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CHAPITRE V

FORMATION DE l'ÉCOLE A LA RUE DE LA TOUSSAINT.

Elèves groupés autour de M. Bautain. — Impression du public. — L'ambition de faire Ecole est-elle fondée ? — Période philosophique de l'Ecole. — La maison de la rue de la Toussaint, — Le premier groupe. — Adophe Cari. — Théodore Ratisbonne. — Jules Level. — Isidore Goschler — Effet de la parole du maître sur Théodore Ratisbonne. — Sur Isidore Goschler. — Sur Jules Level. — La doctrine jugée par ses fruits. — • Remarquable époque où ces faits se passaient.

Le silence imposé à M. Bautain dans sa chaire publique de la Faculté, semblait devoir arrêter l'influence qu'il exerçait sur la jeunesse ; ce fut le contraire qui arriva. La jeunesse vint le trouver dans sa retraite ; et, si son action fut plus restreinte quant

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au nombre des auditeurs, elle fut en revanche plus efficace. Nous allons voir se former autour de lui un groupe, une société, une école, si on yeut l'appeler ainsi, qui lui demeura attachée, et qui donna un cachet tout particulier à la vie de ce philosophe devenu fervent chrétien.

La philosophie ayant été, pour le maître comme pour les premiers disciples, l'occasion et la préparation pour arriA^er à la foi, cette Société put mériter le titre d'École philosophique. Il faut remarquer cependant que, à mesure que la société se formait, c'était la foi qui la consolidait plus que la science, et, plus encore que la foi, la charité, se manifestant par une touchante fraternité. La science n'a pas coutume d'unir ainsi ; il n'y a de vraie et solide union qu'en Dieu.

Laissons raconter à M. Campaux, déjà cité plus haut, et qui est un écho de ces temps désormais anciens, quelle fut alors l'impression du public (1).

« Lors de la double suspension dont M. Bautain avait été frappé (au Collège et à l'Académie), son évolution philosophique et religieuse était déjà plus qu'ébauchée; cette mesure n'en retarda pas la manifestation. Il en eut l'occasion dans des Cours particuliers qu'il donna chez lui avec non moins de succès qu'à l'Académie, et qu'il continua pendant deux ans

(1) Etude sur Vabbé Bautain par A. Campaux. Strasbourg chez Leroux 1869.

jusqu'en 1824, où M. Ordinaire, alors Recteur de TAcadéniie, l'autorisa à remonter dans sa chaire. »

« Avec quelle attente de la part du public il reprit le chemin de la Faculté, je n'ai pas besoin de le dire. Il n'était bruit en ville que du changement du jeune éclectique, du jeune frondeur, qui naguères inquiétait de ses hardiesses les autorités religieuses, civiles et militaires. On se demandait quelle contenance il allait faire, et comment il se tirerait de l'embarras qu'éprouve toujours en pareille circonstance un orateur. Le public seul eut à s"inquiéter; M. Bautain n'eut pas prononcé deux mots, qu'il fut maître de son auditoire et lui fit accepter l'expression de ses nouvelles convictions.»

« Bien plus, son influence sur la jeunesse s'accrut, et il vit se former autour de lui, sous Faction de sa parole qui mettait le feu aux âmes, un groupe de disciples d'élite, ardent à recueillir sa pensée et à la développer dans toute une série de thèses, que la Faculté vit alors éclore. Il avait, ce qui fut toujours la plus chère comme la plus haute ambition de sa vie, il avait fondé une école, c'est-à-dire un centre de communion intellectuelle. Cette école devint, à la lettre, un véritable laboratoire, où sous l'inspiration du maître, l'activité des disciciples se précipita sur toutes les branches de la science humaine. »

Et plus loin, M. Campaux ajoute :

