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cette campagne, c'est ce médaillon que tu regardes là, d'Harcour. La belle Tavait fait peindre sans doute pour son mari... Il y a des jours pourtant où je n'ose le contempler, car, après tout, c'était là, je le sens, une action peu digne d'un gentilhomme... Déshonorer celle qui m'avait sauvé, l'exposer peut-être à la vengeance d'un époux !
— Laisse donc, interrompit Louvigny; il n'y a que M. de Montespan qui se fâche pour ces choses-là !
— Après tout, messieurs, je ne suis pas si coupable, dit Choisy en souriant ; je ne connaissais pas le mari de ma femme !
— Ah çà ! reprit Villeroy , et que devins-tu après une telle aventure?
— Ma foi, répondit Choisy j'e continuai ma vie errante, résolu plus que jamais à ne point rentrer dans un pays où les petites filles de seize ans recherchent déjà les faveurs du roi, et où ses édits vous menacent pour tuer un homme qui vous insulte!
— A ta place, mon cher abbé, au lieu de me plaindre du roi, je bénirais ses rigueurs I Sans elles, dis-nous, ne serais-tu pas resté à t'ennuyer sous les symétriques charmilles de Versailles ? Vive Dieu ! nous t'envions, voilà
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un coup d'épée qui t'a porté bonheur, et t'a rendu sans doute leLauzun de vingt royaumes ! Après seize années d*aventures, tu nous reçois ici, dans ton château, où nous pleurons tous, avec les vins de ta cave, la mort de ton oncle defialleroy! Ah! levons -nous, messieurs, buvons à ce digne parent, ainsi qu'à ce malheureux d'Hosberg à qui je propose d'élever un mausolée!
D'Harcour achevait à peine cette phrase, accompagnée du choc joyeux des verres, quand Bonju, l'air en désordre, entra dans l'appartement.
-— Eh bien? qu'est-ce! qu'as-tu? demanda Choisy à son intendant; réponds. Pourquoi donc ce trouble, cette pâleur?
Pour toute réponse, Bonju présenta à l'abbé une lettre qu'un exprès venait, disait-il, d'apporter à l'instant même. Choisy en brisa précipitamment le cachet, et il changea de visage. Le billet était ainsi conçu :
«< Vos morts se portent bien, M. l'abbé; grâce à Dieu, en seize ans les blessures du corps se cicatrisent. Il en est une que je porte au cœur et dont vous vous souviendrez.
(( Le comte d'HosBERc. »
Md'mUéB de* M^npitr*»
La lecture de ce billet avait plongé Ghoisy dans un tel trouble , que ses amis eux-mêmes s'en aperçurent.
— Qu'as-tu donc? lui demanda Louvigny, serait-ce d'aventure quelque mauvaise nouvelle? Paris tourne au sombre depuis quelque temps , on n'y voit que des aventures tragiques. Maisj*y pense, c'est peut-être un homme d'affaires qui te relance ; les drôles ne respectent rien ! Tu avais des dettes en partant, mon cher abbé, et tu en as peut-être accru la fa-
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mille pendant tes voyages. •• toi surtout, si grand joueur, que l'abbé de Cordes te redoutait lors même que tu avais dix-neuf ans !
— Tu as raison, Louvigny; oui, reprit Choisy avec un dépit contraint, c'est une dette, et celle-là, je te jure, je la payerai à la première occasion !
Il sortit après ces paroles, laissant ses amis deviser gaiement, les coudes sur la table, et se perdre eu mille conjectures à son sujet. La préoccupation de leur hôte ne leur avait point échappé. Villeroy déclara tout haut qull fal* lait au moins qu'un procureur cherchât noise à la comtesse des Barres.
— Ce sont des corbeaux qui s'abattent sur tout, reprit-il, et s'ils connaissaient d'aventure la cave de notre abbé. ..
— Vous n'y êtes pas : c'est plutôt l'archevêque de Bourges qui aura eu vent de ses fredaines. Il prescrit sans doute à Choisy de reprendre la soutane, dit Villeroy.
