‹ L'abbé de ChoisyChapitre 51 sur 56 · VUE PROPOSITION · texte numérisé non relu

VUE PROPOSITION

vous me donnâtes hier, vous trouverez bon que je fasse préparer le vôtre pour ce soir dans ma voiture.

— Dans votre voiture, soit, dit Ghoisy résolument.

— Madame la comtesse des Barres , reprit Luxeuil en s*inclinant et en tournant le dos à Choisy, j'ai Fhonneur de vous saluer. Vous m'appartenez; je me contente de votre parole.

Mj9 pacte.

Demeuré seul, Choisy s'applaudit de son refus.

— Oui, s'écria-t-il, j'ai pu, bien des fois, comme tant d'autres, suivre les lois de ma faptaisie ; j'ai pu me jeter ét9urdiment dans les intrigues ; j'ai méconnu même plus d'un devoir; mais ce que m'offrait le chevalier est odieux. Je ne le croyais que débauché, maintenant je le crois lâche. Briser ainsi à plaisir l'amour d'une belle et jeune enfant, la fair

servir de jouet à ses desseins, puis la livrer après au dédain, à la risée ! Ah ! pendant qu*il me parlait, ce Luxeull, j'avais peine à contenir mon indignation , j*élouffais dans mon cœur des voix de haine et de colère. Et ce sont là les hommes dont le ministre se sert! excusables en tout, pourvu qu'ils triomphent; innocents à leurs yeux dès que leur intérêt l'exige et qu'ils vous proposent le partage de leur infamie I Je sais trop ce que je me dois à moi-même, ce que je dois surtout à cette aimable et douce fille. Je répondrai d'elle tant qu'elle restera dans ce château ; oui, dussé-je me voir renfermé à la Bastille, il ne sera pas dit que je favorise un rapt semblable!... La Bastille ! reprit Choisy , on m'en a tant parlé , que déjà j'en ai moins peur ! Mais c'est plutôt un ordre d'exil nouveau que va m'intimer M. de Louvois, et il me faudra, je le sens, cette fois, tout mon courage ! Ne pas revoir Diane, Diane dont je suis séparé depuis si longtemps, Diane sur qui s'étendra toujours la puissance occulte du comte d'Hosberg ! Ah ! mon cœur se brise, mon courage faiblit déjà... Si du moins elle venait! Mais non, ce billet de mon ennemi ne me permet plus même d'espérer. « Votre messager, m'écrit-il, n'arrivera

pas. » Mais Diane, Diane! Ah! quoi qu'il avienne, il faut qu*elle sache tout; puisque je ne dois plus la revoir, du moins je lui écrirai! Lui écrire, reprit Ghoisy, mais une fois parti, qui lui remettra ma lettre? J*y pense, cette jeune fille... oh ! oui, ce n'est que dans ses mains seules...

Ghoisy s*interrompit, un pas léger lui paraissait se perdre dans la profondeur du corridor. Il entr'ouvrit la porte doucement, et il aperçut Mathilde qui remontait Tescalier pour se rendre en son propre appartement. L'anxiété de notre héros était si grande qu'il ne songea pas même à rappeler ; n'écoutant que sa douleur, il commença pour Diane une longue et triste lettre. Tous les combats, toutes les illusions de sa vie, tous les épanchements d'affection tendre et sincère, Ghoisy les versa dans cette lettre de suprême adieu ; il y parlait à Diane avec l'amertume d'un cœur qui juge sa séparation éternelle. De tous les amours qui avaient pu l'occuper, aucun n'avait eu pour lui cette fleur intime, délicate, qui s'attache surtout aux premiers pas tentés dans la vie côte à côte d'une femme que l'on se plait d'avance à entourer d'une douce adoration. Sa jeunesse orageuse une fois apaisée, l'image

de Diane se représentait à son esprit comme une de ces légères ondulations qui sortent des flots assoupis. Cette entrevue si chère, si désirée, Choîsy l'avait rêvée tant de fois inutilement! Il s'en promettait un bonheur calme, infini. N'était-ce pas Diane qui avait fermé les yeux à sa mère? Ne devait-elle pas avoir reçu de cette bouche sacrée des paroles douces, touchantes? Peut-être souffrait-elle dans ce cloître, prison sévère ; peut-être Choisy allaitil trouver sur son visage la trace de ses larmes au lieu de celle du bonheur et du repos! Je lui dois la vérité, pensa-t-il, oui, Diane saura ma vie. Elle est libre de m'accuser et de me blâmer, mais elle saura du moins que sous ce déguisement frivole je l'aimais encore ! Souvenir amer et doux que celui au-devant duquel mon cœur volait ! Le roi ne l'aimait pas, pouvait-il deviner le prix de cette jeune et belle âme? Allez! chère Diane, votre souffrance vous absout! A peine ici, vous eussiez retrouvé ma confiance, j'aurais souri ou j'aurais pleuré avec vous ! Et maintenant, je dois dire adieu à cette dernière félicité !