« J'ai dit qu'il avait fondé une école ; c'en était une dans toute la force du terme. Et, en effet, outre le

public amateur et de circonstance, qui court toujours là où il y a du bruit, et pour qui tout est spectacle, il avait su grouper autour de lui tout une élite de jeunes gens appartenant aux meilleures familles. Ces jeunes gens ne s'étaient pas contentés d'entourer sa chaire; désireux encore de s'attacher à sa personne, ils Pavaient suivi chez lui, rue de la Toussaint, dans la maison qui leur ouvrait une hospitalité généreuse ; et là, dans une sorte de cénacle, qui rappelait celui qu'Augustin et ses amis avec Monique formaient après leur conversion, sous la conduite et sous les yeux de son inspiratrice, devenue leur mère à eux aussi, ils formaient une véritable famille philosophique et religieuse où tout était commun, les idées, les sentiments, la bourse, le genre de vie, tout, jusqu'au costume modelé sur celui du maître. »

Nous ne pouvons nous empêcher, en transcrivant ces pages, de relever les mots d'ambition de fonder une école attribuée à M. Bautain. Nous ne la lui avons point connue. Et à quelle époque l'aurait-il conçue? On peut douter à bien juste titre que, à son début dans l'enseignement public, le très-jeune professeur qui cherchait lui-même sa voie, ait pu avoir cette ambition. Et après sa conversion, alors seulement qu'il commença à avoir des disciples, nous ne pouvons consentir à reconnaître, dans un esprit aussi éclairé et aussi chrétien, un mobile qui ne saurait s'allier avec la profession sérieuse de la foi.

Le professeur de philosophie avait trouvé la vérité dans l'Évangile, et, avec la vérité, il y avait trouvé la vie ; aussitôt il s'était donné du fond du cœur à Jésus-Christ. L'Évangile n'est compris et goûté que si on en suit les inspirations, qui sont l'humilité et l'abnégation personnelle. Il ne faudrait donc pas confondre le zèle pour propager la vérité et .la foi, avec l'amour delà gloire et l'ambition humaine. Nous espérons montrer, danslerécitdelaviedeM. Bautain, que cette âme forte, cet esprit supérieur exerçant une puissante influence par sa parole, cachait sous un aspect digne et réservé non-seulement une foi vive, un zèle ardent, mais cette vraie humilité qui est la base du succès dans l'apostolat.

Nous voudrions retracer les détails de l'histoire de la Société, ou si l'on veut de l'École philosophique qui se forma autour du professeur. On peut circonscrire la durée de cette École à six années, depuis le commencement de 1823 jusqu'à la fin de 1828. A cette dernière époque tous les membres de la Société étant entrés dans les Ordres, elle se trouvait transformée en communauté ou en famille religieuse.

Les documents dont nous pouvons nous servir pour faire revivre ces temps, ne sont pas nombreux. On n'écrit pas sa vie quand on a le bonheur de vivre ; on ne songe pas alors à poser devant l'histoire. Mais nous essaierons de coordonner les dates et les faits que nous avons pu recueillir par nous-même, ayant

été admis dans la Société un peu plus tard, lorsqu'elle était en plein épanouissement.

Pendant Tliiver de 1822-23, M. Bautain, sans

avoir encore conscience de sa vocation définitive,

se consacra intérieurement à Jésus-Christ comme à

la source de toute lumière, n'aspirant qu'à la faire

reconnaître dans toutes les sciences.

Il joignit à ses études de médecine, des recherches sur le magnétisme pour démêler ce qu'il contenait de réel ou d'imaginaire. Mademoiselle Humann s'en était occupée à Mayence.

Mais l'événement décisif de cet hiver fut l'acquisition faite par mademoiselle Humann d'une maison propre et modeste, dans laquelle le professeur, comme on le nommait toujours, vint demeurer auprès de sa mère spirituelle et de madame Breck, compagne inséparable de mademoiselle Humann. Madame Breck avait avec ellesonfils, Jean-Marie Breck, personnage à part, figure caractéristique, dont nous devons dire un mot parce que le cœur nous y porte.

Jean-Marie Breck était un esprit incomplet, mais avide de connaître, et doué d'une mémoire si prodigieuse^ qu'après avoir assisté aux cours, et plus tard aux sermons de M. Bautain, il pouvait en rentrant les écrire textuellement. Il avait un cœur d'or, une foi vive, mais il avait la raison etla timidité d'un enfant, et il conserva ce caractère jusque sous les cheveux blancs. Aussi sa mère le garda-t-elle toujours auprès d'elle, au Pensionnat deMayence comme à Strasbourg.

