LA SBIGNEORIE DE CRÉPON
il faut que vous le sachiez, à madame de Planlerose.
— Mon cousin , reprit vivement mademoiselle Mathilde, vous le lui avez lu Tautre semaine, il me semble. N'est-ce pas un poëme sur les Ruines de Palmyre?
— Précisément... les ruines... madame la présidente, daignez me prêter votre attention. C'est le premier chant que j*ai refait.
— J'écoute, dit la présidente.
— Ramassez donc mon écheveau,mon cousin, reprit Mathilde en le laissant tomber malignement sur le parquet.
—Le voici, dit Palamède; attention! ce sont des vers héroïques.
Et se tournant vers la présidente :
M Débris majestueux... »
— On frappe ! s'écria Mathilde.
— On n'a pas frappé , reprit madame de Pianterose.
— Je continue donc, dit Palamède.
— C'est moi! s'écria en dehors une voix que tous reconnurent pour celle du bailli d'épée.
— Au diable ! mmiDiiia Palamède , mon onde ! roos arrÎTez Ineo !
— Mais ce n*est pas sans peine qne je sois arrivé, dit M. Hercole de la Pinsonnière en donnant son fentre et sa canne â la présidente. Diea du ciel ! qaels chemins ! f ai cm qne j*y coucherais!
— D*oà nous venez-Yous donc, M. le hailli? demanda Chaville.
— Oui,d*où sortez-TOus pour être ainsi fait ? reprit Palamède.
— Palamède, dit le bailli, je viens d'un endroit ou Ton a crié, hurlé, tempêté autour de mol pendant tout le soir ; c'est fini, je n'en puis plus, je reviens sourd ; je viens de la seigneurie de Crépon.
— De Crépon, une lieue au moins, et à pied ! ah ! mon père, vous êtes peu raisonnable ! repritMathilde. Mais qu'y avait-il donc à ce vieux château de Crépon ?
— Une adjudication, rien que cela !
— Qu'est-ce que cela vous fait? reprit madame de Planterose. La belle affaire!
— Comment donc, madame la présidente !
ne suis-je pas, comme chef de ce bailliage, intéressé à savoir à qui écherra Crépon ? Crépon, château fort, château â mâchecoulis, presque
LA SEIGNEVBIB DE CRÉPOIV. 297
un château d'État ! Laissez-moi me chauffer les pieds, mon neveu, mes bottes ruissellent de pluie. Si vous aviez vu la foule des acquéreurs, des fermiers , des huissiers même ! Vous n'ignorez pas que le château de Crépon était en décret, et qu'il a longtemps appartenu à un trésorier de France, M. Gaillot. Le décret se poursuivait au Châtelet de Paris, et c'est ce qu'a su fort bien le nouvel acquéreur. II s'en est allé trouver les procureurs qui occupaient dans cette affaire, et quand on lui a dit que la terre avait été adjugée une première fois et que pour y revenir il fallait tiercer , vous croyez peut-être qu'il a hésité le moins du monde? Ma foi non ! il a donné dix mille écus.
— Dix mille écus ! mais il en avait donc une fière envie? s'écria madame de Planterose. Dix mille écus ! mais il n'y a qu'un parc de trente arpents, quelques eaux plates et un petit bois !
— Ce que femme veut, Dieu le veut, reprit le bailli d'un ton de mystère; or, cesl une femme, ma chère présidente, qui vient d'acheter Crépon ; mon Dieu, oui...
— Une femme !
— Oui, une veuve... madame la comtesse des Barres.
238 LA SEIGIfEDBlE DE GRtPON.
— La comtesse des Barres ! s'écria la présidente.
— Vous la connaissez? demanda M. le bailli d'épée.
— Nullement ; mais ce doit être une vieille folle.
— Madame la présidente a raison , reprit Palamède.
— Est-elle jeune? demanda Mathilde.
A toutes ces questions, M. Hercule de la Plnsonnière répondit ce qu'il savait ; la comtesse des Barres était, disait-on, assez riche et encore jeune ; elle avait voulu que l'adjudication fût publique, malgré ses offres, afin qu'il ne fût pas dit qu'elle eût privé les gens de Bourges de surenchérir. Son homme d'affaires avait pris sa terre en son nom, et la comtesse ellemême devait venir prendre possession dans quelques jours. £n un mot, la seigneurie de Crépon était bel et bien adjugée à la comtesse des Barres.
Une pareille nouvelle devint bien vite, pour le corde des auditeurs, un sujet de commentaires ; chacun l'interpréta suivant ses secrets désirs. L'arrivée d'une châtelaine comme celle qu'on annonçait devait facilement mettre en émoi toute la ville. La présidente se promit
Là SSIOIfBURIB DB CRtPOIV. 999
d'en conférer dès le lendemain avec madame Fintendante, laquelle ne manquerait pas de voir la lieutenante, sa bonne amie, et de concerter leurs batteries après avoir passé au creuset la comtesse des Barres. Madame de Planterose ne voyait pas sans dépit arriver une jeune veuve dans sa province ; Mathîlde était enchantée. La maison du bailli était sévère, maussade; celle de la comtesse ne pouvait manquer de se signaler par quelque fête. Pour M. Hercule de la Pinsonnière, il ne se tenait pas de joie en songeant qu'une femme, qui venait sans doute de Versailles, devenait d'un seul coup sa sujette et sa voisine; il considérait cette acquisition comme une bonne fortune.