En se parlant ainsi, et surtout en achevant la lettre qu'il lui laissait, Choisy éprouvait alors une émotion noble et triste. Dans tout

sacrifice il y a une fierté qui soutient même ies plus faibles. Choisy ploya cet écrit, puis il le scella.

— Maintenant, dit -il, accomplissons ma fâche jusqu'au bout !

Il se dirigea alors vers son propre appartement. Quand il fut arrivé dans sa chambre, il trouva la porte du cabinet de Mathîlde entr'ouverte, la jeune fille lisait.

Son aspect seul lui rappela les plus fraîches années de sa jeunesse, c'était ainsi que bien des fois Choisy avait surpris Diane chez sa mère. Mathilde était assise, et ses yeux distraits semblaient chercher plus souvent le paysage devant lequel elle tenait ce livre que sa lecture ; sans doute l'aimable enfant pensait alors à Ghaville, à Chaville dont rien ne lui faisait pourtant présager encore le retour. L'approche de la comtesse lui rendit un peu de courage. Elle ne remarqua ni l'anxiété de sa protectrice, ni la pâleur répandue sur tous ses traits.

— Mathilde, dit Choisy, chère Mathilde, il faut à l'instant même que je vous quitte... Oui, je pars, je dois partir ce soir même...

— Partir? avez-vous dit, reprit Mathilde

troublée, quoi ! vous allez me quitter, madame la comtesse? je resterais seule, ici! ajouta la jeune fîlle avec un sentiment visible de crainte. Oh î madame, si cela est, permettez du moins que je rejoigne mon père !

— Je vous en conjure, ma chère enfant, demeurez encore ici jusqu'au lendemain, Mathilde, jurez-le-moi !

— Demeurer ici, sans vous ! jamais, oh ! jamais, madame la comtesse, répondit Mathilde; que ferais-je, hélas î dans ce grand château? pourquoi voulez-vous m'y retenir?

— Pour votre bonheur, ma chère Mathilde; oui , continua Ghoisy d'une voix émue, un jour, un seul jour encore... D'ici là celui que vous aimez et celle que j'attends ne peuvent manquer de venir.

— M. de Chaville ? Diane? Oh ! je reste alors ; mais vous, madame la comtesse, pourquoi partez-vous?

— Le ciel m'est témoin, répondit Ghoisy, que je marche ici sur mon propre cœur, mais il le faut. Ne m'interrogez pas, ô vous l'amie de Diane ! mais promettez-moi seulement de remplir mes intentions. C'est peut-être ici , Mathilde, un moment plus solennel que vous ne pensez pour moi. Je vous le demande au nom

de mon amitié pour vous, de celle que vous portez à Diane...

— Parlez, oh! parlez, madame la comtesse, je suis prête à obéir. Jamais , oh ! jamais je n'oublierai ce que vous fîtes pour moi, dit la jeune fille avec une voix tremblante.

— Mathilde , reprit Choisy , ce soir je vais vous quitter.

— Déjà !

— Ce soir aussi, cette nuit M. de Chaville reviendra sans doute.

— Avec Diane! oh! oui, j'en suis sûre, vous la verrez !

— Si je ne la voyais pas. .. , poursuivit Choisy ' avec une lente amertume , promettez-moi , chère enfant, de lui remettre cet écrit.

— Cet écrit?

— Oui, c'est un secret que Diane seule doit connaître. Nul autre qu'elle, pas même vous, ne doit le savoir.

— 11 suffît, madame la comtesse, répondit Mathilde inquiète et tout émue, 11 suffît, dès que Diane viendra. . .

— Si M. de Chaville revenait sans elle, Mathilde, ajouta Choisy d'un son de voix plus ému, je vous crois assez loyale pour jeter vousmême au feu cette lettre sans la lire.. .

