LA LBTTRB DU «OU
— Oui, demain, Choisy, je serai là, chez la reine mère, avec vous... Oh! je serai bien heureuse! Adieu, mon ami; merci, merci mille fois !
En lui jetant ces mots, Diane s*échappa de l'appartement avec ragîHté d'une jeune biche, laissant Choisy en proie à la stupeur et au désespoir.
Dans cet instant même , madame de Choisy rentrait...
Mi'é»%40i
A la vue de son fils bouleversé par Fémotion, madame de Ghoisy ne sut que penser. L'abbé était pâle, et des larmes couraient le long de ses joues.
— Qu'avez-vous? lui demanda sa mère avec bonté, d'où vous vient, mon fils, cette subite douleur? Je vous avais laissé tout à l'heure avec Diane. Où donc s'en est-elle allée?
— Ma mère, répondit Ghoisy en se roîdissant contre le chagrin, rassurez-vous. Une seule
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grâee seulement. Tai dessein de voyager, il ÙLUi que je tous quUte cette nuit même. Consentez>Tons à me laisser partir, à m'exiler? Dites-le-moi !
— Conmie vous voilà troublé! Est-ce bien de sang-froid, Choisv, que vous me faites ici pareiUe demande? Partir, vous exiler, ditesvous ! ah ! vous n'êtes qu'on iograt !
— Je ne suis point ingrat, ma mère, reprit doucement Choisy. Nul plus que moi, croyezle, ne connaît ce que vous avez fait pour moi, je sais que je suis le plus aimé de trois fils qui tons vous vénèrent et vous chérissent. Mais je dois partir, il le faut, quelques heures de plus dans cette ville et la douleur m'y tuerait. Ma mère, pardonnez-moi, mais je suis bien malheureux !
— Malheureux, avez-vous dit, malheureux, vous qui ne connaissez de la vie que ses joies et ses caprices ! Ah! Choisy, réservez ce nom pour ceux qui souffrent véritablement, et qui renferment dans leur cœur leurs plus horribles blessures. Grâce au ciel, vous êtes jeune, l'avenir s'offre à vous plus beau et plus doré que jamais ; apprenez, mon fils, que je sors de voir Villequier, et Villequier avait vu le roi...
— Le roi, reprit le jeune homme, le roi !
PoarqiMt mf forier du rail ? De oe jimt, W Ir bais, je mt ytsx jiId^ le hcrnrz «â Javii^ kb^ épée. je la brî««r3â«> éeraLot k- rcù !
— D'oo rkst œ deiire ? jiarkz. si Mi}^sJe Toos anût-eile donc refxif-é qvt^qne fiTenr ?
— Elle? bien an contraire! reprît Cbi>tsT arec umt ironie froide, elle diiîpie Be pneodi^e pour eonfidoit. eDe Tcnt —
ChMST s'arrêta, soit que «on orpieîl froifi!^ seTcfosât alors à rhamili^ilion d'os aveu, soil qnH trouvai en loi asseï de force pour ense> velir eelte passicMi funeste aa plus profond de son «eor. Il aimait l>iane d*an amoar réel et délicat, fl Faimait encore moins comme la compagne de ses jours qne comme nne jeone el belle fille à laquelle s*attache depuis sa naissance un intérêt romanesque. Pour rien au monde, Cboisy n'eût voulu entraver son avenir, sa fortune. Il ignorait qui était mademoiselle Diane d*Herfort, comment die se trouvait sous Faile de sa mère, quelle protection con* stanle et mystérieuse Fentourait. Tout ce qu'il savait, c'est que Diane réunissait pour lui ce qui autorise les sensations ardentes et jalouses d'un amoureux. Elle avait cet âge où, dans ses souvenirs encore empreints du doux parfum des poètes, il eût pu comparer sa taille exquise
ISS L^ÉRIGIE.
à celle de Phébé, ses mains et sa poitrine à celles des nymphes de la divine Pallas. Lumière vivante de ses rêves, elle penchait souvent sur le jeune homme un regard empreint d'une ineffable tristesse, elle semblait craindre que son appui dût un jour Fabandonner. Dans sa vie futile, sa vie, qui, après tout, n'était jusque-là qu'une mascarade, l'image de cette belle et sereine enfant apparaissait à Ghoisy comme un rayon doux et limpide au milieu de noires vapeurs ; c'était pour lui une oasis odorante, une anse de fleurs dans laquelle il abritait sa nef orageuse. Rien au monde, pas même l'insouciance suave de Diane, l'indulgence de sa mère ou l'imminence d'un grand péril n'eût pu arracher à une âme comme la sienne une aussi noble confidence. Ghoisy se connaissait trop lui-même pour se croire digne un seul moment d'un pareil amour. Il savait qu'emporté de bonne heure par le tourbillon des plaisirs , il devait paraître à Diane un homme dangereux ; mais aussi, en remuant lui-même les étincelles de son cœur, il y trouvait un feu si subtil et si profond ffa*i\ se demandait à quel instinct fatal il devait une aussi vive sympathie. Idolâtré de bonne heure par sa mère, ennemi de tout obstacle, il n'avait
l^Aricse. 13S
jamais songé que bien faiblement à une rivalité.
