CHAPITRE IV
LE COURS DE PHILOSOPHIE, REPRIS A LA FACULTE DES LETTRES PAR LE PROFESSEUR CONVERTI, EST SUSPENDU.
A l'académie, cours d'Esthétique 1820-21. — Les Paraboles de Krumniacher. — Cours de Métaphysique 1821-22.— Grand retentissement. — Etudes de médecine. — Visite et blâme public par l'Inspecteur général de l'Université. — Lettre du Professeur au Kecteur. — M. Baulain est destitué de sa chaire au collège, et son cours à la faculté est suspendu.
Que s'élait-il passé dans la vie extérieure du professeur, tandis qu'à l'intérieur sa vie était si complètement changée?
Nous avons vu dans le premier chapitre, que M.Bautain, arrêté tout à coup dans son enseignement au mois de mars 1819, avait essayé sans succès de reprendre son cours au mois d'octobre suivant, et que répuisement de sa santé l'avait condamné à une douloureuse impuissance de toute occupation.
Ce fut le lo août 1820 qu'il fut présenté à Baden
l'abbé BAUTAIN, sa vie et ses OEUYllES. 73
à mademoiselle Humann. Peu après, à Strasbourg, dans la maison de M. Garl, beaii-frère de mademoiselle Humann, le professeur se mit à fréquenter les deux pieuses dames qui ne s'étaient jamais séparées depuis leur union religieuse de 1797.
Il semble que la santé de M. Bautain se ressentit aussitôt du bien-être moral qu'il commençait à éprouver, car il reprit son enseignement à la Faculté des Lettres, et probablement aussi au Collège pour l'année scolaire 1820-1821. Il fît à l'Académie'un cours d'Esthétique. L'incident qu'il a raconté plus haut de la lecture de Klopstock interrompue par une défaillance, se rapporte bien au cours d'Esthétique qu'il professait en ce moment. C'est alors qu'il fut admis en pension pour sa nourriture auprès de mademoiselle Humann et de madame Breck.
Dans le cours d'Esthétique, le professeur se montra tout aussi attachant et aussi séduisant que dans ses cours antérieurs, si nous en jugeons par l'enthousiasme avec lequel nous en parlait, longtemps après la mort da M. Bautain, un ancien militaire qui s'était trouvé en garnison à Strasbourg en 1821. Ce respectable vieillard nous disait comment on se pressait en foule autour de la chaire du professeur ; et il ne se consolait point d'avoir égaré dans ses nombreuses pérégrinations les rédactions soigneusement faites des leçons entendues avec tant d'intérêt.
Ce cours n'était pas encore complètement dirigé par l'esprit chrétien; mais ce premier hiver passé sous l'influence de la parole de mademoiselle Hu-
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mann venait d'apporter un grand changement dans renseignement du professeur.
A Pàques,le cours d'Esthétique était remplacé par un cours de Psychologie, dont mademoiselle Humann suggérait les données principales. Le professeur se laissait guider ; tout amour-propre cédait devant la lumière.
Ce fut évidemment d'après les conseils de mademoiselle Humann qu'il entreprit alors, pour se perfectionner dans la langue allemande, la traduction, publiée en 1821, des Paraboles de Knimmacher. Ces paraboles, très-gracieuses comme littérature, répondaient admirablement à la méthode scientifique de mademoiselle Hamann, car les sujets en sont tirés ou des Livres saints ou de la nature, et ils nous montrent toujours les vérités célestes se reflétant ici-bas en images pour nous élever vers la beauté infinie. Le professeur les traduisait avec amour; on le voit par le soin extrême qu'il y a mis, et par la pureté et la simplicité du style (1).
(I) Les Paraboles traduites pir M. Bautaia ont eu plusieurs éditions, dont la dernière chez les libraires Dérivaux à Strasbourg, et D' zobry à Paris. — Dès qu'elles fuient connues en France, plusieurs autres traductions furent publiées, qui n'ont pa> le méiile et le parfum, si on p(;ut pnrler ainsi, du lang.ij^^e du jeune Professeur. Nous avons toujoijrs mis ce livre dans ks mains de nos enf mts, quoiqu'on n'en goûte vraiment le charme qu'à uq âge plus avancé.
Les vacances suivantes durent être d'un piquant intérêt. On séjourna à Baden, oùM. Cousin, avec qui M. Bautain était resté fort lié, vint mêler sa brillante parole aux causeries philosophiques de lapetite société.
L'année scolaire 1821-22 fut décisive pour le professeur. Il fit à l'Académie un cours de Métaphysique, qui marquait une évolution complète dans son enseignement philosophique, et qui eut un grand retentissement. Nous allons en montrer les graves conséquences.