— Oh ! soyez tranquille , madame la comtesse, je respecterai...

— Bien, bien, chère enfant. Et moi, de mon côté, je jure de me souvenir de vous, quoi qu'il arrive !

— Quoi qu'il arrive ! répéta Mathilde , oh ! mon Dieu, mon Dieu ! vous me cachez, je le vois, un grand chagrin. Seriez -vous donc menacée de quelque malheur? Ce départ ou plutôt cette fuite...

— Rassurez-vous, répondit Choisy avec effort, bientôt, oui, bientôt je reviendrai !

— Âh ! vous me trompez ! soupira la triste enfant; il y a des larmes dans vos yeux, dans votre voix... Mais que vous est donc Diane, pour que vous pleuriez ainsi? Que vous suis-je moi-même, mol, pauvre fille, pour qu'en ce moment, et rien qu'à vous voir pleurer, je pleure?

En parlant ainsi, Mathilde s'était attachée au cou de la comtesse avec des sanglots. Dans ce mouvement précipité , ses beaux cheveux s'étaient dénoués, elle était si belle que Choisy ne s'arracha de sa présence qu'avec effort. Le jour tombait déjà, et le manoir était drapé d'ombres. Choisy déposa sur le front de la jolie fîUe un baiser triste en signe d'adieu. En ce moment même, Bonju vint le prévenir que le

chevalier de Luxeuil demandait à lui parler dans son cabinet.

Quand ils s'y trouvèrent tous deux en présence, Gholsy n'observa pas sans un secret sentiment de crainte l'air glacial de Luxeuil. Il était habillé et botté pour le voyage.

— Déjà, chevalier? est-ce qu'il est l'heure? demanda- t-il à Luxeuil d'un ton narquois.

Pour toute réponse, Luxeuil tira sa montre.

— La même heure qu'au Louvre, l'abbé ; les chemins sont mauvais , et les chevaux de ce pays-ci sont comme les chemins.

Ghoisy garda le silence.

En s'approchant par un mouvement machinal de la fenêtre, il put voir seulement à travers les arbres des communs la casaque bleue de MM. les gardes de la prévôté de l'hôtel.

— Diable ! murmura-t-il , vous êtes exact , M. de Luxeuil !

— Si j'avais affaire au Choisy d'autrefois, répondit le chevalier, ma foi, je n'aurais pas besoin de l'être !

— Que voulez- vous dire?

— Qu'il y a quinze ans, mon cher Choisy, ma proposition n'eût pas eu sans doute le malheur de te déplaire ; je n'en veux pour preuve

que ce billet galant à échéance dont je t*ai parlé. Mais tu me fais banqueroute !

— J'admire votre mémoire , elle est digne d'un homme de cour, d*un cousin de Louvois, chevalier î

— Aî-je employé la force pour faire signer ce billet à M. de Choisy? répliqua Luxeuil impatienté. Est-ce ma faute à moi s*il s'éprend des mœurs pastorales , et protège les filles comme le beau Tristan deLéonois? La fille d*un bailli d'épée, malepeste ! ce sont là de ces vertus imprenables, d'illustres héroïnes devant lesquelles il faut baisser pavillon ! Et que dirais-tu donc, l'abbé, si aujourd'hui même, et lorsque je t'ai quitté , tu avais vu cette intéressante enfant me demander tout en larmes d'envoyer deux de mes hommes sur la route de l'abbaye du Val pour y aller au-devant d'un beau jeune homme (il parait qu'il est jeune et beau ) dont son pauvre cœur était en peine , comme si à deux lieues d'ici on pouvait se perdre dans les chemins ! Je me suis contenté de répondre à cette infante que son amoureux se retrouverait, et de fait, tu le sais, ces choses-là ne se perdent pas !

— Ainsi, tu l'as vue, elle t'a parlé de M. de Chaville?

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— Chaville? qu'est-ce que cela? reprit Luxeuil, je ne connais pas ce nom.

— C'est possible, maisje le connais fort bien, moi.

— Toi, Choisy?

— Sans doute. M. de Chaville est un homme de courage, et, tiens, il a reçu pas plus tard qu'hier, de moi, une mission assez difficile.

— Difficile? pourquoi?

— Parce qu'il s'agissait, sans qu'il le sût, de lutter pour lui avec un homme dont la haine ne me laisse pas un «eul instant de répit, avec d'Hosberg en un mot.

— D'Hosberg! murmura Luxeuil.

