LA NUIT AU CHATEAU
porte qui a Tair d'attendre quelqu'un , fionsnous aux chances de l'aventure !
II frappa doucement, tout en observant que cette pièce ne gardait aucune lumière.
— Ah! c'est vous, bailli, dit une voix de femme d'un ton de reproche ; vous êtes bien en retard !
— Le bailli ! murmura le chevalier. Bon ! on me prend pour un autre ! La méprise est piquante, et je ne suis pas fâché de voir la tournure que va prendre la conversation.
— Eh bien, M. de la Pinsonnière, reprit la voix, entrez-vous ?
Devant cette seconde sommation, le chevalier crut de son devoir de ne pas reculer. Il souffla sa bougie, et il entra dans la chambre.
Mé0 tUfi0MH0»*.
Le lendemain, tous les hôtes de la comtesse reposaient encore , que Bonju surveillait , dans les cuisines, les apprêts d*un colossal dé- -jeûner.
Choisy ne tarda pas à rejoindre son intendant.
— Eh bien, demanda-t-îl, tu as suivi mes ordres de point en point?
Bonju répondit par un signe de tète affirmatif.
— Le chevalier a loge, n'est-ce pas, au numéro 13?
124 LE O&JtVNER.
— Oui.
— Personne n'est descendu ?
— Personne.
— Bien ; songe à présent aux préparatifs dont j'ai parlé. As-tu la chaise de post^? Vers quelle heure sera-t-elle prèle?
— A la nuit.
— D'ici là , je l'espère , j'aurai pu revoir Diane ou Ghaville, murmura Choisy d*un air agité. Ah! poursuivit-il, n'oublie pas non plus de remettre, dès son lever, ce billet à Louvigny. Il est urgent qu'il soit prévenu.
— Mais notre prisonnier, demanda Bonja tout effaré, qu'en ferons-nous?
— Eh ! pardieu ! Louvigny, après la lecture de ce billet, s'en chargera. Une fois partis, que nous importe le reste?
— Avez-vous encore quelques ordres à me donner?
— Non, je te charge seulement de veiller à l'arrivée de Ghaville. Il ne faut pas qu'il soit vu, mais il faut que je lui parle.
La cloche du déjeuner vint interrompre cette conversation. Les convives de la. comtesse prirent place bientôt dans la vaste salle et formèrent un cercle autour de la châtelaine. Le bailli ressemblait à l'un de ces portraits
LE DÉJfiVllER. 1^5
chaudement enluminés des magistrats honorables du dix-septième siècle ; sa perruque, sa barbe et ses manchettes brillaient d'un nouvel éclat. La présidente avait l'air de sortir d'une boite à poudre ; elle avait mis un soin tout particulier à sa toilette. Deux mouches assassines relevaient l'éclat de son teint, et à la seule échancrure démesurée de sa robe, il était facile de voir qu'elle comptait encore sur sa beauté. La douce candeur de Mathilde formait avec elle le plus éclatant contraste. Émue et tremblante, la naïve enfant songeait encore à Chaville ; elle était pâle et rêveuse. Deux ruisseaux de larmes avaient dû couler de ses beaux yeux ; car elle les tenait alors silencieusement baissés.
Pour nos trois gentilshommes, ils paraissaient disposés à se consoler de leur mieux d'un prochain départ, en s'escrimant fort valeureusement à cette table.
Tout d'un coup, Choisy remarqua l'absence de deux convives dont l'un occupait alors trop pirofondément sa pensée pour qu'il ne se réjouit pas intérieurement de ne pas le voir siéger à sa table. C'étaient MM. de Luxeuil et Palamède.
— Où donc est le chevalier ? demanda t-il
130 LK OÉiKOHU.
en jouant rinquiétude. Coorez vite, Bonja, et ramencz-le , nous l'attendons. Voos permettrez bien, mesdames, et vous, cher bailli, que je vous présente la fine fleur de Paris , mon ami Luxeuii , le protégé de M. de Louvois?
— Mais votre neveu, bailli, votre neveu? demanda la présidente par contenance.
— C'est vrai, qu'est donc devenu Palamède? où cst-ii? que peut-il faire? Veuillez 1 excuser , madame la comtesse , ajouta le bailli , ce garçon*là a toujours le nez sur quelque poëme.