Toujours fidèle et dévoué à la famille spirituelle dont il était comme un appendice inséparable, il nous a suivis à Juilly, et nous avons reçu son dernier soupir. Sa mémoire nous a appris bien des détails sur les temps anciens, et son journal intime nous a été d'un grand secours pour écrire les commencements de ce livre.

Mademoiselle Humann, madame Breck, le professeur et Jean-Marie Breck, tels étaient donc les habitants de la nouvelle demeure.

Si mademoiselle Humann quitta la maison de sa sœur madame Garl, pour habiter à part, ce fut évidemment et uniquement dans le but de recevoir le professeur dont peut-être elle pressentait l'avenir. Mademoiselle Humann, d'un aspect toujours calme et doux, avait une grande énergie de volonté, et une remarquable indépendance vis-à-vis de l'opinion du monde. Elle ne se pressait jamais, mais rien ne l'arrêtait quand elle avait pris un parti, appuyé toujours, soit sur sa ferme et clairvoyante raison s'il s'agissait de sujets purement humains, soit sur une indication providentielle attendue avec foi, s'il était question de sujets plus importants.

Cette maison bénie de la rue de la Toussaint, elle avait su la disposer d'une manière confortable avec une simplicité élégante et de bon goût. Parmi les meubles et les accessoires on retrouvait de tous côtés les souvenirs de Mayence et les traditions du passé. Uu petit jardin tenait à la maison, et nous nous souvenons encore que les moindres fleurs, une

plante, un fruit, prenaient à ses yeux une valeur précieuse, la valeur d'un don de Dieu. Mademoiselle Humann voyait la nature toute pleine de merveilles et comme transfigurée. Elle en était facilement émue, mais elle ne disait que peu de mots ; seulement son cœur, on le sentait, répondait à l'invitation qui lui était donnée de bénir et d'aimer Dieu. Le train du ménage était celui de la bonne bourgeoisie, sans luxe, mais du meilleur ton.

A peine M. Bautain commençait-il à vivre de cette vie de famille spirituelle, qu'il vit arriver à lui des élèves de son cours public interrompu, pour lui demander de leur accorder un cours privé dans sa maison. Le nombre alla croissant les années suivantes; et lorsque, deux ans plus tard, comme nous le dirons, il put remonter dans sa chaire de la Faculté, l'enseignement privé continua en même temps, parce que la . parole du maître avait changé les élèves en vrais disciples, et avait ainsi formé son École.

Cette École fut fréquentée par des jeunes gens de divers pays et de diverses religions : des Français, des Allemands, des Anglais, des Russes ; des catholiques, des protestants, des Grecs schismatiques et des Juifs. « Ici, comme partout, l'un fut pris, et l'autre laissé. Le triage se fît de soi-même par le choix de Dieu et l'épreuve des événements. Il en resta dix, qui s'attachèrent à leur maître, non plus seulement pour l'entendre disserter, mais pour le voir vivre au milieu d'eux, et l'imiter dans sa manière de

vivre, en réalisant avec lui par la pratique la doctrine enseignée. Ils s'attachèrent à lui, et lu les rattacha peu à peu à celle qui l'avait rattaché à Dieu. Ainsi se forma un petit groupe d'hommes choisis, qui voulaient se consacrer à la vérité et au bien d'une manière quelconque, sous la conduite d'un chef, ou plutôt d'un frère que Dieu avait mis à leur tête, et où présidait secrètement une vierge, qui était ainsi pour eux une mère selon l'esprit » (1). ' Une première période de formation de la petite société vit quatre disciples s'unir au maître ; une seconde en vit six qui se joignirent au noyau déjà formé. Les quatre premiers dont nous allons parler étaient : Adolphe Garl, Théodore Ratisbonne, Isidore Goschler et Jules Level.

Adolphe Cari, le premier en rang parmi ceux qui s'attachèrent à M. Bautain, était autant l'élève de mademoiselle Humann que du professeur. Fils d'une sœur de mademoiselle Humann, il avait été confié à sa tante à Mayence en 1810, n'ayant alors que six ans. L'enfant paraissait chétif, il était estropié par suite d'une chute due à la négligence de sa nourrice ; nerveux, maladroit, il avait perdu un œil par un fâcheux accident. Il fut d'abord difficile à élever, et, par cette raison même, la douce madame Breck l'avait entouré d'une tendresse toute particulière. Peu à peu l'action de sa tante, et l'influence affectueuse et

(1) V. La chrétienne de nos jours, xv lettre.

forte de Mgr Colniar, qui était son grand-oncle paternel, l'avaient métamorphosé et en avaient fait un élève studieux et distingué. Il était d'ailleurs doué des plus rares qualités de l'esprit.