— Nous lui rendrons tous visite dans mon équipage! s'écria-t-il d'un ton épais de satisfaction, n'est-ce pas, mon cher Palamède? Une comtesse! une grande dame ! Mâthilde,je suis sûr qu'elle te prendra en amitié. Mais comment se porte M. de Cha ville? dit le bailli en avisant d'un coup d*œil tardif le jeune visiteur, qui regardait alors la broderie de mademoiselle de la Pinsohnière.
— A merveille, répondit M. de Chaville; mais vous, M. le bailli, ah! vous devez être d'un appétit...
250 LA SEIGIfEDRIE DE CRÉPOlt.
— Monstrueux , mon cher monsieur ; ah çà ! j*espère , ajouta le bailli , que nous allons souper sur cette bonne nouvelle. . . Nous boirons tous, présidente, à la santé de la comtesse des Barres !
— Je lui adresserai un sonnet ! dit Palamède.
— Moi, je lui broderai un coussin , ajouta Mathilde.
— Et vous , ma chère madame de Planterose, demanda le bailli, on dirait que vous ne voyez pas de bon œil une si illustre arrivée !
— J'ignore , en vérité , reprit la présidente sèchement, si madame la comtesse m'invitera. Vous, à la bonne heure, qui pouvez Taider à bannir de ses bois le braconnage, mais moi !.. . Ah! M. de la Pinsonnière, je ne suis plus rien pour vous 1 ajouta-t-elle d'un air de reproche.
— Vous, Athénaïs ! répondit amoureusement le bailli en lui présentant la main sur sa basque d'habit pour passer dans la salie à manger où le souper attendait.
En ce moment même, la porte du salon s'ouvrit, et un exprès crotté jusqu'à l'échiné entra brusquement avec ses bottes à chaudron et son fouet.
LA SUGNICBIB HB CBtPON. 931
— Allons, dit le' bailli, je ne pourrai pas encore souper! Que veut ce rustre?
— M. le bailli d'épée ? demanda Texprès en présentant une missive à M. Hercule de la Pinsonnière.
— C'est moi; de quelle part me viens-tu?
— Je suis envoyé, monsieur, par l'intendant de la comtesse des Barres.
— L'intendant de madame des Barres ! de la comtesse !... Donne vite !
Le bailli d'épée ouvrit la lettre , et donna, tout le temps de sa lecture, les signes de la plus vive satisfaction. Un rayon d'orgueil et de bonheur éclairait alors son visage; Mathilde s'approcha de lui, mais elle n'eut pas même le temps de l'interroger.
— Vivat! s'écria-t-il , vivat! A la bonne heure! quand je disais que c'était une grande dame!
— Qu'est-ce? Qu'y a-t-il? demanda la présidente.
— Il y a , ma chère amie , que dans trois jours elle arrive , elle nous retient , elle nous invite ! Ah ! c'est bien à elle d'avoir commencé par moi ! La lieutenante en crèvera de dépit, n'est-ce pas, M. de Chaville? Mais, j'y pense... si j'écrivais un mot à cet intendant pour le re-
239 LA SIIGffBIIRlK DB CBtPOH.
mercier? Ma foi, j'ai trop faim ; que l'exprès de la comtesse soupe à la cuisine , c'est cela , et demain, demain, mes amis, je vous donneà tous rendez-vous ici sur les deux heures... Nous inventerons quelque beau cérémonial pour recevoir la comtesse! Est-ce approuvé? Fort bien ! Maintenant, allons boire un coup de vin d'Arbois à la santé de notre nouvelle comtesse !
Mi*i§UeHitmH$.
Le lendemain, au coup de deux heures après midi , M. le bailli d'épée se promenait en pet-en-Fair sous l'ample tonnelle de son jardin, quand son neveu arriva.
A l'air profondément méditatif de son oncle, à sa perruque brune courant sur ses épaules en flots inégaux, à ses bas de soie à peine tirés, et surtout au froncement de ses sourcils, Palamède pensa que le bailli avait une idée.
S34 l/iRTERDANT.
— Eh bien! lui demanda-t-îl en s'asseyant à côté de lui sur son banc, eh bien, mon cher oncle, avez-vous trouvé?.,.
Le bailli d'épée, pour toute réponse, regarda Palamède d*un air épanoui, rayonnant.
— J'attends, reprit Palamède.
— Palamède , dit le bailli , je ne puis parler que devant la pré«idente et Mathilde. M. de Gha ville lui-mêm£ n'est pas de trop, bien qu'en fait d'inventions...
— 11 soit souvent à court, c'est vrai, reprit Palamède. Dame ! tout le monde n'a pas ob* tenu comme moi le prix de grec au collège de Bourges ! Et dire que je ne suis qu'un simple commis aux eaux et forêts ! Mais patience ! quand je serai marié avec ma cousine...
La présidente et Mathilde arrivaient sur la fin de cette phrase. Palamède se leva et voulut baiser la main de la jeune fille, celle-ci ne se prêta au désir de son cousin qu'avec répugnance.
