Tout à l'heure
Cependant les deux jeunes gens s'étaient engagés dans un chemin couvert dont les branches entrelacées formaient sur Pherbe des treillis d'ombre et de lumière, et sous ce berceau demi-obscur et demi-éclairé ils marchaient en 5 causant. Ils souriaient et parlaient de choses indifférentes, mais au fond de leurs cœurs s'agitait je ne sais quelle douce inquiétude. Leurs pieds légers semblaient à peine effleurer1 le gazon fin et ras que la lune teignait d'une couleur bleuâtre, leurs bras se serraient mollement, leurs
io voix résonnaient alternativement dans la nuit comme le chant de deux rossignols qui luttent d'harmonie, ou parfois s'élevaient ensemble vers le ciel comme deux ramiers qui prennent leur volée. Quelquefois elles se taisaient au même instant, et dans le silence qui suivait, on enten-
15 dait au loin, apporté par le vent du soir, le bouillonnement mélancolique des eaux de la Creuse.
L'émotion aussi bouillonnait dans le cœur de Daniel, et il ne pouvait plus la contenir: ((Quelle admirable nuit !)) s'écria-t-il. Il y avait dans ces trois mots, et dans
20 la manière dont ils furent prononcés, tant de tendresse et d'enivrement que la jeune fille baissa la tête et se sentit troublée. Il fallait cependant faire une réponse. «Ne trouvez-vous pas, dit-elle d'une voix un peu frémissante, que ce bruit d'eau ressemble à une lointaine musique de
25 bal? — Vous aimez le bal? demanda Daniel. — Moi? Je ne sais pas; c'est la première fois que je danse; mais je
1 toucher.
me suis bien amusée. — Mieux que M. Delétang, car il sautait comme à contre-cœur.1 — Et à contre-mesure, ajouta-t-elle avec un éclat de rire. Pauvre garçon! il avait l'air perdu dans sa redingote neuve. — Ne vous moquez pas de lui, fit Daniel; on ne doit pas rire de son 5 fiancé ! — Lui, mon fiancé ! quelle idée !»
Daniel la regarda d'un air qui voulait dire: Etes- vous sincère? . . . «Mais, reprit-il, je crois que c'est un peu l'idée de M. Beauvais.»
Denise secoua la tête d'un air de dénégation. Daniel 10 eut un sourire attristé. ((Quand je reviendrai aux Templiers, dit-il, j'y trouverai probablement plus d'un changement.— Mon Dieu ! murmura Denise, vous parlez de revenir comme si vous étiez déjà sur le point de partir. Vos trois mois ne sont pas finis. Vous aimez donc bien 15 la vie militaire? — Je l'ai bien aimée, répondit le jeune homme, et maintenant elle m'attire à la fois et me déplaît. Il y a des moments où je regrette de ne m'être pas fait2 tout bonnement métayer au fond de quelque borderie3 cachée dans les arbres. . . . Tenez, aux Bruasseries; c'est 20 là qu'il ferait bon vivre ! . . . Je voudrais seulement quatre arpents de terre et de vigne descendant en pente vers la vallée. — Avec un pré au bout et une oseraie au bord de l'eau, ajouta Denise. — Et dans le pré, continuat-il, un bon cheval aux jarrets infatigables avec lequel 25 on ferait de bonnes courses à travers champs; autour de la maison un verger et des pâtis.4 . . . — Et, dit-elle, dans les pâtis, de grands châtaigniers où on viendrait travailler à l'ombre. . . . — Tandis que des bœufs rumineraient,
1 contre son gré, malgré lui. 2 de n'être pas devenu.
3 petite ferme. 4 pâturages.
couchés sur la pelouse. — Oui, fit-elle, en poursuivant naïvement le rêve commencé, deux bœufs aux bons yeux couleur d'iris, puis une génisse blanche, car il nous faudrait du lait. . . .)) 5 Elle s'arrêta, confuse de son étourderie, et balbutia. Daniel sentit son cœur battre à tout rompre.1 Nous! . . . Elle l'avait dit! Le son de ce mot caressait encore son oreille. Il prit brusquement les deux mains de la jeune fille dans les siennes et voulut parler, puis brusquement
io aussi il rompit l'étreinte commencée et refoula2 les paroles prêtes à sortir. «Ah! pourquoi êtes- vous riche? s'écriat-il avec amertume. . . . Pourquoi êtes- vous riche? Cela met entre nous une distance plus énorme que les mille lieues qui nous séparaient quand j'étais en Crimée. . . .
15 Et cependant je vous aime! J'aurais dû partir avant de vous le dire; mais voilà quinze jours que j'ai le mot sur les lèvres, et je ne puis plus le retenir.))