Lorsqu'en 1819 la colonie revint à Strasbourg, Adolphe Garl suivit les classes du collège. En 1821-22 il assista au cours de métaphysique de M. Bautain avec Isidore Goschler qu'il allait bientôt retrouver à la rue de la Toussaint. Mademoiselle Humann, établie chez elle, demanda à madame Garl son fils Adolphe, qu'elle confia tout spécialement aux soins et à la direction de M. Bautain.

Le professeur fut ainsi transformé pour la vie entière en un « frère aîné » tout dévoué à ce plus jeune frère, qui malgré la différence de caractère, était digne de lui par le cœur, l'intelligence, et qui apportait à l'étude un zèle de bénédictin.

Tel était le premier disciple de M. Bautain. Les trois qui suivirent immédiatement étaient Israélites. Pourquoi parmitant d'autres auditeurs de la parole du professeur, ceux-ci furent-ils d'abord gagnés? Ne serait-ce point parce que la doctrine du maître était fondée sur les Livres saints, plus que sur les spéculations rationnelles, et que les Juifs avaient par leur origine une disposition particulière à la foi? Peut-être I Mais nous allons voir bientôt que les lumières de la raison et de la science servirent de préparation aux lumières de la foi, et on ne saurait dire que des convictions telles qu'elles se pro-

duisirent ne fussent fondées que sur le sentiment.

Quoiqu'il en soit, les premiers disciples que M. Bautain s'attacha d'une manière définitive furent trois Israélites : Théodore Ratisbonne, Isidore Goschler et Jules Level. Les autres disciples sérieux ne vinrent que plus tard. Le premier noyau de la so^ ciété était donc formé de cinq personnes, en y com-» prenant le maître.

Théodore Ratisbonne appartenait par sa mère à la famille Cerfberr, l'une des plus considérables parmi les Israélites d'Alsace, et la seule qui à l'époque de la Révolution possédât une maison dans l'intérieur delà ville de Strasbourg. Il a raconté lui-même d'une manière saisissante quelle avait été son éducation (1).

Né à une époque où la plupart de ses coreligionnaires avaient perdu toute religion positive et ne participaient que par convenance aux réunions de la Synagogue, il avait reçu un sentiment traditionnel de foi en Dieu, et en même temps un préjugé profond contre le Christianisme accusé par les Juifs d'idolâtrie. Son père, riche banquier, était président de la Synagogue de Strasbourg, mais le fils ne se faisait point faute de bafouer les cérémonies de ce culte, et il était honteux du nom de Juif. Un seul sentiment moral, mais celui-là porté jusqu'à une sorte de fanatisme religieux, avait préservé Théodore des désordres de la jeunesse, c'était l'amour de sa mère.

(1) V. dans Vlntroduction de la Philosophie du Christianisme la notice d'Adéodat

C'était pour lui un culte, et ce culte suffisait à remplir son cœur. Il l'avait perdue lorsqu'il n'avait que seize ans ; la douleur avait succédé au bonheur, et son âme d'enfant ne pouvait se détourner de l'imagechérie de sa mère . Le jeune homme s'occupa tantôt d'études, tantôt d'affaires commerciales, selon le goût du moment, car l'indulgence excessive de son père lui laissait pleine liberté. Cependant son esprit inquiet cherchait lalumiére, et, manquant d'unedirection quelconque, il s'éprit de la philosophie de Rousseau et bouda les hommes. En 1822 enfin il dit adieu à sa famille et s'installe à Paris pour y suivre définitivement les études de Droit. Peu de jours s'étaient passés, une tourmente intérieure survient, et il croit entendre une voix qui lui crie : Strasbourg, Strasbourg 1 Il y revient aussitôt sans savoir ce qu'il va y faire. Là, un étudiant inconnu l'aborde, et lui demande s'il ne veut pas prendre part à un cours particulier de Philosophie qu'on espère obtenir du jeune professeur dont l'enseignement est suspendu à l'Académie. A ce mot de philosophie, il prête l'oreille, il consent. L'étudiant inconnu était Jules Level.