Le bailli parlait encore, quand Ghoisy tout d'un coup réprima un léger cri... Le chevalier de Luxeuii venait d'entrer.
La pâleur couvrait le visage de notre abbé, un coup de foudre Teût moins atterré. 11 reganla Luxeuii avec un œil plein de trouble et do surprise.
Oo mouvement n'échappa point au chevalier, dont le sourire était triomphant, l'air épanoui, et la toilette des plus recherchées. Il $*a!^it vis-à-vis de la présidente dont le firoal $e colora à son as|)eot dune vive roogeor. '^'''^isy était si désarçonné, qu'il oublia de pre- ^ Luxeuii à ses hôtes.
L£ DÉJBUNBk. 197
— Allons, reprit gaiement le chevalier, je vois bien qu'il faut que je me présente moimême. Mesdames, vous voyez en moi un des plus sûrs, un des plus anciens amis de la comtesse des fiarres...
Choisy se mordit les lèvres.
— J'aurais fait cent lieues sans débrider , continua Luxeull, pour trouver madame la comtesse.
— Chevalier, répondit Choisy en reprenant assurance, je vous suis obligé de cette protestation flatteuse ; mais, dites, avez-vous passé une bonne nuit? ajouta Fabbé avec un sourire contraint.
— Excellente, ma chère comtesse, répondit Luxeuil en regardant la présidente.
— Ainsi, vous n'avez pas eu peur du numéro 15? C'est pourtant un nombre cabalistique.
— Nullement, quoique dans mon aventure il y ait vraiment de la magie.
— De la magie! s'écria impatiemment le bailli , une aventure ! Oh ! contez-nous cela , M. le chevalier, je raffole des histoires...
— Vraiment ! vous y tenez, monsieur le bailli? et si vous étiez de moitié dans celte aventure?
tâ8 LB DiJBDlIBR.
— De moitié? oh! mais cela doit être fort piquant. De grâce, je suis tout oreilles...
Madame la présidenle renversa en ce moment une salière avec un de ses sabots en dentelles, et lança au chevalier un regard à le faire rentrer sous terre.
— J'écoute, reprit le bailli.
— Conte-nous cela ! s'écrièrent les trois amisdeLuxeuil.
— Eh bien! non, poursuivit le chevalier qu'une moue suppliante de madame de Planterose désarma. Je vous dirai la chose à la lin du déjeuner ; il n'y a rien vraiment comme le dessert pour les histoires...
— Ces messieurs ont raison. Mais où donc est Palamède? se prit à dire tout d'un coup la présidente.
En parlant ainsi, madame de Planterose reportait son regard vers la porte qui s'ouvrit bientôt avec fracas.
La compagnie vit entrer un personnage qui tenait plutôt d'une apparition fantastique que d'un homme. Il était en robe de chambre, et tenait à la main un bonnet de coton couvert de boue. Son visage était meurtri d*égratisnures nombreuses ; ses cheveux en désordre t si jaune, qu'on eût dit vraiment
LE DÉItURBR. 139
qu'il relevail de maladie. Son entrée était si brusque et son aspect si grotesque, qu'on eût pu raisonnablement le croire traqué par une meute de bassets ou de recors. Il étancha à peine la sueur qui perlait son front, et se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur un siège.
— Palamède! s'écria le bailli d'épée d'un ton lamentable, quoi ! c'est vous, dans cet état?
Mathilde et la présidente avaient tiré chacune leur flacon de sels, on les fit respirer au malheureux Palamède. Pour les trois amis de Choisy, ils éprouvaient alors un étonnement mêlé d'une si invincible envie de rire qu'ils furent obligés de se couvrir la bouche de leurs serviettes.
— Eh bien ! qu'est-ce? qu'y a-t-il? demanda enfin la comtesse des Barres, la seule qui ne parût point partager la commisération de ces dames pour le neveu du bailli.
^ — J'allais vous le demander à vous-même, madame, reprit Palamède d'un air furieux ; comment se fait-il qu'en votre propre château...?
— Expliquez-vous.