— Laissez donc, c'est bien certainement un billet de femme. Je m'y connais, s'écria d'Harcour, l'abbé ne pàlit pas de la sorte pour des bagatelles. Quelque b^le délaissée qui le menace de prendre la poste et de l'exterminer dans son château \
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— Si c'était l'héroïne du médaillon , s'écria d'fiarcour, oh! messieurs, la bonne aubaine! J*ai toujours rêvé ces aventures de grand chemin où l'on s'aime juste le temps de ne point se quereller et se déplaire ! Il faut convenir que ce sont là les seules amours dont un homme raisonnable puisse s'occuper. On se prend, on se quitte, et fouette cocher ! Chacun remonte en berline ! N'es-tu pas de cet avislà, Villeroy?
— Silence, fit celui-ci, tu me troubles dans mes observations, mon cher. Ce que j'aperçois de cette fenêtre vaut bien la peine que j'y demeure en vedette.
— Et que vois-tu donc?
— Parbleu ! regarde toi-même.
— Du côté de ces massifs?
— Oui , près des sapins de ce joli parc où passe un bras de rivière. Tu ne distingues pas une jeune fille assise sur un banc de mousse ?
— Oui, vraiment, elle semble attendre quelqu'un et regarde même du côté de ces fenêtres avec une impatience visible. Elle est, ma foi, fort jolie.
— Charmante ! répétèrentLouvigny etd'Harcour. On ne m'avait pas dit que les Berrichonnes fussent ainsi.
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— C'est peut-être une demoiselle ^des environs; son maintien, son air, oui... rien n'indique chez elle ia paysanne...
— Voilà qui est curieux , reprît Louvigny , que peut-elle attendre? Le monde de la comtesse vient de rentrer au château.
— Du diable si je le sais ! mais ne voilà-Mi pas sa mère ou sa sœur qui vient à sa rencon* tre par cette allée? Damnée parente! elle va nous enlever notre point de vue!
Une femme traversait en effet dans ce moment l'un des sentiers du parc, en tournant le dos aux observateurs de la fenêtre. Quand elle se retourna et qu'elle s'approcha de la jeune fille, nos trois gentilshommes poussèrent un cri de surprise, ils avaient reconnu Ghoisy...
L'abbé prit familièrement la demoiselle et se perdit avec elle sous l'un des massifs obscurs du parc.
— Quand je vous le disais, reprit d'Harcour, notre ami cache son jeu !
— Déjà? répéta Villeroy ; peste! Ghoisy, mon cher, vous ne perdez pas de temps!
— Espérons du moins qu'il nous laissera chasser sur ses terres, dit Louvigny. Que diable ! il doit y avoir quelque gibier !
— Mon avis est, messieurs, qu'avant de des-
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cendre au salon , nous donnions ici quelques soins à notre toilette. Mandons ici chacun nos laquais, ils nous rajusteront, car nous ne sommes pas présentablea !
Nos trois convives se regardèrent à la glace, et se trouvèrent tous des mouches de boue, lesunssur.leur habit, d'autres aux manchettes, d'autres au nœud de cravate.
— Voilà ce que vaut la poste ! murmurèrent-ils gaiement. Que dirait le compassé Luxeuil , ce séducteur à froid, ce héros dont le justaucorps redoute le moindre pli? lien * mourrait, c'est bien sûr !
— De l'eau ! oui, de l'eau î reprirent-ils en chœur; holà ! Gascaret, la Verdure et Grosdimanche !
Les trois valets accouri|rent , tous trois fort étonnés que leurs maitres demandassent de l'eau, puis ils les lavèrent et les parfumèrent à tour de bras.
Pendant ce temps , la comtesse des Barres, exacte à son rendez-vous avec Mathilde, venait de gagner l'une des allées de son parc, iiommée VaUée des Soupirs. Elle cherchait dans la conversation de cette belle jeune fille, dans son air, ses yeux, jusque dans le son de sa voix, à démêler les secrets sentiments qui l'a-
Sa l'allés des SOCPIRS.
gitaient. Mathîlde était paie , tremblante ; il semblait qu'un aveu, une confidence i la comtesse l'efFrayàt.
— Eh bien, dit la comtesse, chère enfant, je vous écoute. Qu'avez-vous donc à me dire?
Ce début glaça Mathilde, au lieu de l'enconrager* Elle ne remarqua pas non plus sans une inquiétude secrète l'altération des traits de celle qui lui parlait. Ghoisy semblait distrait, et marchait d'un air agité.