Jules Level (ou Lewel) était de Nancy. Son père avait laissé à ses quatre fils une modeste fortune. Jules, l'aîné, se destinant à la carrière du Droit, était venu à Strasbourg pour suivre les cours de la Faculté. Esprit intelligent, âme droite et bonne, il s'était réjoui à la pensée de participer aux leçons du professeur de philosophie dont la renommée était venue

jusqu'à lui ; mais les heures des cours de Droit coïncidant avec celles du cours de Philosophie, il n'avait pu satisfaire son goût. Il assista, nous dit-il (1), à la leçon qui terminait le cours de métaphysique en 1822. Il fut ému, transporté, pénétré au vif par cette parole vivante, et se décida au moment même à revenir à Strasbourg, après les vacances, tandis qu'il s'était résolu, et avec réflexion, à poursuivre à Paris ses études sur une plus large échelle. — Il revint en effet à la rentrée de l'année scolaire 1822-23, et il apprit à son grand regret que le cours de Philosophie avait été suspendu par l'autorité universitaire. C'est alors qu'il s'unit à plusieurs autres élèves pour demander à JVL Bautain un cours particulier, et qu'il recruta Théodore Ratisbonne. La première leçon avait lieu le 13 mai 1823.

Isidore Goschler, d'une famille Israélite de Strasbourg, avait suivi les classes du Collège royal avec la légèreté et l'insouciance de la plupart des enfants ; mais le cours de Philosophie le saisit, l'arrêta dans sa dissipation et lui fit entrevoir des horizons nouveaux dont il fut ravi. Il sortit du collège à 18 ans avec un tel goût des choses du ciel, qu'un jour, dans l'effusion de l'amitié, il disait à son condisciple Adolphe Cari que s'il y avait des couvents juifs il serait prêt à y entrer. La semence déposée dans ce cœur y sommeilla quelque temps, et la philosophie fut ou-

(1) V. V Introduction de la Philosophie du Christianisme^ notice de Julien.

bliée pendant la première année de Droit. Mais un jour, comme il allait retrouver Théodore Ratisbonne, ami d'enfance longtemps négligé, il apprend que plusieurs suivent renseignement de son ancien professeur à la rue de la Toussaint. Aussitôt le feu se réveille, et Goschler court se présentera son maître; il est admis dans la petite réunion qui écoutait avec avidité des conférences sur la Philosophie morale.

Il peut être intéressant de réunir ici l'expression de ce qu'éprouvèrent sous la parole du maître ces âmes neuves et altérées de vérité.

Voici ce que nous dit à ce sujet Théodore Ratisbonne dans la notice relative à sa conversion : (1) 9 Nous reçûmes avec délices la parole simple et vivante qui jaillissait avec abondance du cœur de notre maître. Ce n'était pas un enseignement comme un autre, c'était une véritable initiation aux mystères de l'homme et de la nature. Nous écoutions avec surprise, avec admiration, les développements de cette vérité universelle que le maître puisait à la source vivante des Saintes Écritures, d'où sa parole tirait force, vertu et puissance. Cet enseignement faisait plus qu'éclairer mon intelligence, il échauffait mon cœur, il remuait ma volonté ; il faisait fondre la glace qui couvrait mon âme; enfin Tinfluence du Christianisme m'enveloppait de toutes parts sans que j'en

(1) V. y Introduction de la Philosophie du Christianisme, Notice d'Adéodat.

eusse conscience ; et heureusement t car je n'aurais point eu le courage de Tenvisager en face. »

Nous citerons, après ces paroles, les paroles d'Isidore Goschler, celles d'abord où il décrit l'impression reçue au premier cours de Philosophie suivi au collège, et puis celles qui sont relatives au cours particulier de la rue de la Toussaint. L'esprit de Goschler était plus philosophique que celui de ses amis. Delà, la trace plus marquée de l'opposition aux procédés purement rationnels, opposition qui, s'accentuant davantage, a été pour un temps l'écueil de l'École de Strasbourg; mais nous ne voulons en ce moment que signaler l'influence si remarquable de la parole de M. Bautain.