— Mademoiselle Diane d'Uerfort, que tu as vue, chevalier, toute jeune encore chez ma mère, est au couvent du Val , c'est l'amie de cette jeune fille que tu prétends enlever, c'est la compagne de Mathilde!

— Eh bien !

— Eh bien, Luxeuil, sache que je n'aime Mathilde que parce qu'elle m'a parlé de Diane. C'est sa confidente, sa sœur de prédilection. Voudrais-tu, maintenant, d'aventure, que je me rendisse coupable envers l'une ou l'autre? Je te le répète, tu peux faire de moi ce que tu veux ! Ordonne !

Luxeoil ne répondit pas, mais il n'était pas homme à abandonner la partie.

— Écoute , reprit-il après une pause, laissons là Mathilde, Diane et ce M. de Chayille. Ne parlons que de toi, Choisy, et parlons franchement. Tu as un ennemi, je le sais, car tu viens de me le nommer toi-même. Mieux que tout autre, j*ai le droit de t'en parler; je connais le comte d'Hosberg ; je ne l'ai vu qu'une fois, mais c'était dans une affreuse circonstance.

— Laquelle?

— Ah ! c'est un secret d'État. Qu'il te suffise de savoir qu'à l'empoisonnement de madame Henriette d'Angleterre, je me trouvais au palais de Saint-Cloud entre ce d'Hosbei^ et le chevalier de Lorraine...

Les yeux de Choisy brillèrent d'une lumière fauve.

— Donc, reprit Luxeuil, je connais le comte d'Hosberg.

Choisy tressaillit.

— Maintenant que je le connais, je ne doute pas qu'il ne puisse t'inquiéter. Le comte est un homme adroit, résolu, perfide. Quel est le motif de votre inimitié à tous les deux, je l'ignore; mais je tremblerais de me voir d'Hosberg pour ennemi...

— Et tu me disais que tu ne le connaissais pas?

— Mensonge de diplomate. Aujourd'hui je puis, je dois t'en parler ; je vais le faire.

Ghoisy regarda Luxcuil d'un air de stupeur. Il ne comprenait guère ce que le chevalier pouvait lui apprendre de d'Hosberg.

Luxeuil continua :

— Que dirais-tu , Ghoisy , toi mon prisonnier, car tu Tes, en apprenant que, libre ou captif, tu n'as plus rien à redouter de M. le comte d'Hosberg ?

— Luxeuil, répondit Ghoisy, ce que tu me dis là, est-ce vérité ou mensonge? Songes*y, tu viens d'éveiller en mon âme sa corde la plus sensible. Oui, je hais d'Hosberg; je le hais, parce qu'après quinze années je l'ai retrouvé hautain, menaçant sur mon passage ; je le hais, parce que, pareil au ver, il s'attache obstinément à mon amour et à mon espoir ! je le hais enfin parce que j'aime Diane ! A l'heure où je parle, je tremble qu'il ne l'empêche de venir, ou plutôt je suis sûr que, grâce à lui, Ghaville ni elle ne viendront. Un instinct cruel pousse cet homme à me nuire. A vingt ans déjà, Luxeuil, je le haïssais ! Et tu me demandes ce que je ferais pour celui qui m'annoncerait sa

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perte? Luxeaîl, celui-là dùt-U être aussi mon ennemi, je le remercierais, je le bénirais, oui, ma fortune, ma vie...

L'exaltation de Cfaoisy était au comble ; Luxeuil la savoura quelques secondes dans un silence recueilli.

— Ainsi , poursuivit-il , tu consentirais à tout, si celui qui doit te livrer d'Hosbei^ t'en priait, s'il te faisait jurer devant son propre serment?

— Â tout , répondit Cfaoisy , pourvu que d'Hosberg fût hors d'état de nuire à Diane...

— Il suffit, reprit Luxeuil, je me fie à ta parole.

— Que veux- tu dire?

— Que tu peux, Ghoisy, t'en reposer sur moi du soin de conduire à Paris un autre prisonnier. Oui, tu seras vengé du comte d'Hosberg; oui, je le ramènerai moi-même à Paris dès que le baiilî d'épée, qui a reçu de moi un ordre d'arrestation qui le concerne, me l'aura remis...

— Dis-tu vrai?

— Sur Dieu et sur ma parole.

— Luxeuil?...