— Oui, certes, je m'expliquerai, ou plutôt vous daignerez m'expliquer, madame, corn-
130 LE DÉJEUnSB.
ment il se fait que je sols encore en vie ! Ces trois gentilshommes venaient de me voir quitter provisoirement Taffreux nid à rats que votre intendant nomme, je croîs, la tour du Nord ! Pour moi, j'étais bien en droit de la nommer alors la tour du Diable! Un baldaquin aussi lourd qu'une cloche venait de tomber sur moi, le ciel de mon lit avait failli m'écraser, quand j'eus Theureuse idée d'entrer au numéro 15...
— Mon numéro, interrompit Luxeuil, voilà qui est singulier !
— J'eusse préféré que vous le prissiez, votre numéro ! reprit Palamède en toisant le chevalier. Je commençais à peine à m y établir, et déjà j'avais écrit les huit premiers vers d'un fort beau sonnet intitulé les ÉUnks, quand ma chandelle s'éteignit. Était-ce le vent qui me jouait ce mauvais tour, ou bien quelque lutin acharné à ma poursuite? Bref je gagnai mon lit et m'y étendis tranquillement. Mais au moment même où les matelas recevaient mon corps fatigué, patatras ! voilà une horrible, une épouvantable secousse, et je me trouve englouti à vingt pieds sous terre dans la plus complète obscurité. Je crus d'abord rêver, mais l'humidité du lieu ne m'ap*
LB DtJBITRBR. 13t
prit que trop bien où j'étais condamné à finir le reste de ma nuit : j'étais dans une citerne, entendant grouiller autour de mes draps une foule de rats immondes, des rats d'eau, des rats gigantesques ! Fort heureusement j'avais mon briquet, et je parvins à rallumer mon bougeoir que je tenais en main au moment de la catastrophe. A l'aide de cette lumière tremblotante je pus discerner les hôtes de mon gite, et me défendre de mon mieux à coups d'oreiller. Enfin le jour parut, et avec le jour une figure étrange que je ne tardai pas à voir se suspendre au soupirail de ce bouge affreux , c'était celle d'un homme, ou plutôt d'un coupe -jarret. « M. le chevalier! me criat-il , c'est moi, je suis Brisacier ! » Et, sur ma foi , le drôle méritait ce nom ; car en un clin d'œil il commença à limer les barreaux de ma caverne avec une adresse qui prouvait bien qu'il n'en. était pas à son coup d'essai. Pendant son travail, je me donnais garde de bouger, et me tenais coi contre le mur, de façon à ce qu'il ne pût m'apercevoir. Quand il eut fini de scier ma grille, il parut surpris de me voir, et il maugréa bien fort contre moi ; mais je m'étais déjà élancé hors du trou avec l'agilité d'un chat sauvage, sans
133 LE D&JKVifBR.
même lui dire merci. A travers les ronces et les taillis, j'ai regagné enfin votre château de malheur, et me voilà. Me donnerez-vous, madame la comtesse , la clef de cet infâme logo^ griphe ?
Palamède s'arrêta, en promenant ses yeux hagards sur les convives. La rage Tétouffait; il eût de bon cœur égorgé madame des Barres.
Tout le temps de son récit, le chevalier de Luxeiiil avait eu grand'peine à modérer les transports violents qui l'agitaient; mais comme avant tout il était homme de cour, il prit le parti d'attendre. Il se contint donc, et laissant errer un sourire que Choisy put seul interpréter, il répliqua :
— Par ma foi, M. Palamède, voici un récit lugubre ; mais êtes- vous bien sûr de n'avoir pas rêvé? Personne ici, je suppose, ne connaît ce Brisacier; et quant au numéro 15, je puis vous assurer que j'y eusse dormi en paix.
— Voilà qui est un peu fort, reprit Palamède ; quoi ! monsieur , mon lit abimé sous terre, mes rats, mes égratignures...
— Imaginations pures, mon cher monsieur. Comment supposer que cette chambre, (p^
LE DÉJKvrriR. 185
m^était destinée par la comtesse des Barres , mon amie...
Luxeuil appuya sar ce mot en regardant la comtesse. Ghoisy, en ce moment, était devenu aussi pâle qu'un linge.
— Le chevalier a raison , s'écria M. de la Pinsonnière, vous avez été le jouet d'un cauchemar !
— Mon oncle !... s'écria Palamède, poussé hors des gonds et blême de colère.
