapper aux recherches et aux poursuites ; mais aussi la trahison, excitée par l'appât de la mise à prix de sa tête, avait beau jeu contre un homme aussi populaire. Et, si on put admirer la foi et le dévouement de tant de fidèles qui le couvrirent de leur protection, si on put être frappé des ressources d'esprit et du courage invincible de cet apôtre au carai;tère si français, on dut reconnaître plus d'une fois qu'une protection toute providentielle le sauva des mains de ses persécuteurs.
L'abbé Colmar obligé de chantier sans cesse de domicile pour passpr la nuit, pour célébrer le saint sacrifice, tantôt dans un grenier, tantôt dans une cave ou dans quelque recoin bien j^ardé, traversait souvent les rues de la ville. Il s'accommodait alors de tout costume. Il s'habillait souvent en garde national, en sergent de ville, en ofticier même.
Un jour son costume au lieu de le sauver faillit le perdre, il s'était revêtu d'un uniforme de général pour porter les secours de la religion à quelques fidèles. Il arriva ainsi sur une place où différents groupes de soldats se trouvaient réunis. Prenant l'abbé pour le général Moreau, ils Tentourérent, lui demandant avec cris et menaces de payer la solde qu'on leur retenait depuis longtemps. Aucune représentation du soi-disant général Moreau ne fut écoutée, les soldats s'emportèrent en menaces et en coups, et il aurait infailliblement succombé, si un officier inconnu à l'abbé Colmar ne lût survenu, et n'eût, en tâchant de calmer ces furieux, laissé à Tabbé le temps de s'éloigner rapidement. Une s'habilla plus jamais en général.
Une autre fois, une femme se disant dangereusement malade le fit demander pour recevoir les derniers sacrements. Comme toujours lorsqu'il s'agissait du salut des âmes, il y courut sans inquiétude pour lui-même, déguisé en soldat. Dans la rue il rencontra un ami protestant, qui l'interpellant par son nom lui aemanda où il allait ainsi accoutré. Colmar se voyant reconnu lui avoua qu'il portait les secours divins à une personne qu'il nomma. Sun interlocuteur avait précisément entendu parler du complot, et lui découvrit le plan de cette vile créature qui pour gagner les mille écus promis à qui livrerait la tête du proscrit, l'attirait dans sa maison pour le livrer à ses bourreaux qui l'y attendaient.
Ses amis étaient donc toujours bien anxieux lorsqu'il était appelé à visiter des malades inconnus. Un jour on le demande chez mademoiselle Humann et madame Breck pour administrer une personne dont on laisse l'adresse. 11 y avait lieu de craindre un nouveau piège, mais l'abbé n'en tient compte, prie quelques instants, s'habille en garde national et part. Arrive dans la rue qui lui avait été indiquée, il cherche le numéro de la maison, et ne le trouve point. 11 va, revient plusieurs fois, distinguant les numéros qui précèdent ou qui suivent celui qu'il cherche, sans jamais parvenir à son but. Après avoir repété ce manège inutilement, et trop exposé désormais à éveiller l'attention des nombreux passants, il revient désolé chez lui. On apprit peu de jours après que là aussi on lui avait tendu un piège.
Un soir la police vint frapper à la porte d'une maison, où elle avait appris que Tabbé Colmar s'était retiré : Celui-ci, habillé en domestique, un bougeoir à la main, leur ouvre avec le calme le plus parfait. Le chef de la bande annonce qu il vient chercher et saisir le proscrit. Le domestique lui répond fort tranquillement qu'il sera bien difficile de le
trouver. Il parcourt avec eux tous les appartements, les aide et les éclaire dans leur minutieuse perquisition jusqu'à ce qu'ils se soient décidés à continuer ailleurs des recherches aussi infructueuses.
Un autre jour l'abbé Colmar venait d'offrir le saint sacrifice dans une famille fidèle et retournait chez lui sous l'habit d'un manœuvre. Les agents de police le remarquèrent et lui demandèrent quelle était sa profession. Il répondit qu'il était maçon; on lui objecta que ses mains étaient bien délicates pour un tel travail ; cependant on le laissa poursuivre son chemin.
Plus tard il aima à se couvrir des vêtements de charbonnier ou de meunier portant sur la tête un sac de charbon ou de farine, parce qu'on se hâtait rie faire place à l'homme haletant sous sa charge poudreuse.
L'intrépide apôtre changeait souvent de retraite pour passer la nuit ; et dans plusieurs maisons de catholiques dévoués de Strasbourg il y avait des cachettes, qui ont sauvé plus d'un prêtre, et qui n'ont jamais été découvertes. L'entrée de ces recoins obscurs pratiqués soit dans une cave, soit dans un grenier, soit même parfois dans un appartement était soigneusement dissimulée. Madame Breck et son inséparable amie, après l79o, avaient quitté l'appartement loué jusquelà rue Sainte-Elisabeth, et avaient acheté une maison'proche les remparts, non loin de l'hôpital militaire, et l'avaient fort bien appropriée pour leur vie dévouée à la jeunesse. Là le Père spirituel avait sa retraite toujours assurée et les espions le savaient.
Un matin, il était quatre heures à peine, deux membres du conseil départemental, avec une troupe de soldats armés, font tout à coup irruption chez madame Breck, fouillent la maison de la cave au grenier; mais l'abbe Colmar avait eu le temps de gagner sa cachette, et il fut encore sauvé.
Voici encore un autre trait arrivé dans les dernières années du siècle, et qui montre d une part la charité de ce saint prêtre, et d'une autre part la protection vraiment maternelle qui veillait sur lui.