— Seulement, Ghoisy , je te rappelle la tienne. Tu as juré de me laisser maître de cette jeune

fille, moi qui te fais le maitre de d*Hosberg.

— J'ai juré, Luxeuil, de donner ma vie, mon sang à celui qui me vengerait d'un ennemi ! Cet homme, je le sens, ne doit jamais être un lâche !

En prononçant ces mots , Ghoisy laissait tomber sur le chevalier un regard plein de noblesse.

— Luxeuil, reprit-il, ne me forcez pas à vous maudire après vous avoir béni! Cette enfant, vous m'en répondez !

— Comme je te réponds de d'Hosberg ! murmura Luxeuil avec un sourire indéfinissable. A minuit, la chaise de poste sera prête.

— A minuit donc , répondit Choisy , je compte sur toi !

Comfidimmcm,

La joie de Ghoisy tenait du délire ; cette fois enfin il allait se venger du comte d'Hosberg ; il le voyait déjà comme un humble esclave à sa merci. Le brusque départ du bailli d'épée coïncidait avec les paroles de Luxeuil ; Ghoisy devançait Finstant où d'Hosberg serait surpris ; il accusait la nuit de marcher trop lentement. La nuit régnait déjà, et le chevalier n'avait pas encore reparu. Tout d*un coup, la porte du cabinet roula sur ses gonds : Ghoisy vit entrer M. de la Pinsonnière.

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170 CORFIDBIICB.

Jamais la grotesque figure du bailli d'épée n'avait paru plus étrange ; sa pâleur, son air de désordre le faisaient ressembler à quelque hibou effarouché.

M. de la Pinsonnière, qui descendait alors évidemment de cheval, portait un petit manteau court empâté de boue jusqu'au collet; il avait à sa ceinture jaune d'énormes pistolets, et â ses bottes â chaudron des éperons dignes de l'un des douze pairs de Charlemagne. 11 devenait difficile de voir ses petits yeux d'un gris verdâtre sous les boucles de sa perruque rousse amoncelées autour de son front ; il avait surtout un air de frayeur qui en faisait à la fols un objet de rire et de compassion. A la vue de la comtesse, il poussa un gros soupir, et se laissa tomber demi-mort sur un siège.

— Qu'est-ce donc ? qu'y a-t-il? demanda Ghoisy â M. de la Pinsonnière , voulez-vous que je sonne, bailli ?

En même temps, Ghoisy s'était levé, et mettait la main au cordon de la sonnette.

— Par pitié, comtesse , ne sonnez pas « reprit le bailli, on croirait que j'ai eu peur.

— Vous en avez l'air.

— Vous trouvez? C'est qu'il y a bien de

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quoi ! Imaginez-vous que ce matin il n'a pas moins fallu qu'un ordre d'arrestation pour in*arracher de votre château , aussi venaîs-je

m'excuser.».

— Gomment donc ! baâli , mais c'est tout simple. Votre devoir avant tout. Et cet ordre, dites-vous...

— Concernait quelqu'un de très-haut placé, un comte suédois, le comte d'Hosberg !

— Il est votre prisonnier?

— Pas encore, grâce à un certain drèle qui est sans doute son valet, et qui vient de nous jouer le plus cruel tour.»* Si je le rattrape, et j'espère bien le rattraper, il sera pendu à la grand'place , je vous le jure !

— Oue voqs a-t-il donc fait?

— £h ! parbleu ! il a pris les vêtements, les croix et le cheval de son maître. J'ai pensé, ma foi, que c'était le comte d'Hosberg, et j'ai fait courir tout aussitôt mes archers dans la direction qu'il suivait. Âh bien, oui ! il parait que le croquant est à l'épreuve des balles ! Il a fui vers le premier bouquet de bois pendant qu'elles sifflaient sur lui comme la grêle , et depuis une heure mes gens sont à rôder aux alentours».. Ah çà! comment se fait-il que Ton n'ait rien entendu? Il est vrai que le bois

17â CORFIDERGE.

des Chaumes-Blanches est à une lieue de Crépon.

— Ainsi, vous désespérez du prisonnier ?

— Au contraire, j'ai tout lieu de croire que cette nuit ne se passera pas sans que le comte soit pris dans nos filets. On sait à peu prés Tendroit vers lequel 11 a dû fuir, c'est à Tab* baye du Val...

— A l'abbaye du Val? répéta Choisy alarmé; étes-vous sûr, monsieur, que vos forces soient suffisantes?