— La... la... M. Palamède, ajouta Louvigny, eh! mon Dieu! nous vous croyons; les vieux châteaux sont pleins de ces sortes de bascules, tours crénelées, trappes du Nord et de l'Ouest; quittons cela ; pour un homme qui revient des oubliettes, vous vous portez assez bien. Voulez- vous de ce pâté?
Pendant que Palamède se vengeait de sa nuit sur le pâté de la comtesse, le bailli pressait Luxeuil de conter son aventure.
— Pardieu ! ajoutait-il, M. le chevalier, cela va nous remettre deThistoire de mon neveu... J'aime le gai ! Ne m'avez-vous pas dit , d'ailleurs, que j'étais de moitié dans cette affaire? Un peu de complaisance, voyons.
— A votre aise, bailli, reprit d'un ton aigre la présidente en levant le siège. Si les contes
L^ABBÉ DE CHOIST. 2. i2
154 lE OÉJEIIIfEl.
VOUS divertissent , ils ont pour moi peu d'aftrait. J'en demande pardon à M. le chevalier, mais j*aî rendez-vous aujourd'hui même ehez madame Félne, et de là je dois me rendre chez M. l'assesseur...
— Mais, ma chère amie, puisque je suis de moitié...
— Vous êtes un niais ; M. le chevalier n'a rien à dire.
Et passant lestement à la gauche du chevalier, la présidente laissa tomber ce mot dans son oreille :
-— Chevalier, vous êtes un monstre I En voyant la présidente se lever, chacun suivit soQ exemple, car le déjeuner de Crépon tirait à sa fin. Vainement le bailli eut-il recours, pour apaiser madame de Planterose, i tout le pouvoir de son éloquence, elle lui répliqua qu'elle partirait sans lui.
— Mais Mathilde? mais ma fille? objecta le vieillard en lançant une œillade amoureuse à la comtesse.
— Votre fille, monsieur ? elle est assez grande pour se conduire, et d'ailleurs vous veillerez sur elle sans moi. Ma présence en ce château est maintenant inutile. Permettez-moi seulement d'emmener avec moi votre neveu Pala-
LS D&IBDNEB. 155
mède. Chez nous, à Bourges, il y a peut-être moins de beaux dehors qu*ici, mais on y dort bien, on y dort en sûreté, et surtout, reprit la présidente, on y conte des histoires que les dames peuvent entendre. Madame la comtesse, je vous salue !
En parlant ainsi , la présidente s'était dirigée vers la porte, après s'être emparée du bras de Palamède , qui avait à peine eu le temps d'achever son déjeuner. Le bailli commençait à se faire déjà une raison sur cette absence qui favorisait assez ses idées galantes sur la comtesse, quand , arrivé au seuil de la pièce, Palamède se frappa le front. Il tira bientôt une lettre de sa poche.
— Qu'avez-vous donc? lui ^lemanda M. de la Pinsonnière , que me voulez-vous avec ce billet et cet air solennel ?
— Monsieur mon oncle, répondit Palamède, regardez les sceaux de cette dépêche qu'on m'a remise pour vous.
— Pour moi? une dépêche ! donnez.
Palamède présenta à son oncle la lettre que
le chevalier lui avait remise la veille.
— Vous êtes bien heureux, ajouta Palamède à Luxeuil, que les rats l'aient respectée.
Pendant ce temps, le bailli donnait, en par-
iiô LE wÈiainM.
courant la dépèche Jes signes do plos Tif ( nement*
— - Mlf éricorde ! s*éeria-t-fl font à eoap^ et qui vous A remis cet ordre, Paiamède?
Palaméde désigna à son oncle le dieraiier.
— Vite, vite, ma voiture f présidente, je sais à vous. Madame la comtesse, excasez-moi , c'est un ordre de Sa Majesté elle-même.
— De Sa Majesté ?
— Oui , mon Dieu I d'elle-même... une arrestation I
— Une arrestation ! demanda Glioîsy troublé ; ot 11 faut que vous retourniez à Bourges?
— Sans doute, le devoir le veut.
Tout le monde était déjà empressé d'entourer M. de la Pinsonniére, quand Luxeuil, mettant tout d'un coup la main sur l*épaule de Cholsy, l'arrêta au moment où il se disposait à suivre SOS hâtes .
— L'abbé, lui dit-il, maintenant c'est à nous deux.
En parlant ainsi , Luxeuil tira sur eux les verrous de cette pièce.