— Nous attendons ici que monsieur mon oncle prenne la parole et nous explique son idée, reprit Palamède.
— Volontiers, répondit d'un air capable M. le bailli d'épée.
L^IRTINDANT. 235
— Nous sommes tout oreilles, ajouta la pré* sidente.
— Donc, commença le bailli , il s'agit pour nous de bien recevoir madame la comtesse des Barres. C'est une grande dame, une comtesse.
— Nous savons cela , interrompit Pala* mède. •
Le bailli reprit en jetant un coup d'œil courroucé à son neveu :
— J'ai toujours pensé que dans une pareille occasion les bouquets, les coups de fusiK.. Il y aura M. l'intendant et moi ; puis six jeunes filles vêtues de blanc. Une seule, Mathilde, offrira des fleurs à la comtesse.
— C'est là tout? reprit Palamède.
— Tout! répondit le bailli avec emphase.
— Et vous êtes seul à avoir trouvé cela, M. de la Pinsonnière?
— Absolument seul, dit le bailli.
— Eh bien, mon oncle, permettez-moi de vous dire qu'on pouvait trouver mieux que cela.
— Qu'est-ce à dire, M. Palamède, et qu'entendez-vous par votre mieux que cela ?
— J'entends, mon oncle, que la lecture d'un compliment en grands vers... ceux-ci, par
S86 l^ihtkrbaht.
exemple, que f ai passé la nuit même à composer pendant que vous donniez sur les deux oretUes,.. car, pendant que vous sommeillez, mon oncle, moi je cultive les Muses, neuf belles femmes qui, sauf votre respect, valent bien vos six demoiselles vêtues de blanc...
— Allez-vous-en au diable avec vos neuf Muses! Avez-vous jamais harangué quelqu'un, mon neveu, un grand personnage, par exemple? Sachez que c'est à moi qu'était échu l'honneur de complimenter l'archevêque de Bourges ; malheureusement ses chevaux étaient fougueux, et au moment où je me penchais à la portière du carrosse...
— Le carrosse de monseigneur se pencha vers vous, reprit en riant la présidente. On vous rentra ici autant crotté qu'un poète.
— n faut espérer, mon oncle, que le cocher de la comtesse sera plus habile et son attelage moins vif. Voici le début des vers que j'adresse à la comtesse des Barres...
— M. de Ghaville, s'écria la présidente, eh ! venez donc, accourez, vous nous voyez toutes sur les charbons... nous ne trouvons rien...
— Gomment , rien? reprit le bailli , mes six jeunes filles !
— Mes vers, répliqua Palamède,
l'hitinbant. S37
— Madame, dit M. de Chaville en 8*avançant, j'ai poiur habitude, en ces sortes de choses, de prendre toujours les idées des au< très... En feuilletant ce matin la bibliothèque démon père, j'y ai trouvé nndivertissement où les vers de M. Palaméde et les jeunes filles de M. le bailli d'épée pourraient entrer, je crois, convenablement. Voici la brochure... et les dessins...
— Le joli costume! s'écria la présidente, moi qui ai toujours rêvé de me mettre en bergère!
— £t moi en berger ! reprit Palaméde.
— Y pensez- vous, mesdames? puis-jedonc quitter mon uniforme? interrompit le bailli; et que dirait-on si mol, Chrysostôme-Hercule delà Pinsonnière...
— C'est vrai, dit la présidente.
— D'ailleurs , reprit le bailli d'épée , c'est moi qui m'institue le maître des cérémonies. Palaméde, et vous, M. de Chaville, nous allons passer dans mon cabinet. Je crois assez utile que nous choisissions au plus tôt les jeunes filles qui doivent fêter l'arrivée de la comtesse !
— 11 tient à son idée , reprit à part Palaméde ; oh ! mais nous verrons. Il faudra bien que je dise mes vers !
S58 L*lllTIlfBA]fT.
— Ce pauvre Palamède! il a l'air farieux, dit à Yoîx basse Mathilde à M. de ChayiUe en lui rendant sa brochure. Et tous, monsieur, étes-vous aussi courroucé contre mon père? M. le bailli est tenace dans ses idées !
— Il en est une surtout qui me désespère, mademoiselle , répondit Chaville sur le même ton, et en regardant Mathilde avec un tendre intérêt. Monsieur votre père parle de vous marier...
— Me marier, et à qui?
— Eh ! mais, vous le demandez?
— Assurément ; c'est le moins que je connaisse mon futur , répondît-elle avec enjouement.
— Eh bien, mademoiselle, il veut que vous épousiez M. Palamède!
— Mon cousin ! Allons donc! il est déjà marié avec les neuf Muses.
