L*ALLÉE DIS SOUPIRS. S
était Fâinie, presque la sœur de Mathilde! Choîsy se livrait déjà à mille projets, mille rêves, quand la présence du bailli d'épée vint lui rappeler qu'il était la comtesse des Barres. M. de la Pinsonniére aborda la comtesse d'un air désastreux.
— Vous m'avez fait appeler, madame, je suis peut-être en retard ! J'étais occupé à sécher mon neveu Palamède. Le malheureux, en poursuivant une rime, s'est laissé choir dans rétang de votre parc.
— Voilà un garçon qui vous donne bien du mal , bailli ; mais en ce moment , il n'est pas question de lui. C'est de votre fille , de Mathilde, que je voulais vous parler. Vous me la laisserez bien deux ou trois jours, n'est-ce pas?
— £h quoi ! madame la comtesse daignerail...?
— Certainement , je prétends la traiter comme ma fille. Des grâces, de l'esprit, et pardessus tout une candeur!... Ah! bailli, je vous envie !
— Vous êtes bien bonne.
— Ainsi, voilà qui est convenu, vous me donnez pour trois jours la tutelle de votre fille?
30 l/ ALLÉE DES SOL'PIBS.
— Elle ne saurait être en meilleures mains. Comment donc ! un château divin et une châtelaine!... C'est ce que je disais tout à Theure encore à mon neveu Palamède. Il trouve vos bois superbes...
— Mais mon étang un peu froid? Le pauvre garçon! Je gage que ce n'est pas vous, bailli, qui iriez de la sorte rêver en poëte? oh ! vous êtes pour le solide !
— Madame la comtesse, vous Pavez dit. Je suis pour la joie, la table, la bonne chère! Ah ! mais surtout je suis pour les femmes qui ne sont pas mijaurées. J'abhorre les précieuses !
— Vraiment?
— C'est à telles enseignes que j'avais peur qu'il ne nous vint ici à Crépon quelque dame de l'hôtel de Rambouillet...
— L'hôtel de Rauibouillet, mon cher bailli? soyez bien tranquille : Molière l'a tué. Mais, dites, vous comptez donc retourner ce soir chez vous , avec votre présidente?
— Hélas ! oui , mon devoir l'exige, madame la comtesse, quoique tous mes vœux, tout mon amour...
— Que voulez-vous dire? demanda la comtesse , jouant l'embarras et s'amusant de l'air enflammé du pauvre bailli.
L^ALLBB DIS SOUPIRS. 51
— Pardon , madame la comtesse, je voulais dire que j'étais jaloux en ce moment du sort de Mathilde. Oui , vous admirer, vous aimer, passer sa vie près de vous , dans ces beaux lieux...
— Y songez-vous, bailli? reprit la comtesse ; mais c'est une déclaration que vous me faites ! Prenez garde , on nous observe !
— Madame la comtesse , répondit M. de la Pinsonnlère enthousiasmé, vous êtes une femme comme on en voit peu ! Disposez de moi ! je commande ici. Ordonnez, de grâce, et si vous avez des ennemis...
— Bien , très-bien , bailli , nous verrons cela, mais relevez-vous.. .
M. de la Pinsonnière s'était jeté, en effet, aux genoux de la comtesse. L'une des mains de l'honorable bailli était placée sur son cœur, l'autre lui servait d'appui sur le gazon , afin qu'il pût se relever au premier bruit.
En ce moment , des éclats de rire bruyants retentirent sous les charmilles voisines.
Choisy leva la tète, il vit Louvigny, d'Hareour et Villeroy en grande toilette. Us s'approchèrent précipitamment de la comtesse des Barres, de façon a former un cercle autour du pauvre bailli.
32 L^ALLtK DBA SODFIBS.
— Madame la comtesse , s'écria d'Harcour, excusez notre indiscrétion. Malepeste ! voilà un gentilhomme qui s'en va sur nos brisées !
M. de la Pinsonnière se releva en tremblant de tous ses membres. Sa perruque et ses manchettes étaient dans un grand désordre.
— M. le bailli d'épée , reprit la comtesse , voici trois gentilshonunes que je voulais vous présenter...
— Peste de ces importuns! pensa M. de la Pinsonnière, en saluant le trio joyeux adroite et à gauche.
La comtesse des Barres lui tendit sa main à baiser de l'air d'une impératrice.
— Songez , lui dit-elle , à ce que vous m'avez promis, mon cher bailli, et ce soir surtout, soyez gai. Nous avons la collation.
Le bailli s'inclina en jetant un regard amoureux à la comtesse.
A peine venait-il de s'éloigner, que Bonju, pâle et tremblant, parut tout d'un coup aux yeux de l'abbé.
Vn tneêênfgetr.
AU seul aspect de son intendant , et avant d'échanger avec lui une seule parole, Choisy quitta ]e jardin et entraîna Bonju dans son cabinet.
— Eh bien ! lui dit-il, l'as-tu suivi?
— Oui, monsieur l'abbé ; je viens de le voir entrer à rhôtelierie qui borde la route.
— En es-tu bien sur?
— Sûr comme de moi-même, monsieur ; seulement, il n'est pas seul.