Ils continuaient à marcher lentement, et Denise l'écoutait parler, et ses beaux yeux humides brillaient. Quand
20 les derniers mots de Daniel eurent coulé dans le cœur de la jeune fille comme une rosée qui glisse entre les pétales d'une fleur, elle resta encore un moment silencieuse, puis elle dit d'une vok ferme, mais toute vibrante d'une émotion contenue: «Suis- je riche? Je ne le sais vraiment
25 point. Jamais cette pensée ne m'est venue. J'ai grandi aux Templiers sans connaître ce que c'est que l'argent, et sans songer à le demander. Je ne sais qu'une chose, c'est que mon cœur est au-dessus de toutes les questions d'argent. Je vous ai compris, car je suis fière comme vous, et, en supposant que mon père soit riche, si vous m'aimez
1 violemment. 2 étouffa.
mieux pauvre, je me ferai pauvre pour vous aimer. . . . Je ne devrais pas vous dire tout cela; mais, vous le savez, je suis une sauvage, et je ne peux pas cacher ce que je pense.))
Ces simples et franches paroles étaient prononcées sur s un ton indiquant une puissance de volonté que Daniel n'avait pas soupçonnée. Il ressaisit les mains de Denise, et la contemplant: ((Je vous remercie, dit-il, et je vous admire; mais je sens la rougeur me monter au front, en songeant à la réponse de votre père, si j'allais lui de- 10 mander votre main. — Mon père, — et elle sourit en baissant les yeux, — mon père est moins terrible que ses brusqueries ne le feraient croire. D'ailleurs il vous estime et il m'aime. ... Il consentira à tout. — Mais- à ses yeux, continua Daniel, j'aurai l'air, moi, d'un coureur de dot!1 15 — Ah ! reprit-elle d'un ton de reproche, vous avez trop d'orgueil aussi, et je vais croire à présent que vous vous aimez plus que vous ne m'aimez. Ne pouvez-vous faire plier un peu votre fierté pour l'amour de moi? D'ailleurs n'avons-nous pas le cousin, qui sera notre allié et plaidera 20 notre cause? — Oui, oui, s'écria Daniel, le cousin est bon et prudent, et demain je lui dirai tout. . . . Quoi ! s'écriat-il d'un air désappointé, nous voici déjà à l'orée2 du bois !))
En effet, le taillis s'éclaircissait, et on voyait çà et là de grands tapis de bruyères violettes scintiller à la clarté 25 de la lune. Denise avait repris le bras de Daniel, et une délicieuse causerie suivit bientôt la fiévreuse vivacité des premiers aveux. Dans leur entretien, les confidences succédaient aux confidences, les épanchements aux épanche-
1 de vouloir vous épouser pour votre fortune, vos biens.
2 le bord, la lisière.
ments. L'abbé eût été payé au centuple de ses déceptions et de ses angoisses, s'il avait pu les voir, par cette nuit lumineuse, marchant à petits pas sur la pelouse des pâtis, tandis que les génisses et les bœufs, accroupis dans leurs 5 dortnoirs,1 se soulevaient à demi sur leur passage et les regardaient en mugissant faiblement. La rosée de la nuit et les rayons de la lune les enveloppaient d'un nimbe de vapeurs. Des gouttelettes tombées des branches avaient roulé dans leurs cheveux et y scintillaient comme des vers
10 luisants. Tous deux jeunes, tous deux aimants, tous deux pleins de sève et d'espérance, ils passaient, et dans le silence de la nuit la nature recueillie semblait frissonner d'aise en les voyant s'avancer lentement. Ils arrivèrent ainsi sans s'en douter sur le revers de la
15 vallée de l'Égronne, et virent briller au clair de lune le toit des Templiers. Un coq chanta dans la métairie. Ils paraissaient tous deux toucher à regret au terme de leur course, et leur marche se ralentissait de plus en plus. Tout à coup la voix de quelque jeune paysan revenant de Vas-
20 semblée monta vers eux du fond de la vallée. Cette voix chantait une ballade bien vieille, bien populaire et toujours nouvelle, la chanson de Juliette à Roméo,2 la chanson qu'on retrouve toujours là où il y a des amoureux, c'est-àdire partout, dans les gorges de la Sicile et dans les brandes*
25 du Poitou; la voix disait:
Ils ne fur'nt4 pas Le quart d'une heure ensemble Que l'alouette chanta le jour.
1 enclos où Ton mène les bœufs.
2 voir Roméo et Juliette, Acte IV, Scène 5.
3 lieux où poussent les bruyères. 4 furent.
— Belle alouette, belle alouette,
Tu as menti !
Tu as chanté la point'1 du jour,
Il n'est qu'minuit.2
Ils se regardèrent et se sourirent, puis, après un dernier serrement de main, ils hâtèrent le pas. Le cousin et Beau vais se promenaient dans la cour; la lueur d'un bon feu flambant rougissait les vitres de la cuisine. «Eh bien, leur cria Beauvais de sa grosse voix réjouie, ne vous l'avaisje pas dit que le cousin vous perdrait ? Quel homme ! Si je ne l'avais pas rencontré et ramené, il serait encore au bois à l'heure qu'il est.))3
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