— Me pardonnerez-vous, madame, dit enfin IMathîlde avec effort, d'avoir osé moi-même
réclamer un de vos instants? C'est votre faute ; oh ! vous paraissez si bonne ! Rien qu'à vous voir , je me suis dit tout de suite : Ce n'est pas là une femme comme tant d'autres !
— Vraiment ! demanda Choisy. Vous avez bien fait de croire cela; parlez , parlez vite, je brûle de vous servir.
— Vous ne me trompez pas? vous n'êtes pas du parti de la présidente? *
— Mol de son parti, fi donc !
— Ah ! tant mieux, reprit Mathilde en frappant des mains, j'avais si peur qu'elle ne vous eût prévenue !
— Rassurez-vous, la présidente et moi nous n'avons pas même causé. Et d'ailleurs quelles
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préventions, chère Mathilde, ne tomberaient pas detant votre sourire et vos paroles ? £n vérité, vous êtes ravissante.
— Vous trouvez? Ce n'est pas là cependant ce que me répète mon père. « Mademoiselle, me disait-il encore hier , vous êtes folle, romanesque ! vous avez mille défauts ; un, surtout, le plus odieux, celui de me refuser obéissance. » Tout cela , madame la comtesse, parce que dans ce moment je ne veux pas me marier, surtout à M. Palamède.
— M. Palamède? Qu'est-ce que cela?
— Mou cousin, qui est commis aux eaux et forêts. C'est lui qui , ce matin, avait composé ces vers que vous avez écoutés avec une patience si admirable.
— Et ce M. Palamède est le Benjamin de la présidente , le mari que votre père vous destine?
— Hélas! oui, et je ne vois que vous, madame la comtesse, qui puissiez lui faire changer d'avis. Et cela, en lui disant que ce mariage est impossible, que vous n'y souscrivez pas, en un mot qu'il ferait le malheur de toute ma vie...
— Votre malheur? mon Dieu ! vous détestez donc bien ce M. Palamède?
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— Plus que je ne saurais dire. C'est un homme d'abord qui ne me parle qu'en vers : il appelle cela la langue des dieux ; mais il la parle bien, je vous jure, en simple mortel ! Il n'est pas de jour qu'il ne m'assassine de sonnets, de madrigaux, de ballades. Madame de Planterose le trouve charmant, parce que, dès qu'il s'agit delui aller chercher quelque chose, c'est lui qu'elle prend pour messager. Mais moi! moi, madame la comtesse, il me donne tant sur les nerfs, qu'au premier jour, je déserterai notre maison, c'est bien sûr! Oui, continua Mathilde avec exaltation, depuis que je vous ai vue , je sens que j'ai du courage ! Je ne me laisserai pas sacriHer par madame de Planterose et par mon père ; je fuirai plutôt jusqu'ici et je me réfugierai à Crépon. Près de vous, oh ! oui, l'on doit être si heureuse!
— C'est qu'elle est vraiment charmante, pensa Choisy en la regardant de l'air dont un oiseleur regarde la colombe qui vient se prendre elle-même dans ses filets. Pauvre petite, il faut bien la consoler!... Ah çà! continua-t-il, vous m'avez fait là , ma chère enfant , une confidence incomplète. Vous m'avez bien avoué que vous n'aimiez pas M. Palamède; cela ne veutil pas dire que vous^n aimez un autre?
L*AI.LtE DES SOUPIRS. 25
— Qui? moi, madame la comtesse? reprit Mathjlde en rougissant , on vous aurait dit...?
— On ne m'a rien dit, mais je devine. Vous en aimez un autre, et cet autre-là doit être jeune, aimable, charmant, mon Dieu, oui, c'est dans les règles!
— Comme vous devinez juste , madame la comtesse ! un sorcier n'eût pas mieux fait.
— Vous croyez?
— Sans doute ; celui que je préfère à M. Palamède vous plairait, j'en suis bien sûre.
— Dame ! je suis difficile. Une jolie fille comme vous a droit d'exiger tout de son futur. Celui-ci est-il bienfait?
— Presque aussi grand que vous, et le même sonde voix...
— De bonne maison?
— Son père était conseiller.