— Je le pense , comtesse , car je dispose de vingt hommes. Palamède, mon neveu, voulait se mettre à leur tête, mais je l'ai prié de n'en rien faire. En poussant une reconnaissance jusqu'ici, j'ai entrevu les tours de Crépon ; ma foi, je laisse l'honneur de la prise à mes limiers , et je vous demande l'hospitalité pour cette nuit...

— Y pensez-vous, bailli? Courez,' courez vite, il n'y a pas un instant à perdre. Cette arrestation est sans doute capitale !

— Capitale, vous l'avez dit. J'ignore quels en peuvent être les motifs , mais l'ordre de M. de Louvois...

— Ah ! c'est M. de Louvois ?

— Lui-même, mais il peut s'en reposer sur

CORFIBIRGI. 173

mon zèle , Je vous le répète, mes gens ramèneront le comte mort ou vif.

— Mais où le ramèneront-ils?

— Ah! parbleu! chez vous, puisque vous daignez me le permettre. Les souterrains de ce château sont plus sûrs, ma foi, que les cachots délabrés de Bourges, et en attendant le Chàtelet... Ainsi, chère comtesse, c'est chose convenue, vous me permettez de bivaquer chez vous.

— A votre aise!

— Que vous êtes bonne ! Mais , Mathildc, ma fille?... demanda le bailli d'un air inquiet.

— Rassurez-vous , bailli , elle ne m'a point quittée. Au moment où je vous parie, elle est là, là, dans son appartement. Voulez-vous la voir ?

— Oh ! non , pas ce soir , je suis si troublé, si préoccupé de cette maudite arrestation!... Demain, je la verrai, oui, demain...

— Demain ! murmura Ghoisy d'un air agité sans que le bailli pût l'entendre , et c'est ce soir que Luxeuil!... M. de la Pinsonnîère, reprit-il après une pause en attachant un regard clair et perçant sur le bailli, pardonnez si je vous interroge... Dites, aimez-vous bien Mathilde?

174 GORFIIIElfCB.

— Pourquoi cette question ?

— Elle me regarde , je me suis promis à moi-même de vous l'adresser.

— Vous ! madame la comtesse?

— Moi. Répondez ici franchement. Si Mathilde devait un jour vous abandonner? si, me chargeant seule de son bonheur, de son avenir, j'exigeais qu'elle vous quittât?

— Qu'elle me quittât? dit le bailli étonné.

— Oui... qu'elle vous quittât! répondez, bailli, votre douleur serait-elle bien vive?

— Madame la comtesse..., balbutia le bailli, en vérité, je ne sais...

— Eh bien, répondez, il s'agit de Matbilde, il s'agit de votre fille.. • Vous vous taisez?

— Madame...

— Comment, votre fille !

— Et si ce n'était pas ma fille?... repriile bailli comme allégé d'un grand poids.

Il semblait que, vis-à-vis de la comtesse, il eût hâte de se débarrasser d'un aveu.

— Quoi ! Mathilde ? demanda Ghoisy avec stupeur; Mathilde n'est point votre fille?

Le bailli leva les yeux au ciel avec un soupir.

— C'est une histoire lamentable, continuat-il d'une voix dolente , mais je puis voas la

COlfPIDKNCE. 175

confier, à vous, qui me paraissez aassi bonne qae belle. . .

— Rassurez -vous, bailli, vous^ pouvez parler.

— Personne ne nous écoute?

— Personne.

— Vous saurez donc, reprit M. de la Pinsonniere, que je me mariai le i 5 février i 6B0. . .

— Mon Dieu! bailli, voilà une date bien sinistre...

Le bailli reprit :.

— 11 y a de cela seize ans. J'étais alors le seul rejeton de Fillustre famille des la Pinsonnière. Mon oncle avait une charge à la cour : il était officier du gobelet. On me fit venir de son château, situé près deChàlons, et j'entrai dans l'une des compagnies du guet à pied. SI vous m'aviez vu dans ce temps'-là avec mon grand feutre et mes éperons devant le palais Mazarin ! Je puis dire que tout le temps que j'avais le pied à l'étrier Paris était bien tranquille. D'un autre côté , c'était pour moi un métier accommodant. On peut S'enrôler et vieillir dans ce corps sans craindre les blessures, on .y peut pousser sa pointe en dormaiit h jour au lieu de la nuit; sauf quelques larron: et quelques galants que nous arrêtions, p

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