— - Causons, dit-il à Choisy.
Cnm p»*0pa9iHf.
Choisy et Luxeail demeuraient debout , ils furent quelque temps sans se parler l'un et l'autre.
En vérité, qui eût vu alors ces deux hommes eût pu lire sur leur visage seul les signes de deux natures bien opposées.
Choisy représentait , nous l'avons dit, une de ces organisations vigoureuses et pleines de sève dont le plaisir est la loi , le caprice la vocation ; il n'avait rien perdu de son ardeur juvénile et recherchait encore avec frénésie les aventures ; en un mot, c'était un fou dans
iSé CXE FIOPflSITIO?!.
VaeeepiioB stricte de ce mot. Lnxeail, au coutraire , était an Toluptueox hypocrite et raffiné. A défaut de passions violentes, il s*ea était inventé d*extraordinaires, décidé à ne reculer devant rien , pourvu qu*on parlât de lui, et faisant bon marché de la plus rare vertu dés qu'il était sur qu'on crierait vite au scandale. Luxeuil enfin était le roué sérieux et Choisy l'homme du moment ; le premier inventait et combinait , le second se laissait prendre : deux natures, l'une de feu et l'autre de glace, l'une suivant son instinct, l'autre son calcul , de telle sorte qu'il ne pouvait exister entre eux la moindre parité de sentiments. Tandis que Tesprit et la bonté, doux reflets de sa belle âme, faisaient étinceler le moindre regard de Choisy, on démêlait je ne sais quoi de traître, de cauteleux dans les yeux gris de Luxeuil ; l'influence de son approche donnait la crainte , le vertige. Le chevalier de Luxeuil avait connu de bonne heure le chevalier de Lorraine, et Dieu sait quelle connaissance! Forcé de la renier, 11 avait invoqué sa parenté avec M. de Louvois , mais à dater de ce jour Luxeuil avait mis un masque. La cour devenant insensiblement dévote, le chevalier avait jugé h propos de se ranger. 11 avait renié ses
UNE PBOPOSITIOR. 180
anciens frères en Bacchus, ne s'avenluraU plus avec Camardon chez la Duparc , refusait partout de jouer un jeu trop cher, en un mot, il ne sacrifiait plus à tous les faux dieux.
Ces conversions forcées ne recouvrent trop souvent que le désordre ; malgré sa souplesse et sa dissimulation étudiées, Luxeuil apparaissait à Cholsy tel que notre abbé l'avait connu , pressenti , alors qu'ils effrayaient de concert la sévérité de Mazarin , en compagnie de jeunes étourdis suspendus comme autant de mouches importunes à sa robe violette. De son côté , Luxeuil retrouvait Cboisy aussi romanesque qu'il l'avait connu; il le savait faible , indécis , d'autres fois terrible et em> porté, suivant la piste qu'il courait. Cette fois, il ne put s'empêcher, malgré son courroux assez légitime , de lé tenir un instant sur les charbons et de le persifler dès qu'il eut ouvert la bouche. Après tout, Luxeuil se sentait dans son droit, et le numéro 15 devint le texte du discours.
— Il faut convenir, commença le chevalier, que la comtesse des Barres pratique l'hospitalité d'une adorable manière ! Comment donc ! une table parfaite , des vins excellents , et un coucher ! As-tu, mon cher abbé , lieaucoup de
140 DifB noposiTio^.
lits comme celai-là ? ajoata Luxeufl ; en cas de besoin , je les indiquerais à mes amis !
— Trêve de sarcasmes^ chevalier, se hâta de reprendre Ghoisy d'one voix brève, j'ensse bien voula te voir à ma place , et pais de qaoi teplains-tn?
— De quoi me plaindrais-je, en effet? poiu^ suivit Luxeuil d*un ton raiUeur, c'est peut-être une façon nouvelle de recevoir ses anciennes connaissances.
— Un ami qui vient pour vous arrêter!
— Choisy, reprit Luxeuil , tu n*as point fait hier l'action d'un gentilhomme !
L'abbé réprima un mouvement.
— Oui , ajouta Luxeuil , car enfin , que comptais-tu faire de moi ?
Pour tonte réponse , Ghoisy se contenta de sonner; il tira les verrous de cette pièce, Bonjo entra.