Celle du jeune roi se présentait alors à lui sous Tâspect le plus menaçant.
Louis était brillant ; il se voyait entouré, dés Taube de sa royauté, d'une foule de femmes empressées à lui complaire ; et lui, qu'était-il? Un abbé de ruelles et de soupers, un masque étourdi courant la ville comme un étudiant de Salamanque, poursuivant chaque jour son carnaval. Si la lotte royale l'effrayait tant, c'est que Choisy ne sentait que trop sa triste infériorité. Pressé par sa mère de répondre à ses instances, il eût bien voulu inventer un piège, un détour; mais comment déjouer ce coup d'oeil d'une femme accoutumée à sonder son cœur? Gomment abuser cette surveillante de chaque heure, de chaque minute? C'est cependant ce qu'avait tenté Fabbé; nul, excepté lui, n'avait son secret. Madame de Choisy l'envisageait alors avec une véritable inquiétude.
— Ainsi , lui dit-elle, vous répugnez à me Unre un aveu que je devine ? Vous aimez quelqu'un, mon fils, oh! oui, je n'en doute plus. En peut-il être autrement , ajouta^-l-elle , lorsque je vous retrouve ainsi ? Mais autant , Choisy, 1. «a
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vous me verriez sévère si l'objet de vos soupirs était indigne de vous, autant une jeune fille sage et modeste. ..
Elle s'arrêta en voyant à quel point Tabbé luttait alors contre son cœur, elle en eut pitié et reprit :
— Vous êtes jeûne, Choisy, à votre âge il y a bien des amours.
— Le mien, reprit-il, pressé de détruire tout soupçon dans Fàme de sa mère, le mien, ô ma mère ! est digne de vous et de moi.
— Vraiment? ne serait-ce point d'aventure quelque comédienne de l'hôtel de Bourgogne? Le petit Seignelay est déjà dans les fers de l'une, et il ne vous manquerait plus...
Elle achevait à peine ces paroles , quand Diane rentra, Diane pétulante, heureuse, glis> sant sur le parquet d'un pas de gazelle, Diane enfin qui cherchait elle-même dans son transport une confidente à qui elle put faire part de son bonheur.
Madame de Choisy avait pour mademoiselle d'Herfort toutes les bontés d'une mère, à peine l'entrevit-elle qu'une de ses mains se trouva bien vite dans les siennes.
— Vous voilà bien joyeuse, ma chère enfant.
L*ftlfIG1IB. 1S6
— El comment ne le serais-je pas? répondit* eHe, les jours se suivent, madame, et ne se ressemblent pas ! L'autre semaine, par exemple, n'est-on pas venu m'arracher dlci pour me conduire dans le sombre cabinet du cardinal?
— Oui, eh bien?
— Eh bien, demain, ma chère bienfaitrice, c'est autre chose. Demain, oui, demain, ajouta Diane en déployant une lettre qu'elle présenta à madame deGhoisy,nous allons chez la reine mère ! Oh ! que me voilà contente !
Madame de Choisy rendit la lettre à Diane avec un léger mouvement de surprise.
— Qui vient donc d'apporter cette lettre? demanda*t-elle à la jeune fille.
— Un joli petit page à la livrée du roi, répondit Diane, ou plutôt un de ses menins d'honneur, car il montait un cheval qu'un laquais tout brodé lui tenait par la bride! Il fallait voir la belle révérence qu'il m'a faite sur l'escalier ! Précisément , je descendais pour rejoindre ici notre cher Choisy, à qui je voulais demander conseil sur ma toilette de demain !
Choisy réprima un geste d'impatience.
— »- Écoutez donc, monsieur, vous êtes près-
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que une femme , vous vous habillez si bien ! Le jeune homme froissa ses gants de soie entre ses mains.
— Je vous le recommande, ma chère Diane, lui dit madame de Choisy ; vous ne savez pas, il est amoureux, et il ne voudrait pas pour un empire me dire de qui...
— Amoureux? reprit Diane.