Cette saillie dérida le front de Chaville, qui de sa vie peut-être n'en avait tant dit à mademoiselle de la Pinsonnière. Timide à l'excès quand il s'agissait de lui , il sentait pourtant de bonne heure qu'il deviendrait bien vite un autre homme du jour où il pourrait attirer seulement l'attention de cette belle jeune fille. Mathilde méritait sans restriction cette épi-
l'iutihoaiit. 939
tbéte. Des yeux noirs , brillants , fendus en amande et dans lesquels perçait une vivacité charmante , des mains ■ effilées et blanches comme celles d'une duchesse, et par-dessus tout une fierté de port et de manières qui eût fait d'elle une des plus élégantes beautés de la cour, donnaient beaucoup à penser à Chaville, ennemi déclaré des grâces de la province. Il lui semblait injuste, inouï, qu'une si aimable personne tombât aux mains d'un homme qui lui rappelait souvent le pathos de Mascarille. Sans connaître la comtesse des fiarres , dont il était tant question , Ghaville était certain à l'avance que son cœur ne lui dirait rien pour elle, toute sa pensée se trouvant concentrée dans la fille du bailli. Par malheur, il n'avait pas de fortune, et aux yeux de M. de la Pinsonnière, c'était là son plus grand tort.
Prêt à accompagner le bailli dans son cabinet, il remercia Mathilde par un regard que la jeune fille comprit.
A peine venait-il de s'asseoir en cette pièce, avec Palamède, pour cette grande conférence, que dame Jaquinette, tout effarée, entra dans l'appartement.
— Qu'avez-vous donc? lui demanda le bailli;
/ S40 L'iNTBIlBAflT.
serait-ce un exempt qui viendrait me qoerir ici ?
— C'est... ah! c'est, monsieur..., reprit Jaquinette avec mystère.
*- £h bien ! parlez donc !
-^ C'est une visite, M. le bailli d'épée... l'intendant de madame la comtesse des Barres ; il demande à vous parler.
— Mon Dieu , oui!... c'est vrai , j'oubliais, dit le bailli ; mais j'ai tant de choses ! Vous permettez, messieurs... Veuillez retourner auprès de ces dames ; dans quelques instants je suis à vous. Eh bien! madame Jaquinette, faites donc entrer Fintendant delà comtesse... Qu'il n'attende pas, mordieu ! ce n'est pas lui qui doit faire ici antichambre !
Dame Jaquinette introduisit tout aussitôt l'intendant.
C'était un homme encore vert , d'une cinquantaine d'années , contrastant fort au premier coup d'œil , par son excessive maigreur, avec le bailli d'épée, qui jouissait de l'embonpoint d'un chanoine. Si M. Hercule de la Pinsonnière avait les joues pendantes et vermillonnées , en revanche celles de l'intendant de madame la comtesse étaient jaunes et tirées comme s'il eût relevé de maladie. Deux
L^IRTIHOAIIT. 941
petits yetix gris comme ceux d'un chat , se mouvaient sous ses prunelles; son sourire était rempli de malice et de finesse. Il portait la perruque , l'habit noir et les manchettes ; mais le bailli observa qu'il avait au doigt un diamant de la plus belle eau.
— Peste ! se dit-il, voilà un gaillard de bonne maison !
L'intendant de la comtesse déclina tout d'abord son nom et sa qualité. Il s'appelait fionju, et appartenait, à ce qu'il disait, depuis seize ans à madame des Barres.
— Vous m'avez fait demander, dit-il au bailli , et j'arrive incontinent. Tout autre que moi se serait peut-être moins pressé, monsieur, d'obtempérer à vos ordres. Une visite à un bailli d'épée... Voilà qui est presque alarmant pour un début.
— Aussi, n'est-ce pas pour m'entretenir avec vous d'affaires d'État que je vous ai fait mander. Je vous remercie d'avoir été ponctuel, M. Bonju.
— Qu'y a-t-il pour votre service, M. le bailli? Parlez, je vous appartiens.
— L'essentiel, M. Bonju, c'est que vous apparteniez à la comtesse... J'ai le plus grand désir de ne rien faire qui puisse la blesser, et
24i L^lRTBlIftAHT.
comme nous lui ménageons une réception... Bref, je tiens à savoir de vous quelle femme est la comtesse des Barres... Ne me celez rien ; est-elle jeune?
— Très -jeune, M. le bailli; au premier abord , on lui donnerait plus que son âge ; mais quand elle est habillée...
— Elle aime la toilette?
— C'est-à-dire qu'elle en est passionnée.
— On la dit aimable ?
— Aimable à ravir: elle danse, elle fait des armes et elle monte à cheval.
— En vérité, mais c'est donc une amazone ?
— Vous l'avez dit ; elle chasse.
— Elle chasse ! est-ce possible ? alors, bravo ! elle n'aura pas peur de nos coups de fusil.
— Vous comptez lui en tirer?
— Devant sa grille , parbleu ! sans compter le soir le feu d'artifice. Ah ! quelle femme f quelle femme!
— Il est vrai de dire que c'est une femme comme on en voit peu.
— Gomme on n'en voit pas , M. Bonju. Et dites , elle est de Paris?
— Ah bien oui ! elle est du Cap.
— Du Cap? c'est une créole?
l'ihtewdant. 245
— Une créole , avec des yeux noirs et le teint un peu bruni.
— J'ai toujours rêvé ces femmes-là. Elle est veuve ?
— Son mari, le comtes des Barres, est mort en duel à Batavia.
— A Batavia ! voyez ! Mais , mon cher M. Bonju , avec les goûts virils de madame votre maîtresse, je crains qu'elle ne se montre assez peu sensible à la surprise pastorale que je lui ménage.