— Réponds , dit Choîsy ; ne t'avais-je pas donné un billet à remettre à Louvigny?
— Le voici , M. l'abbé , je l'ai encore sur moi. J'ai pensé seulement que d'après ce qui s'est passé ce matin...
— Il suffit ; tu peux sortir.
— Lis, maintenant, chevalier, dit Choisy dès que l'intendant se fut éloigné.
UNE PHOPOSITION. 14t
Luxeuil déploya le billet et il lut :
u Mon cher Louvlgny,
« Le chevalier de Lnxeail est arrivé cette nuit, porteur d'un ordre précis de M. de Louvois. Je n'ai pas besoin de te dire le nom de celui que ses instructions lui comïnandent d'arrêter. Devant un tel péril , je n'avais plus même la ressource de la prière ; je me suis donc borné à faire disparaître adroitement le messager de M. de Louvois. »
— Disparaître! interrompit Luxeuil courroucé , l'expression est jolie !
If Mais rassili*e-toi , mon cher Louvigny , c'est toi que je charge de veiller sur Luxeuil ; suis en confiance Bonju , qui t'instruira d'un moyen bien simple pour te tirer d'embarras après vingt-quatre heures. Cet espace de temps m'est nécessaire pour assurer mon évasion complète. Au sortir de son caveau...
— Encore si c'était de sa cave!
— Achève.
« Au sortir de son caveau , le chevalier recevra des mains de Bonju, mon intendant.
14i CNK PKorosiTtuiv.
moa meillear cheval et mille écus. Remerciele de ma part , je lui écrirai dès que j'aurai passé la frontière.
« Ton ami, tt L'abbé de Choist. »
— Voili en effet qui te rend un peu de mon estime , reprit Luxeuil , quoîqu'à vrai dire j'eusse passé là une vilaine nuit,,. Quant à tes offires , il est Uouteux que je les eusse acceptées.
— Pourquoi?
— Pourquoi , pourquoi , l'abbé? parce que j'avais mieux de toi dans ce portefeuille, répondit le chevalier d'un ton de mystère. Ah ! il est tout simple qu'après seize ans... Mais il n'y a pas, vois-tu, de prescription à invoquer, et cette dette est en règle.
— Queveux-lu dire?...
— Qu'à cette époque ,v tu étais bien , l'abbé , le plus acharné joueur. .. Nte te souvieot-il plus que c'était nous qui avions inventé tons deux le jeu de la mouche à miel? Les édils défendaient le jeu, eh bien! nous jouions, nous , à la première mouche qui se poserait sur notre rayon , dans une assiette...
— C'est vrai.
UNE PROPOSlTIO!f. 143
— Ce qui ne Test pas moins, c'est ce billet par lequel , après avoir perdu contre le chevalier de Luxeuil... c'est bien moi , tu reconnais lui devoir en lout bien et tout honneur, comme à ton plus cher créancier, la première femmeà qui tu pourras décemment le présenter.
— Chevalier, reprit Choisy, un pareil billet...
— Est bon , est valable , et de plus payable au porteur, c'est très-certain. Ne conteste pas la validité de l'engagement , car je suis bien sûr que, si tu n'as pas payé, c'est que, le mois suivant, tu as fui Paris dans la crainle du cardinal. Tu avais alors ton maudit duel sur les bras...
— Chevalier...
— Que vas-tu me dire? nieras-tu ta signature? Tu es homme d'honneur, va , je m'en rapporte à loi.
— Ou veux-tu en venir?
— Qu'il est temps plus que jamais que tu fasses honneur à une vieille dette. Cela t'est commode, tu le peux.
— Comment, moi?
— Oui, toi. Écoute, je suis ton ami, quoi que tu en pen^s, l'abbé. Te voilà jetant feu et flamme contre M. de Louvois, n'est-eo pas?
144 UHS PROPosiTion.
éh bien! que dirais-tu si an premier jour j'étais en passe d'enconrir plus que toi la colère du ministre et la Bastille?
— Toi, chevalier?
— Moi-même. Apprends donc, puisque tu l'ignores, qu'il y a dix jours à peine M. de LouYois, mon parent, qui me veut du bien à sa manière, m'a fait appeler dans son cabinet.
« — Chevalier, m'a-t-il dit, il faut que vous épousiez, et cela dans la quinzaine.