Une ancienne religieuse le prévient de se tenir en garde contre les morsures d'un chien enragé qui s'était trouvé dans le quartier. Quelques jours après^ l'abbé Colmar est appelé auprès d'un mourant, dont, par négligence peutêtre ou par ignorance, on ne lui signale pas la maladie. Le prêtre y courut et trouva le pauvre homme tranquille, fort disposé à recevoir les secours de la religion. L'administration des sacrements avait suivi la marche sérieuse et ordinaire en
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pareilles circonstances, lorsque survint dans la chambre le médecin, qui étonné de voir l'abbé entourant de ses soins, sans aucune méfiance, un hydrophobe, lui adressa en latin quelques mots pour l'avertir du danj^er. Mais lorsque le malade aperçut le médecin qui l'avait fait souffrir, et entendit ces paroles en langue étrangère, il fut pris d'un accès de fureur effrayant.
L'abbé Colmar ne se doutant pas de la réalité, ou bien emporté par son zèle devant cet accès de fièvre, serra le malheureux dans ses bras avec tendresse, et parvint enfin à le calmer ; se relevant de là il était tout couvert de bave : heureusement il n'avait reçu aucune blessure. Mais une circonstance donna de vives inquiétudes à ses amis, c'est qu'une légère égratignure qu'il s'était faite au visage le matin même, avait été en contact avec le poison. Et en effet, malgré toutes les précautions que l'on put prendre et tous les moyens qu'on employa, on ne put empêcher l'abbé Colmar d'avoir une fièvre nerveuse, qui lui donnait le délire toutes les nuits et qui mit sa vie en danger. Il en guérit lentement, et s'en ressentit encore bien des années plus tard.
On conçoit avec quelles angoisses avait pu être gardé et soigné chez madame Breck^ et grâce à un médecin protestant, un tel malade qu'il fallait soustraire en même temps à tous les soupçons et à toutes les recherches.
A peine commençait-il à se remettre et pouvait-il se lever qu'eut lieu une nouvelle visite domiciliaire. Les commissaires, au lieu de commencer par le rez-de-chaussée, allèrent droit au deuxième étage où il se trouvait^ et en entrant dans le cabinet où était pratiquée la cachette, ils foulèrent aux pieds, sans même le voir, un linge sacré servant à la messe (un corporal) que i'abbé dans sa hâte venait de laisser tomber. Ils sortirent du cabinet sans avoir rien découvert, poursuivirent leur minjtieuse perquisition dans tous les appartements et partirent déçus. Mademoiselle Humann eut à ce moment une terrible crise de nerfs bien justifiée par de semblables émotions.
Environ à cette même époque, l'abbé Colmar, rétabli de sa maladie, pénétra dans la prison d'un de ses confrères, l'abbé Stark. et il y passa la plus grande partie de la nuit pour le préparer à la mort. L'abbe Stark avait été pris et accusé d'avoir exercé le saint ministère. Il avoua hautement que cela était vrai, et il porta héroïquement sa tête sur l'échafaud en témoignage de son apostolat.
Un capitaine d'artillerie, demeurant dans la caserne même des canonniers, tomba dangereusement malade, et manifesta
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le désir de recevoir les derniers sacrements. On en informa l'abbé Colmar en ne lui cachant pas le danger qu'il y avait pour un prêtre de s'introduire le soir dans la caserne. L'abbé fait une courte prière dans la chapelle domestique, et se rend aussitôt auprès du malade. Il le confesse, l'administre, et sort sans accident. Le malade meurt dans la même nuit. Mais l'abbé Colmar avait perdu dans cette occurrence un étui 011 il gardait les actes de mariages et de baptêmes. Inquiet, car une quantité de personnes eussent été compromises, il envoie le matin à la caserne un fidèle serviteur, qui retrouve l'étui intact au pied d'une marche de l'escalier. On considéra comme une sorte de fait miraculeux^ que tant de soldais passant sans cesse par là n'eussent point vu ou ramassé cet objet, qui avait pour le prêtre tant d'importance.
Un misérable, nommé Roufs, qu'on voyait bien des années plus tard à Strasbourg vivant comme portefaix, et que les familles catholiques ne pouvaient rencontrer sans éprouver un sentiment d'horreur, avait voulu gagner les mille écus promis à la traîtrise. Et un soir, malgré l'obscurité et le déguisement il reconnut l'abbé Colmar traversant la place qu'on appelle la place du Sable. Il court à lui et le saisit fortement par les épaules ; mais l'abbé se dégage par un violent effort, et s'esquive au plus vite dans des ruelles, sans pouvoir être retrouvé par son indigne ennemi.
Dans une autre circonstance la protection divine qui couvrait ce prêtre intrépide se manifesta d'une manière qui parut inexplicable à ses persécuteurs eux-mêmes. Un jour on le savait dans la maison qui était son principal asile, la maison de madame Breck, et on plaça deux gendarmes à l'entrée d'un bastion où il devait nécessairement passer. Comme l'attente était longue ils s'assirent. La nuit commençait à peine que l'abbé sortit de la maison, il passa devant eux, ils le reconnurent, ils voulurent se lever et ne le purent, se sentant comme fixés à terre. Aussi ne manquèrent-ils pas de le déclarer publiquement un sorcier.
Voilà les faits particuliers que nous avons pu recueillir. Mais les dangers que courut l'abbé Colmar durent être bien nombreux, car son zèle puur le salut des âmes fut incessant, et la durée de l'épreuve fut de dix ans. Aussi les faits que nous avons racontés ne sont-ils certainement qu'une faible partie de ceux où la protection de Dieu se manifesta sur un apôtre réserve à d'autres travaux encore en faveur de la sainte Eglise de Jésus-Christ.
LETTRES ÉPISCOPALi:S EN FAVEUR DE lA COMMUNAUTÉ DE SAINT LOUIS.