— Quelle surprise, M. le bailli?
— Celle de six jeunes filles qui doivent lui offrir des fleurs. Tudieu ! cette femme-là eût peut-être mieux aimé la musique d'un régiment.
— Des fleurs? des jeunes filles? Rassurezvous, madame la comtesse aime beaucoup tout cela... les jeunes filles surtout; elle était toujours flanquée, aux iles, d'une demi-douzaine de mulâtresses.
— Les nôtres sont blanches, très^blanches, dit le bailli , on vous les présentera , vous choisirez. Par exemple, M. l'intendant, je vous demanderai une faveur...
— Laquelle?
^— C'est que ma fille... mon unique fille,..
944 L^IITTEIIDART.
Mathilde soit du nombre... C'est elle qui devra haranguer votre maîtresse.
—Pour peu qu'elle ressemble à ce portraitlà, bailli , reprit Bonju en indiquant à M. de la Pinsonnière une toile ovale suspendue à l'un des panneaux du cabinet, ce doit être une ravissante demoiselle... Quelle est cette personne ? ajouta Bonju, vous est-elle parente? estce madame votre sœur?
— Ma femme, M. Bonju, ma femme, répondit le bailli en coupant court aux questions de l'intendant) mais j'entends du bruit, ce sont sans doute ces demoiselles de Bourges... vous allez juger par vos propres yeux...
Et le bailli d'épée ouvrit la porte de son cabinet à l'essaim joyeux de six pensionnaires de l'âge de Mathilde , enchantées de se voir, grâce à lui , en pleines vacances pour toute la journée.
L'intendant passait la revue de cet escadron féminin, quand on gratta à la porte en tapisserie que M. de la Pinsonnière avait refermée.
— C'est moi ! dit par la serrure une voix que le bailli reconnut pour celle de Palamède. Ouvrez , mon oncle , ouvrez vite ! Vous savez que c'est dans vos conventions , je dois juger avec vous !
l/îIITENOMfT. Î45
 la vue de Palamède, toutes les jeunes filles pensèrent éclater de rire.
Le commis des eaux et forêts ressemblait par son long nez et ses jambes en forme de flûtes à l'un de ces joujoux d'Allemagne dont, à la Noël et aux étrennes, les parents garnissent leurs poches. Il tira de sa basque un lorgnon impertinent, et visita chacune des jeunes filles avec un rire sardonique.
— Je gage, reprit-il, qu'il n'y en a pas une parmi elles qui puisse réciter mes vers f
-- Monsieur est poëte? demanda Bonju au bailli.
^ Mon neveu , M. Anastase Palamède, que j'ai l'honneul* de vous présenter, M. l'inten» dant. Saluez donc, dit tout bas le bailli à Palamède, monsieur est l'intendant de la comtesse des Barres.
— M. l'intendant, reprit Palamède, madame votre maltresse aime-t-elle la poésie?
— A la rage, monsieur, à la rage ! Elle fait des vers et elle les met en musique.
— Admirable ! unique ! reprit le bailli ; cette femme-là est universelle! Allons, M. Bonju, faites votre choix, voyons.
— Ces demoiselles-là, répondit Bonju, plairont toutes , j'en suis sur , à madame la com-
âi.
Usœ. Mak je mt toû pos BadoBoiscile Toire fiile; oà donc e^-elie?
La parle do cabinet s'omnit bieatôC, et Ma* tbiide parut accomp^née de ChaviUe. Les reux de Henri semblaient lui dire alors qu'efle était |4ns belle que les jeunes filles rassemblées par le bailli, et les reux du jeune bonnne avaient raison. Le programme de M* de la Pinsonniére prévalut; Fintendant, en bomme adroit, n*eut garde d'en contredire le moindre détail. Madame la présidente survint, qui trouva à Bonju un air de bonne maison, parce qu'il ne lui parlait qu'à la troisième per^ sonne. Le baîUi se répandit en éloges sur la nouvelle cbâtelaine , il fit apporter du vin de sa cave, et du meilleur. Bonju remonta à cheval un peu étourdi. Quand il revit l'avenue d'ormes taillés qui conduisait à Crépon, il fit claquer son fouet et appela le premier valet de chambre de la comtesse pour lui ôter ses grandes bottes. Le monde de la comtesse était déjà au château ; elle-même devait en être à sa première couchée. Bonju traversa une galerie oroée de portraits, et gagna sa chambre placée à l'une des ailes du manoir seigneurial de Crépon.
'•'é en cet endroit, l'intendant trouva un
L*IlfTBIIDAIIT. 247
fea allumé , car l'automne commençait. Il ôta lui-même sa perruque et se regarda dans la glace de la cheminée avec une satisfaction orgueilleuse.
— Tout de même, murmura-t-îl en coiffant son chef d'une calotte de velours noir, j'ai manœuvré prudemment avec ce bailli ; c'est une lx>nne pâte d'homme. Nous l'avons pour nous, c'est une trouvaille, ma foi !
Un éclat de rire aigu et strident partit alors des profondeurs d'un massif sur lequel donnait la fenêtre de la chambre de Bonju. Cette fenêtre était restée entr'ouverte. A travers ses carreaux dégarnis de tentures on pouvait apercevoir le profil maigre et chétif de l'intendant.
