RÉPONSE DE M. VILLEMAIN
« J ai bien regretté d'avoir manqué l'honneur de vous voir ; mais vous ne pouviez dou ter de mon empressement à faire tout ce qui vous était agréable , autant que je pouvais y contribuer. J'ai vu, ce matin, M. Berthier, qui m'a remis un opuscule d'un grand intérêt ; je lui ai dit que je serais très-honoré de la confiance qui m'est témoignée. Mais , à cette époque de l'année, je suis tellement occupé de soins universitaires et académiques, que je craindrais de ne pouvoir être exact aux réunions. Je vous soumets. Monsieur, ce scrupule de ma part. Je vous prie d'en être juge. Si vous ne l'approuvez pas, je m'associerai bien volontiers à la commission qui serait formée pour honorer la mémoire du si vénérable abbé de l'Èpée. J'ai soumis mon excuse à M. Berthier. Mais, comme personne n'est plus occupé que M. Dupin, je sens que, malgré l'embarras où je me trouve dans les mois de juillet et d'août, je dois trouver moyen d'être disponible pour toute convocation qu'il voudra bien m'adresser. Et un
intermédiaire comme vous , Monsieur, ne me permet pas d'hésiter.
« Agréez, Monsieur, la nouvelle assurance de ma considération la plus distinguée et de mes dévoués sentiments. »
Le 16, une nouvelle lettre paraissait dans les feuilles publiques. Elle était ainsi conçue :
« L'empressement avec lequel tous les journaux ont bien voulu accueillir la proposition que J'ai faite d'élever un monument à la mémoire de Tabbé de TÉpée, m'enhardit à solliciter une nouvelle preuve de leur bienveillance accoutumée. Une commission, chargée de cette sainte mission, vient de se former ; elle se compose de :
MM. DupiN aîné , président de la Chambre des députés , président ;
ViLLEMAiN, pair de France, vice - président du Conseil royal de Tlnstruction publique ;
De Schonen , pair de France , procureur-général à la Cour des Comptes ;
Le baron de Gérando , pair de France, président du Conseil d'administration de l'Institution des sourds-muets de Paris ;
Chapuys-Montlaville, député de Saône-et-Loire ;
Cave, chef de la division des Beaux- Arts au ministère de l'Intérieur ;
L'abbé Olivier, curé de Saint-Roch ;
Eugène Garay de Monglave, homme de lettres ;
Nestor d'AwDERT, artiste;
Ferdinand Berthier, professeur sourd-muet à l'In-
stitution de Paris, président de la Société centrale des sourds-muets ; MM. Forestier, instituteur sourd-muet, vice-président de cette association ; Lenoir, professeur sourd-muet à l'Institution de Paris, secrétaire de cette société.
« Vous qui nous avez aidés à rendre un premier hommage à notre immortel bienfaiteur, vous ne refuserez pas , nous en avons la certitude, de paettre le comble à votre obligeance en annonçant la formation de la commission, et en ouvrant vos colonnes à la souscription dont elle doit régulariser l'emploi.
» Agréez, etc., etc.
« Ferdinand Berthier. »
Nous avions proposé à M. le vicomte de Chateaubriand et à M. le baron Séguier, premier président de la cour royale de Paris, de faire partie de la commission. Nous croyons devoir insérer ici les lettres que l'un et l'autre nous adressèrent en réponse.
«Paris, 13 juin 4838.
« Messieurs,
» Je serais infiniment flatté d'être compté au nombre des membres d'une commission chargée d'un monument à élever à l'abbé de l'Épée ; ma séparation complète du monde me prive de l'honneur que vous vouliez me faire; mais je
490 L'ÂBBÉ D£ L'ÉPÉË.
serai irès-heureux d'être porté sur votre liste comme un des premiers souscripteurs.
« Agréez, Messieurs, je vous prie, mes regrets sincères , mes remercîments empressés et l'assurance de la considération distinguée avec laquelle je suis
« Votre très-humble et très-obéissant
serviteur :
« Chateaubriand. »
« Paris, le 13 juin 4838.