— Mon Dieu, oui ! Aussi, je vous le confie, calmez-le. Vous devez savoir tout ce qu'il pense , j'en suis bien sûre ! Adieu , continuât-elle en baisant son fils au front, vous lut conseillerez, j'en suis certaine, de chasser ces folies-là !
— J'y ferai mon possible, madame, répondit mademoiselle d'Herfqrt, étonnée que Ghoîsy pût avoir un secret qu'elle-même ne connût pas.
A peine madame de Choisy venait-elle de partir qu'elle s'approcha sur la pointe du pied de la fenêtre où le jeune homme rêvait...
Choisy était si triste, si accablé, que ce fut à peine si, au frôlement léger de la robe de Diane, il détourna la tête pour la voir.
— Vous, amoureux? demanda-t-elle d'une voix espiègle et railleuse.
Choisy ne répondit pas.
l'énigme. 137
— Je croyais, ajouta-t-elle, qu'un homm(; qui chaque jour s*habiUe en femme...
Dans ce mot qui n*était que l'expression d'une surprise naïve, Choisy crut voir un sarcasme.
— Ainsi, reprit-il d'un ton piqué, vous croyez , mademoiselle , que sous ce déguisement j'ai aussi l'àme d'une femme? Détrompez-vous, je serais trop malheureux.
— Malheureux? Pourquoi?
— Oui , certes ; j'aurais à me reprocher chaque jour d'avoir été fausse, coquette, envieuse ! Au lieu de songer simplement au plaisir, je me tournerais vers les chimères de l'ambition. En un mot, je serais frivole, égoïste, parjure.
— Arrêtez, vous calomniez, monsieur ! reprit Diane, inquiète de l'air dont Choisy venait de prononcer ces paroles. La robe d'une femme ne renferme pas, grâce à Dieu, un pareil arsenal de méchanceté ; il faut, je le vois, que l'une d'elles... celle que vous aimez sans doute... vous ait bien trompé, pour accuser ainsi notre pauvre sexe... Que vous a-t-elle donc fait? demanda mademoiselle d'Herfort en considérant Choisy avec intérêt.
— Vous me demandez ce qu'elle m'a fait,
158 L^ÉNIGHE.
répondît Choisy avec vivacité, eh bien ! vous allez en être juge.
— Volontiers.
— Vous m'écouterez, et vous n'interromprez pas.
— Fort bien.
— Vous la condamnerez sans crainte et sans indulgence.
— Mon Dieu ! oui, si je la trouve.conpable 1
— Eh bien ! apprenez, reprit l'impétueux jeune homme , apprenez , Diane , que celte jeune fille. .. car c'est une jeune fille, une jeune fille de votre âge...
— Après?
— Eh bien ! cette jeune fille à laquelle j'avais cru prouver jusque-là combien je raimais, combien je m'intéressais à son sort, elle en aime un autre, Diane, elle l'aime, je le vois bien!
— En étes^vous TAen sûr?
— Aussi sur que de votre présence ici. Mon amour , elle l'a foulé à ses pieds en un jour, en un quart d'heure. A deux reprises différentes je l'avais sauvée, mais elle, elle ne m'a re* mercié que par l'abandon ! Mon rival, je veux bien vous le nommer, mon rival, je le sais, a
, de quoi l'éblouir et la séduire ; mais enfin ce
rival est marié, ce nvai n*est plus libre, ce rival, j*en suis sûr, fascine déjà ses yeux : ce riva], Diane, c*est le roi !
— Le roi, balbutia*t*elle en cherchant l'appui de la cheminée, le roi l
— Oui, le roi, qui est venu détruire en un jour l'édifice de mon bonheur et de mes rêves ; le roi qui, sous prétexte de faire de moi son ami, voudrait m*employer à Tœuvre de son déshonneur ! Connaissez- vous cette jeune fille, Diane, et trouvez-vous en vous-même des voix qui puissent l'absoudre? Pour moi, je la bais, je la maudis, je voudrais la fuir ; aussi dès ce soir, et nonobstant ma mère, je partirai, je ne veux plus même lui faire honte sur son chemin; qu'elle m'oublie, qu'elle me délaisse, qu'elle aime le roi...
— Grâce I grâce ! interrompit Diane en joignant les mains ; oh ! grâce, Ghoisy , pour cette malheureuse ! Oui, cela est vrai, votre dévouement pour elle fut sans bornes, oui, vous fù* tes noble, généreux pour elle, noble et généreux jusqu'à deux fois. Mais pouvait-elle donc prévoir que vous aviez pour elle un autre sentiment que celui de l'amitié? Pouvait-elle penser que le fils de sa protectrice...? Rassurezvous : elle n'a point à.rougir ; elle saura bien.
