LE SOURD-MUET
Et souvent je me dis : Pourquoi, sur cette terre , Où l'homme n'a reçu qu'une vie éphémère , Doit-il toujours pleurer, doitr^l toujours gémir? Est«ce un crime de nattrc , une loi de souffrir? Bercé d'illusions , dévoré de rancune , Revêtu de douleur, couronné d'infortune , Pourquoi meurt-il éteint par la fatalité?
Que de maux ont pesé sur notre humanité !
Sans doute que , parmi ces brillantes planètes Qui scintillent aux câeux et roulent sur nos têtes , Un météore borrîMe, «monçant le mattiettr^ N'éclaire q«e misère, et sotzffirance, et éouleur, Qu'il embrase le monde, et, de sottcurbe immense. Répand dans tous les lieux sa fiiieste influence.
Sous cet astre fatal ma mère me conçut;
Au cri de mes douleurs mon père me reçut
Le malheur fut mon roi. Le cœur rongé 4'envie,
Il m'avait attendu sur le seuil de la vie;
Et, quand, dans mon berceau, le double éclat des cieux^
Pour la première fois, resplendit à mes yeux,
Un pius épais uuaga eavelop[>a mon toe.
Nulle voix d*liarmooie, ou d'espoir , ou de flamme, Ne vint me convier aux champs de l'avenir.
Orphelin, sans amis, ange déchu, naartyr, Sur le portail doré qui s'ouvre ^ l'exi^nce, Je n'ai pas lu ce mot, ce doux mot : Espérance! Comme le nautonnier égaré dans les mers, Errant de i^age en plage, et, seul dans l'univers , Moi , sur l'esquif brisé , pilote sans étoile , Sans un souffle qui vint, le soir, enfler ma voile , Sur la mer de la vie, à la merci des flots, J'ai vogué tristement à travers bien des maux.
Du moins, dans son naufrage, une voix le console. C'est l'alcyon plaintif qui, sur Teau, chante et vole; C'est le vent qui soupire a l'oreille ea passant; C'est l'écume blanchâtre, au reflet caressant. Ces vibrations d'air, musiqiae aérienne, Ces concerts, aussi doux qu'une toe éolienne. Parlent au nautonniw : sensible à cet accord , Captif lui-même, il chante, il s'oublie, il s'endort. Moi , pauvre sourd-muet , dans ce désert immense , Je n'eus pas une voix pour ebarmer ma soui&aiM^. Ma mère, en son iBjnour, me berçant sur son sein, Ne ferma (tes mes yeux au souffle d'un refrain. Dans mon isolemenit, jamais tendre paiK)Ie Qui fait bondir le eœur, qui ramène et console. Sur mon &m0 captive, en wam mélodieux , N'est desoendue, hélasJ messagère des deux.
Hélas 1 je traversais, aans amis et sans guide , Ce monde^ ne m'offraut qu'un désert bien aride. Ne sachant où j'allais et d'où j'étais venu, Ignorant l'uJÛvers, à moi-même ioconnu.
Amour^ gloire, «Eertu, beaux-arts et poésie, Grave inspiration, légère fiaintaisie, TffB vos d<»s me manquaient pour exalter mon ^XBur, Pour me guider au bien, au plaisir, au bonheur.
m NOTES.
lift pâMaieat à mes yeox , ils passaiem sur bmmi
Comme an feu sons le vent, sans irriler U
ift t'ignorais encor, douce religion.
Ir^inffr de dévoûmeat, de coosoiatMm,
fM rhomme malheureux visible Providence ,
Toi qui , dans cet enfer, lui portes Vespéraoce ,
J'ignorais que Ton pût, sous tes blanches couleurs.
Kpancher en silence et ses maux et ses pleors ,
Véi qu'il me fût permis, à la fête d*Isaure (I),
K^^rtant les douleurs qui m'agitent encore,
Hur un luth gracieux laissant glisser mes doigts,
(«hanter, comme aujourd'hui, mes peines d'autrefois.
Mes rêves d'avenir, d'amour, de délivrance ,
f>ire tliymno sacré de la reconnaissance,
Kt, de la mélodie invoquant les fiaiveurs,
Aftpircr II cueillir la poésie en fleurs.
Kt toi , lyre fidèle, aux paroles de flamme ,
Délices de mon cœur, doux écho de mon ftroe.
Mon amour, mon souci , mon trésor et mon Dieu ,
Il m'eût CbUu te dire un éternel adieu !
Béni soit à jamais l'art divin de TEpéel
Mon Ame, par sa voix, se relève frappée ;
11 Ta dit, et j'ai vu surgir à l'horizon
Le flambeau de l'esprit, l'astre de la raison ;
(]es rayons bienfaisants, de leur vive lumière
Eclairent, à mes yeux, une vaste carrière.
frange de poésie, ange gardien du cœur.
Est descendu du ciel m'enivrer de douceur ;
Sous son aile d'amour, à sa voix d'harmonie,
Je me suis abrité , devinant le génie :
Il m'ouvre, en souriant, un avenir heureux ;
Il me prête son luth , et nous chantons tous deux.
Souvenir enivrant 1 à son réveil, mon êtne
Se consume d*extase, et d'ivresse, et de flamme;
(1) Allnsion à une 9olennit(^ de rAcadémie des Jeux Floraax de Toulouse.
Ravi , hors de moi-môme , eu cet instant si doux ,
Je bénis le bon ange, et fléchis les genoux.
Lui , soudain , agitant sa baguette magique ,
A mes yeux, fait jaillir un univers mystique,
Univers idéal , monde mélodieux
Où mille doux échos , comme un essaim joyeux
D'esprits aériens, do légères sylphides,
Apportent à mon cœur des accents frais, splendides,
Des bruits surnaturels, de ravissants accords.