« Messieurs,
« Vous avez eu trop de bonté de penser à moi pour entrer dans une commission fort honorable. Quand je suis appelé à prendre part à quelque chose, c'est pour m'en occuper réellement; et je sens que mes occupations très^ nombreuses et des forces physiques bien insuffisantes me rendent impropre à tout surcroit d'entreprise. Président de la commission du monument Périer, je n'ai pu encore le terminer complètement, ce qui m'avertit de ne pas tenter une nouvelle besogne. Veuillez^ Messieurs, recevoir, avec mes excuses et regrets, l'expression de ma haute considération.
« Le président Séguier. »
Le mercredi 20, M. Dupin aîné convoqua, dans l'hôtel de la présidence, les membres de
L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.' i9l
la commission. M. Chapuys-Montla ville, secrétaire , donna lecture de notre discours de remercîment à nos nouveaux collègues, et ensuite d'une lettre de M. Victor Lenoir, frère du professeur sourd-muet , qui offrait, pour le monument à élever, son concours gratuit comme architecte du gouvernement.
Notre discours de remercîment était conçu en ces termes :
« Ferdinand Berthier, Forestier et Alphonse Lenoir à Messieurs leurs collègues de la commisssion pour le monument de Tabbé de l'Épée.
« Messieurs,
t Le premier sentiment qui saisit nos cœurs au moment où nous nous trouvons, pour la première fois, dans une occasion aussi solennelle, an milieu des représentants des grands corps politiques, de TÉglise, des beaux-arts et des sciences, est celui de la plus vive et de la plus sincère gratitude. Permettez-nous, à nous pauvres sourds-muets, de vous l'exprimer avant tout, comme nous la sentons. Si quelque chose peut alléger, en ce jour, le poids de notre infirmité, c'est votre empressement honorable et bienveillant à concourir à honorer la mémoire de l'abbé de l'Épée.
» Vous allez vous occuper, Messieurs , d'ac-
in L'ABBÉ DE L'ÉPÉE.
quitter une dette sacrée de la reconnaissance publique. Souffrez que nous vous rappelions le vœu que nous avons formé, les premiers, de voir une tombe rendue aux restes mortels de ce bienfaiteur de l'humanité , et une double inscription indiquer, d'une part, la maison qui vît naître Fapôtre des sourds-muets, de l'autre, celle qui fut témoin de sa charité et de ses derniers moments.
« Nous avons reçu deux lettres de M. Victor Lenoir (1), architecte du Gouvernement , frère de l'un de nous , par laquelle il offre d'ériger gratuitement un monument à l'abbé de l'Èpée.
Notre secrétaire-interprète , M. Chapuys-Montlaville^ va vous en donner lecture.
» Nous avons des projeis à vous soumettre ; . mais nous ne voulons pas anticiper sur la proposition de Monsieur le secrétaire et sur les vôtres, sans doute, Messieurs. Nous attendons que vous nous autorisiez à vous en faire part. »
La commission désira savoir quelles étaient nos vues sur les moyens à employer pour hâier et grossir la souscription, et nous nous empressâmes de la satisfaire : nous demandions que les théâtres nationaux et les autres scènes, vraiment dignes de ce nom • fussent priés d'accorder une représentation au bénéfice du monu-
(4) Voyez la note P.
ment que nous projetions. Nous offrions nos conseils pour le rôledeThéodore, dans le drame de YJbbé de VÉpée , pour celui de la Muette de Portici, pour tous les autres rôles , enfin , de notre spécialité.
Le vœu fut émis que le roi Louis-Pbilippe et sa famille fussent priés d'inscrire leurs noms en tête de notre liste de souscripteurs.
On s'occupa ensuite de la place à assigner au monument.
Un membre proposa la cour de l'Institution des sourds-muets de Paris , comme point central de rédifice où se perpétue Tœuvre immortelle de l'abbé de l'Épée. Cet avis fut combattu par plusieurs membres qui paraissaient redouter que, dans un temps de révolution, ce sanctuaire ne fût pas respecté, qu'on n'en changeât la destination , qu'il ne fût métamorphosé en caserne, en magasin à fourrage, etc.