« — Moi , M. le marquis !
« — Oui , vous. Il m'est revenu que vous n'étiez pas si homme de bien que vous prenez à tâche de l'afficher ; or, comme la cour se réforme, j'ai jeté les yeux sur madame deFresnoy, sage et méritante personne, veuve en premières noces de l'un de mes anciens officiers. Elle habite Clermont, et n'est pas trop mal partagée du côté de la fortune. Venez ce soir au Louvre, vous la verrez ; faites en sorte surtout de presser la conclusion de cette alliance...
«Ainsi parla M.deLouvois que j'eusse voulu voir en ce moment à Plgnerol. »
— Ce pauvre chevalier! Mais, dis, la veuve le convint-elle ?
— Au contraire , l'abbé, c%fut moi qui lai convins. Représente-toi Proseri^ine avec ses
i'RB FROPOSmON. 143
nattes de couleuvres, ou mieux encore la fée Garabosse dont parle notre ami Perrault.. •
— Elle était donc laide?
— Affreuse ! je crus voir alors Scarron. Cependant mon inexorable cousin, M. de Louvois, s'épuisait à me la vanter. Refuser la main de cette harpie , et je perdais d'un seul coup ses bonnes grâces ! Le ciel vint à mon aide : il m'illumina encore à temps.
a — M. le marquis , répondis-je à mon cousin en l'en traînant dans l'embrasure d'une croisée , pardonnez à un refus que me dicte le devoir. Excusez surtout un aveu tardif, mais qu'il fallait un pareil embarras pour m'arracher ; en un mot , promettez-moi de ne pas me foudroyer de votre courroux ; sans cela, je me condamne à demeurer bouche close...
« — Eh bien ! parlez, monsieur, me répondit M. de Louvois brusquement; voyons, qu'y a-t-il ? vous savez si j'aime les phrases !
« — Monseigneur, repris-je, la mienne sera brève : je ne puis disposer de moi, je suis marié !
«( M. de Louvois se mordit les lèvres de rage, il tenait sans doute à cette alliance ; mais, un peu étourdi de ma réponse , il reprit bientôt :
«f — Il suffit , monsieur, il suffit ; songez seulement à hien peser les termes de la lettre
146 UNE PBOPOSITION.
que vous recevrez ce soir, cette lettre sera de moi. »
— Une destitution?
— Pis que cela , Choisy : un ordre formel de lui présenter ma femme !
— Ta femme? c'est parfait, dit Chbisy mourant de rire.
— C'est cela , ris bien. Moi , je n'avais guère envie de rire. Pour donner créance à mon mensonge, je feignis d'avoir reçu un exprès d'elle, et me disposai à partir.
(( — Ma femme, avais-je dit au ministre, habite la province. C'est une jeune fille douce et timide, que monseigneur trouvera peut-être un peu gauche.
t( — Tant mieux ! reprit-il , elle se formera bien vite à la cour. N'oubliez pas seulement que je l'attends ; la charge que je vous destine est à ce prix. Seulement, comme le service de Sa Majesté ne doit point languir, voici un ordre d'arrestation que je vous remets ; il concerne Fabbé de Choisy... On dit que le Berry, la Sologne ou l'enfer sont devenus sa retraite, remuez ciel et terre pour savoir où il se cache, c'est votre affaire...
« — Mais, lui répondis-je alors, monseigneur, ce serait plutôt la vôtre.
vus PBOPosiTioN. 147
u — Du tout, répliqua-t-il, on n*est pas pour rien cousin d'un ministre, vous ferez ainsi d*une pierre deux coups... Mais songez-y, je ne vous donne que six jours. »
— Quel cousin implacable I dit Ghoisy, un oncle ne serait pas plus clair, plus formel. Ah ça ! chevalier, que vas-tu faire?
— C'est ce que je me demande. D'un côté, je dois te ramener en poste , je réponds de toi au ministre; de Vautre, à moins que je ne t^épouse , je ne vois pas trop quelle femme je pois décemment présenter à Son Excellence.
— Ni moi non plus , ma foi , à moins que cette madame de Planterose...
— Y songes-tu ?
— Dame ! tu me paraissais ce matin assez bien avec elle... La présidente est veuve , elle est riche sans doute...
