A l'heure qu'il est
Cette nuit-là, ce fut au tour de Daniel de ne point dormir. Il fut debout avant l'aube. Il avait été convenu avec Denise qu'on parlerait le jour même au cousin, et que ce dernier ferait ensuite une démarche près de1 Beauvais; mais à mesure qu'approchait l'heure de l'explica- 5 tion, le jeune homme sentait croître en lui un sentiment jusque-là inconnu: il avait peur du cousin. Au moment où il l'entendit remuer dans sa cellule, il prit son fusil et partit pour la chasse, tout en se reprochant intérieurement sa lâcheté. 10
A midi, il n'était pas encore rentré, et on se mit à table sans lui. Le déjeuner fut silencieux. Denise, préoccupée et agitée, regardait à chaque instant dans la cour et ne répondait que par monosyllabes; Beauvais avait l'air embarrassé et comiquement sérieux d'un homme qui 15 porte un secret d'État et n'en a pas l'habitude; le cousin, fatigué de corps et d'esprit, mangeait peu et ne parlait point. Dès le dessert, il remonta dans sa tourelle et laissa seuls le père et la fille. Beauvais plia sa serviette, bourra sa pipe, l'alluma gravement, et regardant sa fille d'un air 20 solennel: ((Eh bien, Denise, dit-il, comment trouves- tu M. Delétang? — Le père? . . . demanda la malicieuse enfant.— Eh non, le fils. — Mais je l'ai trouvé . . . très poli et très convenable. — A la bonne heure! s'écria Beauvais; eh bien, tant mieux, et puisqu'il te plaît, je vais droit au 25 but. Hier, Delétang père et moi, nous avons projeté de
1 parlerait à.
vous marier tous deux. Qu'en dis-tu?)) Denise était assise, elle se leva, rougit et dit d'un ton grave: «Quoi! mon père, vous avez engagé ma parole1 sans me consulter ? — Engagé, non pas précisément, répondit Beauvais un peu s étonné; mais j'ai fait entrevoir2 que tu donnerais ton consentement, et j'ai invité en conséquence tous les Delétang à venir ici dimanche prochain. — Dans ce cas, dit Denise d'une voix ferme, il faudra leur écrire pour les désinviter,3 car je ne veux pas de M. Delétang pour mari. — En voilà
10 bien d'une autre,4 à présent ! et pourquoi cela, mademoiselle?— Parce que je ne l'aime pas. — Bah! bah! des phrases en l'air!5 Tu n'aimes donc personne, pas même ton père !)) Elle se leva, lui sauta au cou, s'assit sur ses genoux, lui ôta la pipe des mains, et d'une voix câline6:
I5 ((Si, je t'aime bien, mon père mignon, mais ne fais plus ta grosse voix et parlons raisonnablement. Tu veux me marier, n'est-ce pas? et tu veux cependant que je reste avec toi? Et moi aussi je le veux . . . — Après?» fit Beauvais. Denise continua: ((Ce M. Delétang est tou-
20 jours par voies et par chemins7 à cause de son commerce. Il m'emmènerait avec lui, et tu resterais seul. . . . Tiens, veux- tu savoir la vraie, vraie vérité? Eh bien, j'aimerais mieux quelqu'un comme . . . comme M. Daniel.))
Beauvais fut étourdi de cette révélation. Il repoussa
25 vivement sa fille, marcha par la chambre sans rien dire, puis tout à coup il éclata comme une bombe: ((Le sergentmajor? mais, ventrebleu, il n'a pas un sou vaillant!8
1 donné ma parole. 2 donné à entendre.
3 retirer l'invitation faite aux Delétang.
4 voilà bien une autre histoire. 5 niaises, vides de sens. 6 douce, caressante. 7 n'est jamais chez lui. 8 il n'a ni bien ni argent.
