‹ L'abbé DanielChapitre 21 sur 51 · Il est à moi · texte numérisé non relu

Il est à moi

Ici s'arrête le journal de l'abbé Daniel. Les préoccupations nouvelles entrées au presbytère avec l'orphelin avaient imposé silence aux pensées troublantes1 et aux souvenirs mélancoliques. Il avait fallu songer2 à vêtir l'enfant, à l'acclimater, à l'apprivoiser surtout. Pour 5 l'abbé, si timide, si gauche et si inexpérimenté quand il s'agissait3 des détails de la vie pratique, ce n'avait pas été une tâche toujours facile; mais il s'y était mis de tout cœur. Toute la tendresse depuis longtemps accumulée en lui, et qui ne savait où se répandre, s'épanchait maintenant 10 sur l'enfant adoptif. Il s'occupait de ses vêtements et de sa nourriture avec cette joyeuse ardeur d'une jeune mère encore novice, à qui l'amour fait deviner ce que l'expérience n'a pu lui apprendre. Le jour, il passait des heures à le regarder jouer, et la nuit à le regarder dormir. I5

Il pensait souvent encore à Denise; mais cette pensée n'apportait maintenant avec elle ni regrets, ni remords. Denise n'apparaissait désormais à l'abbé que comme la mère heureuse d'un enfant en qui plus tard devaient revivre ces grâces et cette fleur de jeunesse tant aimées 20 autrefois. Il se transportait en imagination aux Templiers, il voyait grandir l'enfant, il entendait ses frais éclats de rire au fond du verger, et dans ses songeries il associait sa destinée à celle de son enfant, à lui.4

C'est au milieu de ces préoccupations et de ces doux 25 rêves que s'écoulèrent5 rapidement sept années. La

1 inquiétantes. penser. 3 il était question.

4 son propre enfant. 6 se passèrent.

Bruère vint encore une fois à D . . ., et cette fois apporta d'assez mauvaises nouvelles. Denise ne pouvait se remettre complètement de sa maladie;1 au contraire, elle paraissait s'affaiblir chaque jour. Cette visite laissa 5 l'abbé inquiet et mélancolique. Après le départ de la Bruère, il se promena longtemps dans le jardin. Il se sentait le cœur plein d'une tristesse douce et amère à la fois. Daniel, déjà grand, le rejoignit, fit quelques tours2 avec lui sans parler, puis lui demanda tout à coup: «Qu'avez-

10 vous, mon cousin?)) (c'était l'abbé qui lui avait fait prendre l'habitude de cette appellation familière). Le cousin leva le bras pour lui appuyer la main sur la tête: «J'ai toi !)) répondit-il, et sa pensée changea de direction sans cesser d'être émue.

15 L'enfant, en effet, avançait en âge, il entrait dans sa seizième année, et bientôt il allait falloir se séparer de lui. Il avait peu à peu parcouru le cercle assez restreint des études familières à l'abbé. Il avait fait sa première communion, il avait appris le français, l'histoire de l'antiquité

20 et celle de son pays; l'abbé l'avait vu tantôt frémissant au récit des batailles, tantôt languissant et étouffant un bâillement aux dissertations philosophiques, et il avait pressenti que la vie contemplative et studieuse ne serait pas son fait, que le démon des aventures le pousserait vers

25 l'action. Quand ce besoin de la vie active éclaterait, que deviendrait le pauvre cousin? . . . Daniel lui était nécessaire comme le pain. Il suivait d'un regard la beauté croissante de son âge, et voyait avec effroi les molles rondeurs de l'enfance s'effacer sur sa figure pour faire place

30 aux formes anguleuses de l'adolescence. Il songeait que

1 recouvrer sa santé, se rétablir.

dans deux ans, plus tôt peut-être, il faudrait faire choix d'une position. Serait-il cultivateur, commerçant, employé? Et l'abbé cherchait d'un air inquiet à découvrir en Daniel les premiers germes d'une vocation, et il s'effrayait rien qu'à la pensée de les trouver. 5

A ces inquiétudes s'ajoutaient les tourments journaliers que lui causaient les témérités et les goûts aventureux de l'enfant. Daniel jouait avec le danger comme avec une fleur; rien ne l'étonnait et rien ne l'arrêtait; agile, robuste et toujours de bonne humeur, il était le boute-en- train1 10 du village; on le voyait à toutes les fêtes et à toutes les corvées. Il y avait en lui quelque chose de la vivacité, de la gentillesse et aussi de la sauvagerie de l'écureuil. Une fois déjà on l'avait rapporté au presbytère tout meurtri d'une chute de cheval, un jeune cheval qu'il avait monté 15 à cru2 et lancé au galop à travers champs. Une autre fois il avait failli se noyer dans l'écluse du moulin en plongeant pour en retirer un enfant. Le malheureux et craintif cousin soupirait et ressentait chaque jour, en le voyant sortir, toutes les angoisses d'une mère pour un fils unique. 20 Chaque fois que Daniel quittait le presbytère, l'abbé était tenté de lui donner l'absolution in articulo mortis*; mais qu'ils étaient délicieux aussi les moments qui succédaient à la crainte évanouie ! Quelle pluie de printemps lui rafraîchissait alors le cœur ! .25

Un soir, ils se promenaient ensemble sur la grand'route. Les dernières teintes du couchant4 s'effaçaient, la vallée commençait à s'obscurcir; mais à l'horizon les lignes s'accusaient nettement encore sur le ciel orangé. Une

1 il excitait les autres à la gaieté. 2 sans selle.

3 au moment de la mort, c. a. d., comme s'il allait mourir.

4 du (soleil) couchant.

forme noire, vigoureusement découpée, se montra sur la route, du côté du couchant, et on entendit un bruit de pas. L'adolescent contempla un moment cette brusque apparition et s'écria: «Mon cousin, un soldat!)) En effet, c'était 5 un fantassin1; le sac au dos, les bras doucement balancés par une marche rythmée, il s'avançait vers les promeneurs. Il les atteignit bientôt et passa rapide à côté d'eux. Une force mystérieuse paraissait le pousser en avant. Tout était expressif dans sa personne et semblait dire: «Plus

10 vite ! Là-bas je vais surprendre quelqu'un, là-bas une joie m'attend !)) L'abbé avait continué à marcher en sens inverse, mais Daniel s'était arrêté et suivait le soldat avec des yeux avides. Quand il l'eut perdu dans l'ombre: «Mon cousin, s'écria- t-il tout à coup, savez- vous? c'est

15 soldat que je voudrais être !)) Le cousin gardait le silence. «Mon cousin, reprit l'enfant, est-ce que je vous ai fait de la peine? . . .)) L'abbé, toujours muet, poursuivait sa route d'un pas rapide en songeant aux inexprimables déchirements2 de la séparation, et mentalement il répétait

20 ces mots de l'Évangile de saint Matthieu: ((Pater mi . . ., non sicut ego volo, sed sicut tu. . . .))3

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