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Dieu aidant, échapper à ce péril qu'elle-même est loin d'avoir cherché. Mon Die^ ! mais estce donc à moi, à moi, dont le mérite est si modeste, que le roi pourrait songer? Essuyez vos pleurs , Choisy , plaignez-moi plutôt d'être ici l'objet de quelque manège de cour ; croyezbien surtout, croyez, reprit-elle avec une douce assurance, que je vous aime comme un frère. Ce n'est pas vous, Choisy, que je voudrais affliger, vous si bon, si noble, et devant la douleur de qui je reculerais toujours, vous dont je payerais le bonheur de tout le bonheur de ma vie ! De grâce, soyez calme, et gardez-vous surtout de jamais dire à votre mère que le roi a pu m'écrire. Voyons, étes-vous encore jaloux, inquiet? Par quel serment dois-je ici vous rassurer ! Votre mère va revenir, qu'elle vous retrouve au moins raisonnable. Je veux qu'elle me remercie d'avoir fait renaître le calme en votre âme , je veux que vous me preniez désormais pour médecin, et pour mon commencement d'honoraires, allons, vite, embrassez-moi ; je vous reverrai ce soir, mais, en attendant, ma bonne amie mademoiselle d'Harow m'attend là-haut, je cours bien vite la rejoindre! Surtout, encore une fois, pas un mot de ceci à votre mère.
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— Votre mère sait lout ! murmura derrière Choisy ivre de bonheur, Ghoisy qui regar* dait encore Diane s*enfuyant par l'escalier , une voix soudaine qui fit retourner le jeune homme.
— Ma mère ! murmura-t-il stupéfait, vous m'écoutiez?
— J'étais là , répondit*elle en lui mon* trant un rideau de velours sous lequel elle avait tout entendu. Malheureux enfant, je sais tout.
—£h bien, qu'est-ce, ma mère? reprit-il avec une fermeté pleine de respect, vous savez que j'aime Diane, vous savez ! . . .
— Je sais, interrompit-elle, que vous êtes perdu; oui, perdu, Choisy, du jour où vous aimerez cette jeune fille !
— Quoi ! ma mère?
— Il suffît; ne m'interrompez pas. Renoncez à elle ; vous devez obéir à votre mère : il le faut. Cet amour serait un crime !
— Un crime ! murmura Choisy, expliquezvous...
— Vous me demandez ce que je ne saurais faire, Choisy, répondit-elle avec un trouble croissant ; mais croyez-en votre mère , cet amour est impossible !
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En prononçant ces mots, elle sortit, domi* née elle-même par une telle émotion, que sa voix tremblait et que toute sa force manquait de l'abandonner. L'abbé demeura quelques se* condes dans une morne immobilité.
-— Oh ! s'écria-t-il en s*arrachant lui-même à sa stupeur, quel que soit le mot de cette énigme, demain, oui, demain, au cercle de la reine mère, je l'éclaircirai !
Xre bouqumi.
La nuit de Choisy s'écoula dans une suite de longues perplexités.
Les paroles de sa mère résonnaient toujours à son oreille ; il se demandait quel crime il pouvait y avoir véritablement pour lui à aimer Diane, et il ne manquait pas d'accuser un pareil arrêt de sévérité.
Cependant, sa mère avait paru si troublée, ses traits, le son de sa voix avaient tellement frappé le jeune homme, qu'il croyait encore.
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en se réveillant le lendemain, être le jouet d'un rêve.
La chambre que notre abbé habitait composait à elle seule une sorte de pandémomutn curieux. Des montagnes de livres y dévalaient sur une longue table, accrochant sur leur chemin des dentelles de femme , des sachets, des éventails ; on y voyait à la fois d'énormes in-quarto couverts d'une poudre honorable et des gants parfilés d'or , des coiffes , des fleurets, un manteau de sorbonien et des jupes.
A côté de l'alcôve était une sorte de cabinet noir ayant un dégagement secret sur l'escalier <» c'était en ce lieu indépendant de la chambre à coucher que Grippefer avait établi son lit de camp la première nuit, mais il sévit bien vite obligé de plier bagage et de transporter ailleurs son gîte.
La première nuit, en effet, Tabbé avait ronflé comme un tonnerre, et son malheureux surveillant n'avait pu même fermer l'œil. Grippefer demanda par grâce à se voir déporté; €hoisy lui concéda l'extrémité d'un long corridor. Dans ce corridor était la chambre de Diane, elle attenait presque à celle de madame de Choisy. Ce matin-là Choisy crut voir la porte de la jeune fille doucement entre-bàillée.