Qui est-ce qui a pu te mettre de pareilles idées en tête? . . . Un sous-officier ! . . . — Il deviendra officier. — Je croyais que tu ne voulais pas me quitter? — Eh bien, il donnera sa démission. — Laisse-moi en repos ! cria Beau vais exaspéré. C'est le cousin qui t'a soufflé1 ce bel amour ! )) 5 Denise s'approcha lentement de son père, le força de s'arrêter et dit d'une voix émue: ((Parlez plus bas, père! Vous savez que je ne mens point. Eh bien, je vous assure que le cousin ne m'a jamais parlé de son pupille. — Bon ! bon ! il a parlé à merveille2 sans rien dire. Voyez- vous ce 10 cousin que je prenais, moi, pour une manière de livre ! Voilà du nouveau ! 3 — Mon père. . . . — Laisse-moi ! interrompit-il d'un air irrité. Monte dans ta chambre et réfléchis à ce que j'ai dit. — C'est tout réfléchi, répondit Denise d'une voix attristée, mais toujours ferme: je ne 15 me marierai point.))
Elle sortit et s'enfonça sous les arbres du verger. Beauvais, étrangement agité, se promena longtemps dans la salle, gesticulant, grommelant et se parlant à mi-voix; puis tout à coup il monta chez l'abbé, qu'il trouva lisant 20 son journal. ((Vous voilà, l'homme aux mystères,4 lui cria-t-il. — Que voulez- vous dire? demanda le cousin stupéfait. — Je veux dire que Denise refuse maintenant M. Delétang, parce qu'elle a votre sergent-major dans la tête.)) L'abbé essaya de répliquer, se sentit rougir et 25 se tut. ((Mais parlez donc!)) L'abbé se leva, regarda Beauvais en face et lui dit enfin avec vivacité: ((Oui, j'ai été mystérieux, si c'est être mystérieux que d'avoir désiré en secret depuis sept années le mariage de mon pupille
1 suggéré. 2 merveilleusement.
3 quelque chose de nouveau. 4 mystérieux, qui a des mystères.
avec Denise; oui, j'ai fait venir Daniel ici dans l'espoir qu'il plairait à Denise et qu'elle lui plairait. J'avais l'intention d'attendre qu'il eût l'épaulette, car je ne voulais vous offrir qu'un officier; mais Delétang est venu à la
5 traverse,1 et j'ai écrit à Daniel d'accourir. Oui, je voulais vous prendre votre Denise, comme vous m'avez pris ma cousine. Voilà longtemps que cette idée m'occupe et me console de mes ennuis. Daniel est mon enfant, à moi; j'étais né pour la vie de famille, et si, contrairement à ma
10 vocation, je suis entré dans les ordres,2 c'est vous qui m'y avez forcé; si Daniel est ici aujourd'hui, c'est vous qui en êtes la cause indirecte, et si Denise aime mon enfant, c'est une juste compensation établie par la Providence. J'ai été mystérieux, je ne le serai plus. Mon Daniel ne vous con-
15 vient point, cela suffit. Gardez-nous seulement le secret. Nous partirons. Si j'ai été mystérieux avec vous, je l'ai été également avec Denise et Daniel, et je rougirais à jamais, si mon pupille pouvait m'entendre. — Cousin, reprit gravement Beauvais, on dirait que, vous aussi, vous êtes
20 amoureux. — Je le suis, répliqua l'abbé, je suis amoureux de mon rêve depuis sept années.)) Beauvais alla ouvrir la fenêtre. Il étouffait. Il regarda dans le jardin et aperçut Daniel qui rentrait et l'appela. L'abbé, effrayé, voulut s'élancer et fermer la porte au verrou; mais Beauvais
25 l'arrêta. ((Laissez-le donc monter, dit-il tranquillement. — Beauvais, reprit l'abbé à voix basse, renvoyez-nous, mais ne l'humiliez pas ! — Asseyez- vous et taisez- vous ! reprit brusquement Beauvais. — Vous avez ma vie entre les mains,)) murmura le cousin en se laissant choir sur une
30 chaise.
1 a été un obstacle. 2 devenu prêtre.
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