— Que veut dire ceci? se demanda Bonju, y aurait-il des revenants dans le parc?
Et il se présenta à la fenêtre...
Bonju ne vit rien, il était alors nuit close...
— Bonsoir, M. Grippefer, reprit alors une voix.
Bonju tressaillit. Muni de sa lanterne, il descendit rapidement après avoir détaché sa colichemarde, mais il ne trouva rien dans les massifs envahis par les ténèbres.
A^CTfrlrw.
Ce jour-là, tout était prêt pour recevoir dignement la nouvelle hôtesse du noble château de Crépon ; tout, depuis l'avenue festonnée de vertes guirlandes, les fossés bordés de vassaux, et la grande pelouse émaillée de vingt costumes, jusqu'au perron du manoir où se tenaient les notables.
M. Hercule de la Pinsonnière avait fait atteler le matin à Bourges sa jument blanche, il
250 L*ARRiyÉE.
avait ordonné à son cocher d'épousseter sa voiture , équipage sacramentel qu'il avait acheté du bailli son prédécesseur et qui ne ressemblait pas mal à une carriole octogénaire. Dans rintérieur roussi, devaient tenir à la fois M. de la Pinsonnlère, Palamède, Mathilde et la présidente ; mais grâce aux énormes bouffantes de cette dernière , à sa queue prolixe et à réehafaudâge de sa coiffure, le commis des eaux et forêts s*était vu forcé de céder sa place à madame de Planterose. Palamède montait un petit cheval berrichon sur lequel il se tenait de son mieux, quand, à un ruis^ seau qui coupait la route, il s'éleva entre cette béte et lui une différence d'opinion assez notable pour que le malheureux se trouvât séparé de sa monture. Il se releva couvert de boue et dans un état si piteux que Mathilde ne put s'empêcher de rire.
— Faites-*vous ainsi, mon cousin, chaque fois qu'il vous prend envie de faire aux portières des dames le rôle d'écuyer cavalcadour? Que dira, bon Dieu ! madame la comtesse des Barres? En vérité, vous avez là une bête bien mal apprise !
— Si c'était Pégase que j'eusse monté, ma 'xsine, répondit Palamède d'un ton dédain
L'ARRlVtB. 251
peux, il ne se fût point conduit de telle sorte avec moi. €es chevaux du Berry sont d*une impolitesse!...
— Vous avez raison, et à votre place, je donnerais celui-ci à monter à Jean notre cocher, pendant que vous vous sécheriez sur le
siège.
— C'est cela ! pour qu'il nous verse ! reprit aigrement le bailli ; ce garçon n'entend rien aux chevaux, il est si distrait ! Montez plutôt cette côte à pied, Palamède, nous ne sommes plus qu'à une faible distance de Crépon, le soleil vous séchera.
— Pourvu que nous n'arrivions pas après la comtesse! murmura la présidente; votre jument blanche va si mal, M. de la Pinsonnière !
— Elle a fait son temps, présidente, répondit le bailli un peu piqué, elle a fait son temps et elle n'est pas la seule ! Mais vous ne me parlez pas de ma toilette ; qu'en dites-vous? n'est-ce pas que j'ai bon air ?
La présidente haussa les épaules.
— N'avez-vous point de honte, lui dit-elle, (le vous croire encore à la mode? Cette comtesse rira bien de vous, elle qui revient sans doute de Versailles ! Croyez-moi, bailli, vous
)59 L'ABRlViB.
feriez bien mieux de ne pas mettre ainsi yos pieds sur ma queue et de ne pas saupoudrer ma robe de votre vilain tabac ! Pouah ! vous prisez comme un suisse de paroisse.
— Je prise beaucoup, c*est vrai, mais le tabac éclaircit les idées, et je voudrais que mes préparatifs allassent au mieux. Voici « par exemple, un gros nuage noir qui pourra bien couvrir ce soir notre feu d'artifice. C'est Palaméde et moi qui devons diriger les boites : ce sera du dernier beau !
— Encore des folies! et pour une femme qui n'en vaut peut-être pas la peine.
— Ma chère présidente, le feu est mon élément ! Palaméde dira ses vers, ou plutôt, ce qui est de sa part une idée ingénieuse, il a chargé Mathilde de les dire à la comtesse^
Là présidente interrogea des yeux le rouleau de papier que tenait Mathilde, il était lié d'une faveur rose.
— Ma chère enfant , lui demanda-t-elle , étes-vous contente des vers de votre cousin? Cela doit être, car c'est un garçon d'esfHrit !
Mathilde ne répondait pas, elle venait de se pencher à la portière et regardait un cavalier qui semblait, ma foi, avoir à cheval une mine fort élégante. Il prenait le même chemin qae
leur voiture, et se retournait seulement de temps à autre d'un air empressé vers Tattelage du bailli. Gomme il le devançait depuis longtemps, il s'arrêta tout court à Fallée d'ormes formant l'avenue du château de Crépon ; près de cette avenue étaient les communs. Il mit pied à terre en cet endroit pour reboucler la sangle de son cheval. Mathilde reconnut Henri.