Ce cours de métaphysique attirait, comme toujours, un nombreux auditoire, et provoquait des rumeurs de diverses sortes dans la ville. M. Gampaux, dans son éloge de 1869, nous dit : « Tandis qu'avec Faudace de la jeunesse il cinglait, toutes voiles déployées, en pleine Ontologie, sans souci des écueils que recèle cet océan, des auditeurs peu bienveillants recueillaient dans ses paroles ce qui pouvait prêter à des difficultés pour les colporter dans la ville ; et, les bonnes âmes aidant — elles ne manquent jamais — faisaient circuler sous son nom des -propositions énormes. Il avait dit, par exemple, un jour dans une de ses leçons : Dieu n'existe pas, mais il est ; ce qui est une vérité banale dans la langue de la métaphj'Sique, opposant à la contingence et à l'écoulement de la matière le caractère de l'absolu qui constitue l'être infini. On supprimait purement et simplement la seconde partie de la proposition, et,
en ne retenant que la première, on lui faisait dire: il n'y a pas de Dieu. On pense s'il fallait beaucoup de propositions de ce genre pour compromettre un homme; une seule aurait suffi. »
Nous voulons noter ici, comme un signe de l'ardeur de M. Bautain pour la science, que ce fut à Pâques de cette année 1822 qu'il entreprit ses études de médecine, tandis qu'il menait de front son double et vivant enseignement de philosophie au Collège et à la Faculté. La connaissance de l'homme physique était pour lui un complément nécessaire de la philosophie. Ce n'était certes pas un élève ordinaire de la Faculté de médecine, que ce jeune professeur portant dans ses études un esprit supérieur capable de la juger. Il le fit bien voir plus tard dans sa thèse pour le doctorat.
Ce fut pendant l'été de 1822, que Aï. Budan de Saint- Laurent, inspecteur général de l'Université, fut envoyé de Paris, et vint assister un jour au cours de philosophie de l'Académie. A la fin de la leçon il inflige publiquement une humiliation au professeur en blâmant son enseignement devant tout son auditoire.
La cause de ce blâme était plus élevée que les bruits dont parle M. Gampaux.
Nous avons trouvé dans les manuscrits de M. Bautain une longue lettre, datée du 1^^ juillet 1822,
adressée par U. Bantain au Recteur de l'Académie, et qui nous a semblé d'un intérêt tout particulier. Elle a pour but de justifier, non pas le professeur, puisque, y est-il dit, M. l'inspecteur n'incriminait pas ses intentions, mais la doctrine et la méthode que l'inspecteur déclarait nouvelle et menant aux plus désastreuses conséquences. Elle enlevait toute base, disait-il, à la croyance religieuse, puisqu'elle niait la portée de la raison pour la certitude. L'auteur de la lettre montre alors que sa méthode était adaptée à l'état de son auditoire à demi allemand, pour qui la raison n'avait plus de valeur absolue. Il expose la marche platonicienne qu'il a prise comme philosophe chrétien, et il la justifie par le fait de l'amélioration morale des jeunes gens qui l'écoutent avec avidité et qui s'attachent à leur maître. Il en conclut que sa méthode n'offre pas pour la foi religieuse les dangers que l'on redoute.
Il indique alors une autre cause de l'alarme éveillée dans Strasbourg par sa parole. Les jeunes théologiens protestants, attirés autour de la chaire du professeur, adoptaient volontiers les conséquences catholiques qui ressortaient des principes métaphysiques exposés par M. Bautain ; ainsi, l'existence des esprits bons et pervers qui entourent l'homme, la chute originelle, la nécessité de mortifier la chair et d'humilier l'orgueil pour arriver ù la lumière et à l'amour.
La Faculté de Théologie protestante s'était inquiétée, et s'était peut-être trouvée d'accord avec l'orthodoxie catholique pour agir auprès de l'Autorité à Paris.
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Chose remarquable I C'était l'Université quiélevait la voix, comme douze ans plus tard allait le faire Févêque de Strasbourg, et presque dans les mêmes termes, pour signaler le danger du procédé scientifique du professeur. Nous verrons plus loin, que M. Bautaina reconnu très-sincèrement lui-même son erreur sur l'impuissance métaphysique de la raison ; mais, ce préliminaire écarté, on comprend qu'un enseignement qui partait de la foi dans les vérités primordiales comme bases de la science, et qui les développait avec autant de conviction que de profondeur, ait pu produire des fruits de lumière et de régénération pour les âmes.
Ce fut pendant les vacances qui suivirent cet éclat, c'est-à-dire en septembre 1822, que M. Bautain, calme et toujours mieux préparé, se rendit en Suisse, comme nous l'avons vu plus haut et fit sa confession générale. Il retrouva dans l'union au Corps et au Sang de Notre-Seigneur la plénitude de vie à laquelle il aspirait.
C'était donc après deux ans entiers de soins, que mademoiselle Humann, assurée dans sa marche parce qu'elle suivait pas à pas l'action de la grâce, remit son fils adoptif dans le sein de l'Église, et qu'elle eut la joie de voir le philosophe incroyant devenu un vrai et solide chrétien.
A peine ce grand acte est-il accompli, que l'épreuve arrive. Par suite de la visite de l'Inspecteur général de l'Université, M. Bautain reçoit l'avis qu'il est des-
titiié de sa chaire au Collège royal, et que son cours à la Faculté des lettres est suspendu. Le Grand-maître de l'Université, on l'a dit avec quelque raison, n'eut pas la main heureuse, car il écartait de l'enseignement public un esprit d'élite qui, en ce moment môme, achevait de se donner tout à l'Église et qui, jeune encore, aurait accepté, il l'avoue dans sa lettre au Recteur, les conseils d'une sage prudence.
Mais Dieu avait d'autres vues, et la retraite imposée au professeur allait produire des conséquences aussi heureuses qu'inattendues.