— Oui , riche de printemps ; je t'en remercie de ta présidente ! reprit Luxeuil. Mais j'y songe , ajouta le chevalier en se frappant le front, il me vient une idée, mon cher Ghoisy, et de toi, pardieu! dépend son exécution,
— Que veux-tu dire?
— Qu'il y a ici même, dans ce château, quelqu'un de propre à me tirer d'embarras.
— Explique-toi.
148 cm PBOP05ITIO!!.
— Oui , oonlinna Luxeuil d'an air résola et comme s'il se fût parié à lui-même, il n*y a que ce moyen. Par là , le mensonge que j*ai faâX an ministre devient une vérité. Hathilde, en un mot, Mathilde , cette jolie fille.
— Quoi! reprit Choisy d'un ton de voix altéré, et cette jeune belle enfant?... Jamais, chevalier, jamais!
— Écoute donc, je veux bien jouer avec toi cartes sur table. Après tout, mon cher, ce n'est qu'un mariage d'une semaine , encore ne serai-je, crois-le, qu'un mari de comédie... Que me faut-il enfin? Une femme qui consente à se dire ma femme devant le ministre, qui salue, écoute, monte et descende de carrosse à ma volonté ; en un mot, une femme de paille, car tu dois penser que ce rôle joué, et une fois mon noble parent convaincu, je n'au* rai rien de plus pressé que de me débarrasser de mon épouse... Elle viendra en poste, je la renverrai de même !
— Mais cela est impossible , répondit Choisy ; pense donc, Luxeuîl, que cette comédie est indigne d'un homme loyal...
— Ma foi, ce n'est pas ma faute , pourquoi mon cousin se mêle-t-il de mes affaires conju-
^ Encore un coup, il n'y a que toi qui
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puisses me sauver, répéta Luxeuil ; mais rassure-toi, Tabbé, service pour service. Le jour même où j*emmènerai d'ici cette jeune fille, Choisy, tu es libre; ton évasion, je la prends sur moi ; je réponds au ministre que je ne sais pas même où tu es, qu'on t'a enlevé, que tu as passé la frontière, et pendant ce temps tu la passes en effet, tu cours à franc étrier; et moi je présente à mon farouche parent mademoiselle Mathllde ma femme, je lui fais voir Paris, Versailles, le roi, le Pont-Neuf, et quand elle retourne chez M, le bailli d'épée, son digne père, j'ai soin de la faire escorter par un ami sûr, vieillard majestueux et respectable^ on en trouve,,qui lui débite un roman superl>e au bout duquel le bonhomme pleure les larmes de son corps. Voilà ma proposition ; j'ai dit.
Le chevalier avait prononcé celte tirade avec volubilité, il semblait sûr d'avance de l'assentiment de son ami. Après tout, Ghoisy n'était-il donc pas son prisonnier?
Cette fièvre ardente de la liberté qui s'indigne du moindre obstacle, qui vole au-devant de tout ce qui peut lui faire des ailes, Luxeuil la savait inhérente à la nature de Ghoisy, il ne doutait pas qu'il ne souscrivit 'son
159 rSB flOTMITlOH.
L'abbé avait élé de bonne heure son émule eo ùâi de jeux, de folies et de plaisirs ; quelle apparence qull pût s'intéresser à une petite provinciale simple et gauche? Le chevalier de Luxeuil faillit tomber de son haut quand il vit Choisy garder le silence. Comme ce silence lui parut se prolonger, il répéta sa proposition.
— M. de Luxeuil, répondit Choisy « nous jouons sans doute ici quelque proverbe. Dans tous les cas , vous ne pouvez me croire assez fou pour accepter Voiïve que vous me faites, ni assez lâche pour prêter les mains à une infamie. Cette jeune fille ne m'est rien, mais elle est placée sous ma sauvegarde. La faire servir d'enjeu à ma liberté et à un mensonge, n'y comptez pas I
— Fort bien, mon cher Choisy, ce sont là de belles maximes; mais, encore un coup, vous êtes à la fois mon débiteur et mon prisonnier...
— Je resterai l'un et l'autre, M. de Luxeuil.
— A votre aise; dans ce cas, ne comptez point sur des délais.
— Je n'en veux aucun.
— Parfait ! Mais, comme je* ne veux pas
•'•î f^e nouveau, attendu le lil que