« Mes études profanes (1) ne me faisaient pas pressentir le sérieux de la vie, et laissaient en moi le besoin religieux sans nourriture. J'arrivai ainsi en Philosophie, n'y apportant que de vagues croyances, et prêt à les abandonner si elles n'avaient pu se justifier à mon intelligence, et s'allier avec le sentiment de la liberté et de la dignité humaine qui commençait à s'éveiller en moi. »

a La plupart de mes condisciples étaient dans la même disposition. Chrétiens de nom, ils l'étaient peu de fait et de conviction; et nous étions parfaitement d'accord, si l'absence de toute croyance peut fonder un accord, si une tolérance qui a pour principe

(1) V. Vlntroduction de la Philosophie du Christianisme, Notice d'Eudore.

li'gnorance de la vérité peut s'appeler harmonie. » « Dans cfts dispositions, raisonneurs et exigeants que nous étions d'ailleurs, comme les jeunes gens de notre âge et particulièrement de notre siècle, si nous eussions été soumis à un enseignement philosophique en dehors du mouvement et des besoins de l'époque, si, conformément aune méthode surannée, on nous eut fait argumenter sur des thèses récitées de mémoire, excitant et fortifiant ainsi le penchant très-prononcé que nous avions à trouver des objections contre tout ce qui dépassait notre raison ; puis, qu'on eût prétendu détruire nos objections par des raisons aussi fortes ou aussi vaines que nos attaques, et nous prouver rationnellement les vérités dont nous ne possédions que la forme et dont il nous fallait ridée ; je l'affirme, les croyances de notre enfance se seraient évanouies sous l'oppression de la dialectique, et la racine de la foi se serait desséchée dans l'aridité des discussions. »

«J'en appelle à tous ceux qui entendirent alors avec moi M. Bautain. Gomment exprimer le bonheur que nous goûtions à recevoir cette parole de science et de vérité revêtue de tous les charmes d'une douce et entraînante éloquence? Tout à la fois simple et grave, et riche en développements, elle s'appuyait sur les faits de la conscience humaine, de la société civile, de rhistoire des peuples, des lois et des phénomènes de la nature. Attiré par quelque chose de vivant qui me pénétrait, subjugué par le charme d'un enseignement plein d'àme, où le maître semblait épancher dans ses

disciples la surabondance de ses sentiments et de ses lumières, je recevais avidement les vérités qui nous étaient présentées; et j'admettais, avec une confiance que justifiaient chaque jour des connaissances nouvelles, ce qui nous était enseigné de nous-mêmes, de notre nature, de notre grandeur, de notre destinée. Nous étions jeunes, légers, dissipés comme on l'est à dix-sept ans ; la doctrine philosophique nous apprit à rentrer en nous-mêmes, et nous rendit graves sans pédanterie, recueillis sans affectation et sérieux sans chagrin. Le cœur à cet âge a besoin d'aimer, et demande à se poser dans un objet digne de lui. Au lieu de nous le laisser chercher dans la créature, le maître nous élevait vers le Créateur ; au lieu de nous abandonner à l'illusion delà beauté de ce monde, il nous appelait à la contemplation de cette beauté céleste, de cette éternelle Sagesse dont le vrai philosophe est Yamant. Notre vie prit alors un caractère de philosophie pratique. Nous sentions la nécessité d'offrir un vase pur à la lumière pure, et nous aurions rougi de recevoir la parole qui nous la transmettait dans un cœur profané par des affections indignes d'elle, dans un esprit souillé par des images grossières. »

Et après avoir fait une année de droit, Goschler admis au cours de la rue de la Toussaint, nous dit :

« La faim de la science, augmentée par une année de disette, le désir de la vérité devenu plus pressant au sortir d'une période de vide et de dégoût, le bonheur de nous retrouver avec d'anciens amis, et, par dessus tout, la joie intime et profonde que je pui-

sais dans la doctrine du maître, firent bientôt de moi un nouvel homme. J'abandonnai les sociétés que j'avais fréquentées, les plaisirs que j'avais poursuivis; je me donnai tout entier à l'étude; le jour, et bien souvent une grande partie des nuits étaient employés à la rédaction des leçons que j'avais recueillies. Le sentiment religieux qui les animait réveilla, développa celui qu'avait fait germer en moi mon premier enseignement philosophique; et l'année n'était pas écoulée, que le besoin de réaliser la vérité admise et d'entrer en rapport vivant avec Dieu me porta à consulter mon maître sur la voie que j'avais à suivre. »

