‹ L'abbé de ChoisyChapitre 47 sur 56 · Il · texte numérisé non relu

Il

ItO LA ffUrr AD CHATEAU.

saient tous trois dans la chambre de Tun d'eux, quand ils crurent entendre le bruit de lourdes boites ralentir sur l'escalier.

L'assemblée se tenait chez Louvigny , dans une grande pièce à laquelle attenaient deux autres plus petites, dévolues à d'Harcour et à Villeroy. On causait de la campagne de M. de Turenne, quand Bonju et Luxeuil passèrent de ce côté.

— Peste ! dit Louvîgny, voilà des gens qui se couchent bien tard; auraient-ils joué à l'hombre ou à la bassette en vrais sournois? Je serais désireux de voir leur figure, ajoutat*il en tenant la porte entre-bàillée.

Louvigny s'approcha le plus discrètement qu'il put, et n'eut pas de peine à reconnaître Luxeuil qui suivait Bonju dans les profondeurs du corridor.

— Holà ! hé ! chevalier , lui cria-t-il à voix basse, viens donc ici te chauffer un peu à notre chambrée, mon cher !

Luxeuil détourna la tète tout aussitôt, bien que Bonju s'évertuât à lui montrer l'appartement que la comtesse des Barres lui avait destiné. Le chevalier se contenta de lever le nez et d'en lire le numéro, puis il courut les bras tendus vers Louvigny.

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— Que là peste me crève si je songeais à vous, mes féaux ! dit-il en posant le pied dans la chambrée ; j'étais occupé du rêve le plus charmant...

— Tu rêves debout, chevalier? voilà qui est neuf, reprit Villeroy. Et à quel objet?

— Ma foi, mon très-cher, à une fille admirable que j'ai entendu nommer, je crois , du doux nom de Mathilde par la comtesse...

— La comtesse? tu l'as donc vue? elle n'est point couchée? demanda d'Harcour.

— Elle m'a reçu à merveille, reprit Luxeuil. Cependant, l'avouerai-je, je n'avais des yeux que pour sa voisine de chambre, la délicieuse Mathilde.

Le chevalier achevait à peine ces paroles qu'un coup léger retentit à la cloison de la chambre où il causait.

-r- Que veut dire ceci? Un voisin que nous gênons... Parlons bas... Je vous disais donc, ajouta Luxeuil en baissant le ton mystérieusement, que cette Mathilde...

Ici, il y eut un nouveau bruit à la cloison, et le chevalier se leva :

— Qui m'impose silence? demanda-t-il d'une voix claire.

Nulle voix ne répondit à la sienne ; mais il

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y eut dans la pièce voisine un bruit de chaises assez significatif.

— Je me nomme le chevalier de LuxeuiU cria le chevalier en s'approchant de la cloison.

— Moi, Villeroy !

— Moi, dUarcour !

— Moi, Louvigny!

Un silence profond succéda à cette décla* ration de guerre, et le chevalier put reprendre :

— Je ne serais pas fâché, mes bons amis, que vous pussiez m'apprendre quelque chose sur ce château. Si je viens d'y voir une jolie fille, peut-être aussi y trouve-t-on des esprits. Nous irons tout à l'heure , en cas de nouvelle attaque, réduire ce fantôme à la raison. Mais avant cela, je ne serais pas fâché de me débarrasser à voire endroit de certaines lettres que j'ai là en portefeuille... Villeroy, mon cher, en voici une de M. de Louvois ; d'Harcour, celle-ci est de M. de Turenne ; Louvigny, tu es le mieux partagé : oh ! celle-là est du roi.

— Voyons, voyons vite, s'écrièrent les trois amis. Mais à peine eurent-ils lu, qu'une contrariété subite changea l'expression de leurs visages.

— Bon ! s'écrièrent-ils, nous voilà forcés de

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conquérir une seconde fois la Franche-Comté !

— Je dois dès demain rejoindre Farmée, dit d'Harcour.

— Nous aussi, reprirent Louvigny et Villeroy.

— Va-t'en au diable ! Luxeuil, tu n'es qu'un messager de malheur !

— De gloire, voulez-vous dire?

— Lorsque nous allions prendre à Crépon nos quartiers d'hiver !

— Quand nous comptions faire la cour à ces dames !

— Nous devrions t'étrangler !

— Mes amis, mes bons amis, reprit le chevalier de Luxeuil avec un grand flegme, vous êtes bien heureux que le roi ait besoin de vos services. Moi, je le crains bien, je vais m'ennuyer ici comme un mort : je n'ai pas les goûts champêtres. Peut-être ne feraî-je pas en ce château un long séjour, surtout puisque vous partez; mais je voudrais au moins savoir de vous quelles sont les personnes qui composent la société de la comtesse. En hommes, qu'ya-t-il d'abord?

— Oh ! deux imbéciles, l'oncie et le neveu, l'un bailli d'épée , l'autre commis aux eaux et forêts.

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— Passons.

— Pour les femmes^ nous avons une présidente à moitié folle, et la jeune fille que tu as vue.

— Fort bien.

— Cette jeune fille a pour père M. le bailli d'épée.

— Bon!

— Pour prétendus, car il y a aussi un mariage sous jeu, se présentent à la fois M. Palamède, neveu du bailli, et un certain M. de Gbaville...

— Chaville? je ne connais pas.