L'extase de la lyie et ses vagues transports.
Concerts délicieux, musique intérieure
Qui font qu'en écoutant, Tàme palpite et pleure.
Reprends ta harpe d'or, terrestre séraphin ,
Poète de l'espoir, chantre de Jocelynl
Ouvre à nos pas errants tes lacs mélancoliques
Et sème notre ciel d'étoiles poétiques!
Dans mon exil moral, un Dieu m'a visité ;
11 s'est fait mon ami , ce Dieu de charité ;
Il a brisé oves fers... J'ai volé vers ta sphère;
J'ai senti ton éclat inonder ma paupière ;
Ivre de ton ivresse et rempli de tes vers.
J'ai tenté mon essor, au bruit de tes concerts.
Une lyre à la main, guidé par ton génie.
J'ai, comme un rêve d'or, goûté ton harmonie,
Céleste volupté I charmante illusion I
Et, soudain, au flambeau de l'inspiration,
Ravi d'enthousiasme, en mes élans immenses ,
J'ai secoué mon aile aux pures jouissances.
Pareil au jeune aiglon qui, dans son frêle essor.
Attiré par l'instinct, d'une aile faible encor
S'essaie, en se jouant, sur les profonds abfmes ,
Ou, rasant des rochers les gigantesques cimes.
Va làrhaut contempler l'astre de l'univers ;
Long-temps se balançant dans l'empire des airs.
Aspirant, beau d'orgueil, à braver les orages.
Il monte, monte enôor par dessus les nuagesl
Gloire à toi ,^ de l'Epée I Oh ! si jamais ma voix «
Pour immoritUser le héros de mon choix .
Pouvait, dans ses acconts, égaler mon délire.
Si Jamais Je pouvais demander à ma lyre
Des vers heureux , échos d*inflnis sentiments ,
C*08l pour toi que j*aurals mes plus sublimes chants
Pour toi , ]*oxhalorais honneur, reconnaissance.
Mes succès seraient doux et mon ivresse immense.
De quel nom te nommer, mon second créateur.
Et sur quel piédestal un transport de mon cœur
Doit-il placer ton buste, éterniser ta gloire.
Perpétuer ton omvre et venger ta mémoire?
tendre de TEpée, ange de charité,
Sois à jamais béni dans la postérité!
Ton génie immortel, vainqueur de la nature,
Concevant Timpossible , a comblé la mesure
De rabtme profond où m'avait relégué
Le malheur qu'en naissant , le sort m'avait légué.
Amour et gloire à toi t plein du Dieu qui m'^ankne ,
Je redirai toujours ton dévoûment sublime.
PiussiBB, de Gourdon (Lot), Professeur sourd-muet à l'Institution nationale de
(0) A Monsieur Dupin aine, président de la Chambre
des députés,
« Monsieur le président,
« Les journaux ont bien voulu s'empresser de rendre public notre vœu relatif au monument de l'abbé de l'Epée, et ils sont prêts à nous ouvrir leurs colonnes à cet effet. Nous venons, au nom de nos frères, vous oflMr la présidence de la commission qui surveillerait et dirigerait cette œuvre éminemment philanthropique. Elle se composerait de MM. le baron de Schonen, le baron Séguier, le vicomte de Chateaubriand, Chapuys-Hontlaville, Eugène Garay de Monglave, l'abbé Olivier , C3avé, chef de la division des beaux-arts (de laquelle ressortissent les écoles des sourds-mueU); Ferdinand Berthier, président delà Société
centrale des sourds-muets; Forestier, vice-président, et Lenoir, secrétaire. L'intérêt que vous portez à nos frères ne nous permet pas de douter de votre assentiment. »
(P) Lettre de M. Victor Lenoir, architecte du gouvernement^ à M. Ferdinand Berlhier, en (|(i(# du Ujuin t838.
• J'ai pour l'abhé de TËpée la reconnaissance d'un fils : il a élevé mon firère avec vous , et j'ai pris l'babitude de me croire de la famille des sourds-muets.
m J'éprouve le plus vif désir de m'associer à votre pieuse intention de lui élever un monument durable comme ses bienfaits.
tf Les fonds de la souscription détermineront le degré de richesse du monument; tâchez d'obt^ir la statue assise, en bronze , de l'abbé de TËpée , enseignant deux enfonts attentifs à son regard , sinon un piédestal perlant des bas-reliefe en bronze, et, sur le piédestal, un livre, signe de l'Evangile de l^pôtre des sourds^nuets I
« J'offre à la commission de lui proposer divers projets , en lui soumettant les devis; je ne demande, ni honoraires, ni gloire, car je veux seulement signer mou œuvre de mon nom de frère d'un sourd-muet
ff Agréez tous mes compliments et mes amitiés! »
Autre kttre du même à if. Ferdinand Berihier et à
M. Alphcm$e Lenoir,
<c Mon cher ami, et mon cher frère, je vous renouvelle l'offre de m'associer à l'œuvre pieuse qui a pour but d'élever un monument à l'abbé de l'Epée , le père intellectuel de tous les sourds-muets.
« Je vous offlre mon concours gratuit comme architecte du gouvernement. Les fonds de la souscription détermineront le caractère de richesse du monument. Tâchez d'obtenir qu'on lasse une statue en bronze, assise, et aux trois quarts de nature I A défaut, que des bas-reliefs et un médaillon, sur un piédestal en marbre, rappellent, a\i moiiis.l^,^ principaux traits de la vie la plus généreuse et la plus utile !
c Agréez mes embrassements de frère ! »
(Q) Pièces i Tappui de la proposition de MM. Lassos , architecte, et
Auguste Fréault, statuaire.