Et voici à son tour la voix de Jules Level : « Je n'essaierai pas de décrire tout ce que me fit éprouver un enseignement si nouveau pour moi. Apprendre à connaître l'homme et le monde, les rapports qui lient les hommes entre eux et tous ensemble à Dieu; entrevoir les mystères les plus profonds de la nature, la cause de la misère présente de l'humanité, le but de la vie humaine en ce monde et la voie à suivre pour l'atteindre ; tels furent les premiers fruits de ces leçons 1 Aussi toutes ces hautes vérités annoncées avec calme, noblesse, simplicité, opérèrent comme une rénovation dans mon intelligence. Il faut avoir été longtemps dans les ténèbres de l'ignorance, poursuivi cependant par le désir de la vérité et du bien, pour comprendre ce que j'éprouvai quand je me sentis comme investi de cette lumière nouvelle. C'était là cette parole vivante que je

cherchais depuis si longtemps, c'était cette science que j'avais si ardemment désirée. Par elle, mon origine, ma nature, ma loi et ma fin, que jusqu'ici j'avais à peine vaguement pressenties, m'étaient enfin manif(3stées ; j'apprenais à me connaître, et une mesure m'était donnée pour apprécier les hommes et les choses de ce monde avec lesquelles j'étais jusqu'à ce moment confondu. Quelle joie de pouvoir croire à la dignité humaine malgré la dégradation de l'homme, de pouvoir espérer en une régénération spirituelle et progressive de l'humanité, de porter son regard depuis le berceau du genre humain jusqu'au'temps présent, et de retrouver partout la main providentielle conduisant l'homme à travers les siècles à sa destination I Quiconque a participé à l'enseignement de l'Église et à l'éducation chrétienne n'a pu rester complètement étranger à ces vérités; mais encore une fois, moi Juif et Juif mondain, je les ignorais; aussi avec quelle ardeur mon âme altérée but l'eau vivifiante de cette doctrine ! »

Telle est l'expression naïve de l'effet que ressentaient ces trois néophytes sous l'action de la parole du maître. Et plus tard nous verrons le même effet se produire encore sur les autres disciples de M. Bautain. S'il faut juger de Tarbre par ses fruits, quelle ne devait pas être l'excellence de la doctrine enseignée par le professeur?

Mais on aurait pu sans doute, dans ce cours de Métaphysique qui était le point de dépar^tff^l^^iyj^j^JP

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100 l'abbé BAUTAINj

philosophie de M. Bautain, établir une séparation entre deux parties distinctes : l'une qu'on pourrait appeler négative, montrant l'impuissance de la raison humaine pour poser avec certitude les premiers principes de la science, et déduisant de là la nécessité de la foi au nom de l'Être absolu pour que l'esprit humain put développer avec succès toutes ses puissances. L'autre partie, qui est la principale, partant de l'idée de TÊtre universel, exposant sous une forme philosophique, d'après les données de la foi, les premières vérités : Dieu, la Trinité, la Création, la chute de l'Ange et celle de l'homme ; et qui, entrant alors dans la sphère de l'observation et de la raison, montre l'état actuel du monde, l'origine des connaissances dans l'homme déchu, le rapport et la liaison de toutes les branches du savoir.

La première partie affirmant l'impuissance de la raison pour saisir les vérités primordiales était erronnée en principe, quoique trop souvent réelle en pratique. Il y avait là une conséquence de l'état violent et douloureux par lequel venait de passer l'esprit du jeune professeur, nourri seulement de la philosophie moderne, et que la Foi avait sauvé du désespoir. Des études profondément chrétiennes lui eussent suggéré des expressions plus justes.

M. Bautain a noblement et à plusieurs reprises reconnu, en chaire et dans ses écrits, l'erreur où il était tombé à cet égard. Cette question si souvent débattue est définitivement close par les récents canons du Concile œcuménique du Vatican.