La grâce de M. de Chaville était si naturelle qu'en le comparant â Palamède tirant avec effort par la bride la monture qui l'avait désarçonné, la jeune fille éprouva un léger battement de cœur; elle indiqua du doigta la présidente ce cavalier dont madame de Planterose ne put s'empêcher elle-même de vanter la bonne tournure, bien qu'il fut loin d*avoir une place dans sa faveur, car elle appuyait de tout son pouvoir les prétentions de Palamède. Au tournant de l'allée, M. de Chaville s'approcha de la voiture et salua ces dames avec sa politesse accoutumée. Un nuage de tristesse était alors empreint sur ses traits, et l'on n'eût guère dit qu'il allait â une fête. Après avoir échangé quelques paroles avec Mathilde, il lui offrit là main, car on dételait en cet endroit. Palamède donna de bon cœur son che-
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▼al aa eocber da baOii d*qiée, et rejoigait la compagnie dans la grande eoor.
Cétait un spectacle fort animé que celui de ces paysans berrichons ayec lears chapeaux ornés de flears, leurs bâtons noueux et leurs fenunes endimanchées. On avait dressé dans la grande cour une vaste tente sous laquelle se pressait cette population active et bariolée du milieu de laquelle ressortaient , comme autant de jeunes gazelles^ les jeunes filles habillées de blanc, que Bonju était en train d'é* chelonner. Le bailli d'épée n*en voulait qoe six, Bonju en avait mis douze. Le digne intendant salua M. Hercule de la Pinsonnière, et s'approchant de Mathilde, qui devait marcher en tête de ce cortège charmant de > belles demolselles, il lui demanda si elle n'avait point peur.
Mathilde rougit, elle était alors l'objet de tous les regards. Le choix de ses fleurs, de ses rubans, tout, jusqu'à l'ajustement de sa coiffure, en faisait une délicieuse miniature, un pastel que Latour eût peint un siècle plus tard. Comme ses compagnes, elle portait une robe de satin blanc et un bouquet ; on eût dit d'une rosière. Palamëde, qui venait de se rajuster de son mieux à la cuisine, n'osait guère
$*en approcher; cependant il lui glissa à la bâte les mots suivants aux premiers coups de fusil qu'il entendit :
— Mademoiselle, songez à bien prononcer mes vers.
Ces coups de fusil, tirés sur un signe de M. de la Pinsonniére, annonçaient en effet Farrlvée de la comtesse...
Elle ne tarda pas, en effet, à apparaître (rainée dans un assez beau carrosse en ébéne, aux panneaux duquel les curieux remarquèrent son chiffre et ses armes avec la corde- Hère de rigueur pour marquer la veuve. Trois grands laquais effrontés se trouvaient perchés derrière la voiture ; mais un plus petit n*eut garde de se faire attendre quand elle descen* dit au bas du perron, afin de porter la queue à madame.
C'était une veuve encore jeune et de grand air que la comtesse des Barres. £Ue avait les joues enluminées, l'œil brillant, l'aspect robuste. Quand elle ôta ses coiffes, chacun la put voir avec ses dentelles, ses mouches, ses rubans et des pierreries qui luisaient comme un soleil. Elle était venue seule dans son carrosse, malgré les mauvais chemins, et ne paraissait cependant pas fatiguée le moins du
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monde. Elle tenait à la main son masqae et son éventail, elle portait aassi un drageoir. La détonation des fasils ne la fit pas soorcîl- 1er; elle semblait aimer, an contraire, Fodear de la poudre. Arrivée au bas du perron , elle y trouva le bailli d'épée qui la harangua, et son intendant Bonju , lequel lui remit les clefs.
A vrai dire, notre comtesse donna peu d'attention aux paroles de M. Hercule de la Pifisonnière, mais elle s'approcha en revanche avec empressement du groupe féminin qui l'entourait en lui présentant des fleurs.
— Les jolies personnes î dit-elle, au milieu de cette pluie de bouquets, je ne sais trop, bailli , si vos fleurs de rhétorique valent celles-ci; mais elles me sont bien chères^ croyez-le. Oui, poursuivit-elle, le sang est fort beau dans le Berry, je le vois.
— Madame la comtesse, reprit le bailli, est peut-être bien fatiguée. Cependant ma fille...
— Votre fille, bailli? mais où donc est-elle? interrompit la comtesse avec vivacité, seraitce par hasard cette délicieuse personne?.,. Jamais , dans mes voyages, je n'ai vu de teint plus frais ; ce sont des fraises pétries dans du fromage à la crème...
l*akeit£e. 357
Cette comparaison sentant quelque* peu l'hôtel de Rambouillet rendit le courage à Palamède qui se dit en lui-même :
— Bravo î voilà une femme qui aime la poésie !
Et se penchant vers Matbilde :
— Mes vers, lui dit-il, mes vers, voici le moment !
Matbilde toute tremblante déploya le rouleau de Palamède, et lut à la comtesse un compliment en vers dont nous ferons grâce au lecteur. Qu*il lui suffise de savoir que Palamède comparait madame des Barres à la lune, et les jeunes filles qui l'entouraient alors aux étoiles.
— Mais qui fera donc le soleil? demanda la comtesse, le poète sans doute ! Par ma foi, je veux le voir !