— Bien, noblesse de robe, il ne faut pas être exigeant. Et pour la fortune?
— Ah! pour la fortune, reprit Mathilde, c'est là ce qui cause mon chagrin en ce moment. Mon père s'obstine à dire qu'il ne peut me convenir et qu'il ne réussira jamais à faire des vers comme mon cousin Palamède...
— Il a dit cela?... Pour un bailli d'épée, c'est, ma foi, très-bien jugé.
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— Vous pensez comme lui ? Âh ! madame, c'est que vous ne connaissez pas M. Henri de Chaville !
— Henri de Chaville ! c'est là son nom ! Je connais un mousquetaire de sa famille , son cousin, sans doute... Oui, il y a un certain Chaville qui me servait de témoin...
— De témoin? demanda Mathilde étonnée.
— De témoin pour un mariage, se hâta de reprendre Choisy. Mais , ma chère enfant, ce Chaville sait-il que vous l'aimez ?
— Mon Dieu ! non, il l'ignore, et pourtant il eût pu le deviner rien qu'à mon aversion pour mon cousin... Ce serait mal de le lui dire, n'est-ce pas? Aussi n'avais-je, hélas! avant vous qu'une seule personne pour confidente... ah ! une bien bonne et aimante personne, madame la comtesse; elle est au couvent; sans cela , je vous l'aurais présentée...
— L'abbesse, sans doute?
— Oh ! non, celle-là est trop vieille, elle me gronderait et dirait tout à la présidente ! C'est une amie plus âgée que moi, il est vrai, mais si indulgente, si généreuse! Je donnerais tout au monde pour que vous la vissiez, madame la comtesse. Mais, folle que je suis ! j'y
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songe à présent, elle viendra, oui, je lui ai écrit hier qu'un grand danger me menaçait ; je Ja verrai, c'est bien sûr.
— Vous espérez donc qu'elle pourra sortir?
— Pour moi seulement, à cause de ma lettre, oh ! oui !
— Et cette personne se nomme?
*— Mademoiselle Diane d'Herfort.
— Diane, Diane d'Herfort ! . . . balbutia Choisy devenu plus pâle qu'un linge. Vous ne vous trompez pas , c'est ainsi qu'elle s'appelle?
— Mon Dieu, oui! Qu'avez-vousdonc?
— Moi? rien, oh ! rien , répondit Choisy d'une voix mal assurée, j'avais cru... je pensais... Ma chère enfant, reprit-il, je vous le promets, j'empêcherai ce mariage.
— Vous me le promettez?
— Oui, mais pour cela, il faut que vous restiez deux jours à Crépon. Je me charge aisément d'obtenir de votre père... oh! il faudra bien que je voie Diane, reprit Choisy à part ; je la verrai !
— Que dites-vous donc?
— Qu'il est impossible que votre père ne Yous accorde pas à mes instances. Il faut que Yous me restiez.
— Mais si je demeure ici , madame la com-
âë L^ALLÉE DES SODPIBS.
tesse, Diane ne me verra pas; pauvre Diane, elle sera bien inquiète !
— Eh bien! chère Mathilde, écrivez-loi, dites-lui que je vous garde à Crépon pour quelques jours , ajoutez-lui enfin que la comtesse des Barres veut la voir.
— Mais cette lettre , qui la lui fera tenir? L*abbaye du Val est à trois lieues , le chemin est difficile. ••
— Je m'en charge. Vous, ma chère Mathilde, envoyez-moi votre père , oui, je veux à rinstant même obtenir de lui...
— J'y cours , madame la comtesse. Mon Dieu! que vous êtes bonne! presque aussi bonne pour moi que Diane. Oui, je vais lui écrire, je vais... Mais ou vous retrouverai-je?
— Dans mon cabinet , j'y serai bientôt, venez. Adieu , chère enfant, je vous assure que vous ne serez point madame Palamède !
Quelques secondes après , M. Hercule de la Pinsonnière, tout essoufflé, se rendit aux désirs de la comtesse. Il la trouva morne et préoccupée. L'image de Diane, cette image bannie longtemps du cœur de Ghoisy , repassait alors devant ses yeux et le remplissait d'un trouble indicible. Elle lui parlerait , il la verrait , elle