Une petite fille qui ressemble à sa mère
Avril 184- Un affreux malheur ! Pauvre homme, où es-tu maintenant? ... Je vois toujours ton regard si profond. Que voulait-il me dire? Puisse Dieu te juger dans sa miséricorde ! l Pauvre veuve ! pauvre enfant ! 5 II était trois heures de l'après-midi. J'étais à l'église, où l'on chantait les Ténèbres. C'est aujourd'hui jeudi saint. La porte était restée large ouverte et livrait passage au printemps. Le temps était doux, comme est douce la paix d'une conscience fraîchement réconciliée avec son
10 Dieu. Les fleurs dont de pieuses filles avaient surchargé le tombeau de Notre-Seigneur, les fleurs embaumaient l'air. J'étais assis à ma place accoutumée, au milieu des enfants. Les femmes s'étaient rangées devant le chœur. Les enfants avaient apporté chacun un maillet2 pour
15 marquer bruyamment la consternation de Jérusalem. Cette circonstance, jointe au printemps, les rendait plus turbulents que d'ordinaire. Le petit Daniel surtout était plus remué3 que jamais. C'est un enfant de huit ans. Je l'avais depuis longtemps distingué parmi ses camarades
20 pour sa bonne mine, son air éveillé, et aussi parce qu'il s'appelle Daniel, comme moi. Il parlementait avec son plus proche voisin, et s'agitait pour arriver à se placer à mes côtés. Les enfants devinent si vite qu'on les aime! Déjà, selon le rite du jeudi saint, on avait éteint les pre-
25 mières bougies de cire jaune, et je me transportais en esprit à Jérusalem. Le petit Daniel avait réussi à se glisser
1 pitié. 2 marteau de bois à deux têtes. 3 remuant.
près de moi, et bientôt la douceur de l'air, le parfum des fleurs, le chant des psaumes avaient clos1 ses yeux, et il appuyait sur mon bras sa tête ensommeillée. On avait éteint l'avant-dernière bougie. Les maillets impatients commençaient à se faire entendre, quand tout à coup un 5 bruit se répand dans l'église. Je tourne la tête, une femme accourait. Toutes les autres se lèvent, s'attroupent, puis sortent en hâte. On vient à moi. ((Monsieur le curé, c'est le charpentier Peyré (le père du petit Daniel) qui, en plaçant le bouquet sur le faîte de la nouvelle maison, vient de IO tomber dans la rue et se meurt !)) Je sors tout en surplis, je cours vers la maison neuve. Tout le monde se range à mon approche, et je vois étendu, dans quel état, mon Dieu ! un homme qui ouvre sur moi ses grands yeux, plonge un profond regard dans mon regard, et, comme je 15 lui prenais les mains, remue les lèvres, et le voilà mort! Sa femme était là, tout à côté, immobile statue. La foule criait, elle seule était muette. On emporte le cadavre, on entraîne la veuve; mais, avant de partir, elle lève les yeux vers le faîte de la maison où le bouquet planté par son 20 mari faisait flotter ses rubans joyeux.
Peyré n'a point de parents ici; il n'était pas du pays. La veuve n'a qu'un frère chargé d'enfants. Tout cela est pauvre à faire pleurer. Le réduit2 de Peyré ne lui appartient même pas. Heureusement j'ai encore la plus 25 forte partie de mon terme des Bruasseries; mais que peut faire l'argent? Ah ! que sont mes ennuis à côté de cette douleur? . . . Misérable, et je me plaignais!
Quand je pris congé de la veuve, mon attention fut attirée par des cris lamentables du petit Daniel, qui dor- 30
1 fermé. 2 logement misérable.
maît tantôt de si bon cœur sur mon bras. Je le pris par la main et l'emmenai au presbytère. Je l'ai couché dans ma chambre d'ami.1 Il dort maintenant. Les larmes se sont séchées sur ses joues, qu'elles ont toutes barbouillées. . . . O mon Dieu ! d'un malheur si affreux ta providence voudrait-elle faire jaillir pour moi une consolation? Me donnes- tu Daniel pour mes œufs de Pâques ? . . .
QUESTIONNAIRE
i. Quelle heure était-il?