Palamède parut, encore froissé des inclémences de sa cbute, et « ayant imprimé ses talons en boue, » comme Mascarille. La comtesse le regarda avec un sourire malicieux et lui frappa la joue légèrement de son éven^ tail.
— Monsieur, lui dit-elle , vous faites de fort beaux vers! Ce serait un meurtre que tant de talents demeurassent enfouis dans la
proTîiioe! Nous en parlerons. Bonpi, eontinua-i^Ue en s'adreseanl à son intendant, tirez en attendant de ma valise les œuvres d'an certain Molière, vons les donnerez à monsieur, afin qa'il les étudie.
Palamède se rengorgea , il était loin de soupçonner Tironie de ee cadeau.
— Maïs, reprit la comtesse en revenant au bailli, savez-vous, M. de la Pinsonniére, que vous avez là une charmante fille?
— Vous êtes bien bonne , madame la comtesse. ••
— Du tout, je lui trouve un de ces airs !... le roi, je vous jure, et la cour n'ont rien de mieux. Me permettes^vous de Tembrasser?
— Comment donc ! mais ce m'est beaucoup d'honneur !
La comtesse baisa le front de Mathilde, puis demanda au bailli quelle était la dame qu'elle apercevait»
— Madame la présidente de Planterose, répondit M. de la Pinsonniére en la présentant à la comtesse»
— Madame de Planterose ! fit la comtesse avec étonnement, oh ! c'est là un nom qui a fait du bruit... Ce nom me rappelle une his-
* *«^ assez piquante.
— Qu'est-ce à dire, madame la comtesse ? s'écria la présidente avec effroi.
— Oh ! rien, c'est un souvenir... une histoire dont je connais le héros.
— Une histoire sur madame de Planterose ! demanda à voix hasse Mathilde à la comtesse en s'approcbant d'elle d'un air de curiosité malicieuse; oh! racontez-la, madame la comtesse, je TOUS prie...
— Vous y tenez beaucoup? Serait-elle votre ennemie? reprit la comtesse en interrogeant Mathilde du regard.
— Oui, répondit -elle en échangeant un regard avec Chaville. £t plus tard, ajoutât-elle, madame la comtesse, vous saurez pourquoî...
— C'est bien. Vous saurez donc, mesdames, qu'à Besançon. •• oui, c'était à Besançon...
— Madame la comtesse..,, interrompit la présidente d'un air inquiet.
— Oh ! je vous comprends, vous craignez peut-être que je ne raconte mal l'histoire. La sauriez-vous ?
— Moi, pas le moins du monde, répondit la présidente se cachant sous l'éventail.
— Eh bien! je continue..» si toutefois ces dames le permettent.
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— Comment donc ! mais nous vous sup* plions , madame la comtesse , reprit le bailli d'un air galant, tout le monde vous écoute.. « Pour ma part, J'adore les histoires !
— £h bien donc, à Besançon, il y a dix ans de cela, commença la comtesse en jouant l'insouciance, un charmant cavalier, célèbre à Paris par une infinité de bonnes fortunes, reçut d'une dame de la ville un billet, oh ! mais un billet prodigieux ! Il y était dit que sur son nom seul, sa réputation, son train, on désirait le voir et l'entretenir en secret. La dame assignait enfin un rendez- vous dans les formes.
— Bravo! voilà qui commence bien, dit le bailli.
— Le rendez -vous dfevait avoir lieu chez elle. La dame avait sans doute quelques précautions à garder, car elle exigeait q«ie son chevalier ne la vit que dans les ténèbres. Or, une bonne fortune à tâtons gênait, il faut le croire , ce gentilhomme peu habitué aux mœurs de province, quand un second billet lui fut remis par son valet. Celui-ci, il faut le dire, n'avait rien de galant et de parfumé : il sentait les archers et le Chàtelet d'une lieue. Afalheureux dans un duel où il avait laissé son ennemi sur la place, le gentilhomme fuyait
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les rigueurs des édits du roi, quand ce billet le prévint que cette nuit-là même on ^lait Tarréter et qu'il fallait qu'il partit. Comme il était homme d'ordre, il fit venir son valet, un certain Grippefer... pendu depuis, et lui recommanda d'aller trouver ladite dame. Le faquin n'y manqua pas, et il remplit si bien le rôle de son maître...
— Arrêtez, madame la comtesse, c'est une imposture, et si madame de Choisy qui vous l'a dite...
— Ah ! ne nommons pas les masques , madame la présidente, reprit la comtesse en souriant, je n'ai compromis personne...
— Qu'avez-vous donc , présidente ? mais vous voilà bien troublée, balbutia le bailli.
— Moi... je n'ai rien... bailli... je n'ai rien, madame la comtesse... ce que je dis n'est que pour réhabiliter l'honneur d'une femme...
. — Que vous ne devez pas connaître, j'en suis sûre..., dit la comtesse avec une feinte bonhomie. Mais je comprends à merveille un pareil élan . . • Comment donc ! l'esprit de corps !
— Mais la fin de l'histoire, madame la comtesse, la fin? demanda le bailli les mains jointes.
— Pardonnez-moi , bailii , mais madame la