SA VIE ET SES CEUTRES. ÎOl

Mais la seconde partie, la partie essentielle de la philosophie professée par M. Bautain, et qu'il avouait n'être pas une philosophie à lui, puisque plus d'un des Pères de l'Église avaient pratiqué une parei lie méthode, consistait dans le développeme nt scientifique des vérités chrétiennes, admises en principe par ses auditeurs soit au nom de la foi s'ils étaient chrétiens, soit par un instinct obscur de l'câme naturellement chrétienne, soit enfin comme hypothèse par les esprits trop prévenus (1). Il ne croyait pas devoir établir par

(1) Nous ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage du remarquable ouvrage du P. Libérator e, intitulé : Délia conoscenza intellettuale (Rome 1857).

« La théologie scolastique ne se bornait pas à étudier les dogmes de la foi, et à en déduire les conséquences dans la sphère des choses divines, mais elle s'appliquait en outre à éclairer toute la science des choses humaines et créées par la lumière des principes surnaturels allies aux vérités naturelles. Il suffit de regarder la Somme de saint Thomas d'Aquin pour s'assurer de ce que nous affirmons. On y trouvera la science de Dieu unie avec la science de l'homme et du monde, non pas par voie d'analyse, mais de synthèse, et sous l'influence des vérités révélées. De sorte que la théologie était comme le perfectionnement et la couronne de la philosophie. On disait alors, ce qui ferait rire aujourd'hui : Est theologuSy ergo est 'philosophas. Le théologien, comme tel, non-seulemeut t ait maître en science divine, mais il possédait au suprême degré la science naturelle, c'est-cà-dire, l'illustration de celle-ci, en vertu de la science divine... Par suite du divorce arrivé dans nos temps modernes entre la théologie et la philosophie, la science sacrée s'est restreinte à la seule investigation et défense des dogmes surnaturels, sans la faire descendre à l'illustration et au perfectionnement des vérités naturelles. » (Tome I page 437.)

L'auteur montre dans la première partie de son lumineux traité la fausse route que la philosophie a suivie, par suite de ce même divorce, en parcourant son propre domaine naturel. La lumière révélce l'avait aidée autrefois à mieux reconnaître ses véritables droits et sa puissance native.

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]e raisonnement les bases de l'édifice, il croyait plus utile, dans un siècle où la raison elle-même est malade et défaillante, de montrer les vastes et harmonieuses proportions de l'édifice entier de la science; et il croyait prouver suffisamment par là la solidité du fondement. On a pu se conva incre, par les paroles de ses élèves cité es plus haut, qu'il avait pour développer cette thèse une profonde connaissance de l'homme et de la société, de la nature et de ses lois, et, qu'en outre, sa pensée était servie par le don d'une parole éloquente.

La haute personnalité de M. Bautain apparaissait à une époque remarquable pour notre France du dix-neuvième siècle. C'était le moment où une sorte d'effervescence agitait et soulevait les âmes. La littérature, la poésie, l'éloquence, l'histoire, les sciences semblaient animées d'un souffle nouveau; et, tandis que dans plusieurs grandes villes, mais à Paris surtout, la jeunesse était vivement entraînée vers les régions supérieures dn vrai et du beau, voici qu'à une extrémité du pays, sur les bords du Rhin, un homme intéressait tous les rangs de la so ciété par un enseignement de philosophie. Un incident philosophique suffisait à alimenter les conversations, les journaux, les brochures nouvelles; une thèse soutenue devant la Faculté prenait les proportions d'un événement.

La question des limites de la foi et de la raison a influé sur toute la carrière de l'éminent professeur.

Il n'a p as cessé de parler et d'écrire dans le sens du mouvement fécond dont il était le pionnier parmi nous, mais ses efforts ont été en grande partie paralysés par une sorte de préjugé défavorable qu'an incident avait produit. Nous avons la confiance que le mouvement, auquel il a consacré sa vie, sera repris, aujourd'hui surtout que les Universités catholiques ont la mission de relever la vraie science chrétienne, car c'est le propre de la vérité de vaincre les obstacles et d'outrepasser la vie des hommes qui se sont dévoués à la servir.

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