— C'est ce qui te met, parbleu ! à Taise avec lui quand il reviendra demain... Une noblesse de robe ! un amoureux du Berry avec lequel je voulais me mesurer, dit Louvigny; il a bien fait de partir f

— Ainsi , dit Luxenil en prenant quelques notes sur son calepin, voilà tout?

— Tout, mon cher ami , et si tu ne trouves pasquec'estlà un amas suffisant d'originaux...

— Si fait, et je brûle déjà de voir le Palamède ou le Chaville...

— M. de Chaville, reprit Louvigny, n'a rien d'extraordinaire, si ce n'est qu'après tout c'est un cavalier passable... mais quant à ce Pala-

LA HUIT AU CHATIAO. llo

mède, figure de mouton bêlant, cousu de rimes, d'hémistiches...

Un trépignement aigu retentit en ce moment près du mur, et força Louvigny à s'arrêter, Le bruit d'un flageolet , sur qui le joueur inconnu prenait sans doute à tâche d'exécuter les sons les plus discordants , échauffa à un tel point les oreilles des trois amis, qu'ils résolurent d'imposer silence à l'importun. Mais, au même instant, le flageolet attaqua en sons alertes, ironiques, une marche de régiment bien connue , et qui commençait sur l'air de Fifre et Tambour. Une pareille mélodie avait l'air d'une épigramme. Nos trois amis frappèrent à la cloison de toute la force de leurs poings.

Bonju survint au bruit, se plaignant de la sérénade nocturne qui troublait le repos des hôtes de Crépon, et dont heureusement la comtesse des Barres ne pouvait rien entendre, puisqu'elle habl^it l'aile opposée ^ du château.

Cette musique ne pouvait provenir, selon l'intendant, que de la tour du Nord.

On prit des flambeaux, et, après une sommation préalable, on ne tarda pas à y trouver Palamède, mais Palamède furieux, exaspéré.

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tenant encore en main son flageolet comme Brennus dut tenir son épée.

A sa vue, nos quatre gentilshommes éclatèrent de rire.

La tour du Nord, dans laquelle Bonju avait logé Palamède, consistait en une rotonde revêtue de briques du côté de la façade du château, et s'adossant sur une cloison circulaire à l'appartement des amis de Choisy.

C'était une geôle d'un aspect nu, désolé. Le hibou avait dû nicher plus d'une fois dans ce donjon, des fenêtres duquel la vue s'égarait siir une de ces landes tristes du Berry où il ne crott guère que des sapins. Un lit à baldaquin fané occupait le centre de la pièce, et nos étourdis neremarquèrent pas sans surprise que le ciel avait dû s'en détacher la minute d'avant avec un horrible fracas, puisque Palamède le considérait encore avec terreur.

— Bon Dieu ! s'écria Louvigny, voilà un lit bien étrangement décomposé !

— Vous avez dû faire un horrible saat! observa d'Harcour à Palamède.

— Le ciel est injuste ! reprit Villeroy, qui était fort sur le calembour.

Ces maudits railleurs prirent à partie le commis des eaux et forêts ; ils le poursuivirent

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à qui mieux mieux de leurs sarcasmes. Palamède ressemblait à un taureau blessé de vingt flèches.

— C'est cela, dit-il, riez à votre aise, mes- »eurs de la cour, gaussez-vous bien d'un provincial comme moi! 11 ne vous faudra pas moins déloger d'ici dès l'aurore, et aller en campagne pour le bon plaisir de Sa Majesté. J'avais entendu votre aimable conversation et j'ai su bien vite de quelle façon vous me traitiez... Rira bien qui rira le dernier, ma foi, je TOUS souhaite bonne chance à notre armée !

— Gomment ! demanda Luxeull, vous êtes le neveu d'un bailli d'épée, M. Palamède? Mais cela se trouve à merveille, ajouta le cheva* lier, j'ai quelque chose à remettre à monsieur votre oncle.

r— A mon oncle? répondit Palamède, donnez , donnez , monsieur, je suis un autre luimême.

— Je le crois ; aussi vous prierai-je de lui faire tenir la lettre ci-jointe.

— Une lettre aux armes de Sa Majesté!

Fiez-vous à moi, monsieur, il l'aura, oh ! il l'aura dès demain !

— Je compte sur votre promesse. N'allez pas au moins vous endormir, M. Palamède !

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— Il n'y a pas de danger l reprit Palamède d*un ton résolu. Diable de château que celuici, chevalier! Ce matin je me laisse à demi noyer dans un bassin ; ce soir, mon lit croule. Oh ! tenez, je suis décidé à ne plus coucher dans cette tour! Non, pour rien au monde...

— Mais alors où donc coucherez-vous?

— Oh ! je saurai bien trouver...

— Vous n'y songez pas, Bonju est parti en me souhaitant une bonne nuit. L'excellente figure ! Je ne sais pourquoi il me regardait cependant d'un air narquois.

— Telle maîtresse , tel valet, reprit Palamède. Cette madame des Barres est une femme singulière.

— Oh ! fort singulière, dit Luxeuil. Vous loger ici, vous, le poëte de la province! mais c'est un nid de hibou !

— Par ma foi, vous dites vrai, je suis hors des gonds, j'enrage !

— Que faites-vous là?

— Eh ! pardieu ! je prends ma valise. Je m'en vais frapper à la première porte ; voyez !

L'infortuné Palamède avait en effet serré le nœud de son bonnet de nuit , et il avait pris toute sa défroque sous son bras.

— Bonne nuit ! monsieur, lui cria d'Harcour

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