Un autre membre déclara qu'il pensait que le monument ne pouvait être élevé que là où le vénérable bienfaiteur de Thumanité avait été inhumé, dans l'église St-Roch , où il disait habituellement la messe, et qui est toute peuplée de ses souvenirs. «Désormais, ajouta-t-11, si l'on considère le sentiment religieux qui s'est emparé de lous les esprits , I église deviendra l^sile le plus inviolable , et ses murs seront les derniers que ta sédition tentera de renverser, »
Cette proposition ayant été adoptée par un mouvement unanime, M . le curé de cette paroisse déclara qu'il était heureux de s'associer à ce sentiment, et de pouvoir mettre à la disposition de ses collègues, non-seulement le lieu où reposaient les dépouilles mortelles de Tabbé de rÉpée, mais encore la chapelle de St-Nicolas, qui deviendrait ainsi le but d'un saint pèlerinage, et où, chaque année, un service pourrait être célébré pour le repos de Tâme de notre père spirituel. Des remercîments unanimes accueillirent l'offre de M. l'abbé Olivier, et la commission décida que la souscription serait immédiatement ouverte en France et à l'étranger, au ^secrétariat de la Chambre des députés, chez le trésorier de l'Institution nationale des sourds-muets , et chez six notaires de Paris: MM. Moreau, Aumont-Thiéville, Coteile, Bertinot, Roquebert et Perrin.
M. ChapuysMontlaville fut invité à faire des recherches au Palais de Justice, à l'Hôtel de Ville et aux Archives nationales, pour reeuetUir le plus de renseignements possible sur le jour et le lieu de l'inhumation, et à se réunir à M. Eugène Garay de Monglave, et à l'auteur de cet écrit, pour constater, par des preuves évidentes, l'identité des restes découverts ou à découvrir.
ÏXV
Exhumation des restes mortels de i'abbé de l'Épée par MM. Garay de Monglave, Chapuys-MonUaville et Ferdinand Berthier. — Décou* verte de fragments de souliers, de rabat, de soutane, de bonnet carré et d'étole, reconnus par une personne qui a eu des rapports avec le grand instituteur. — La pipe de terre. — Oubli ou profanation.— Noms des premiers souscripteurs.— Appel éloquent à toutes les âmes généreuses.— Propositions de MM.Michau t (des Monnoies), Victor Lenoir, architecte, et Auguste Préault, statuaire.— Appel aux ambassadeurs étrangers, aux cours de cassation et des comptes, aux cours d'appel, etc. — Réponse de l'ambassadeur de Bavière.
Le lendemain, jeudi 2( juin 1838 , dès huit heures du matin, nous étions réunis tous trois, M. Chapuys-Montlaville, M, deMonglave et moi, à la chapelle St-Nicolas. Le caveau a été rouvert, la terre retournée profondément, et aussitôt des ossements plus nombreux sont venus à la surface avec des débris que les personnes attachées à réglise ont reconnus pour des fragments de souliers, de rabat, de soutane, de bonnet carré et d'étole. Il ne nous paraissait plus douteux
qu'un ecclésiastique avait été enseveli à cette place, avec ses vêtements sacerdotaux; mais cet ecclésiastique était-il bien Tabbé de TËpée ? M"® Courtois, présente à ces fouilles, déclara devant nous, à M. le curé, qu'elle reconnaissait parfaitement ces divers objets pour avoir appartenu au vénérable instituteur, et cita plusieurs circonstances importantes à lappui de son assertion. Une pipe de terre courte, noire, fut trouvée près du crâne. Un des profanateurs de ces tombeaux l'y avait-il laissé tomber? Ou plutôt faut-il soupçonner ici une hideuse , une sacrilège dérision , qui rappellerait la couronne d'épines du Fils de THommeî Nos cœurs en furent profondément émus.
Nous dressâmes procès-verbal des dires de M"® Courtois. Avant de s'éloigner , cette excellente personne nous exprima le vœu de garder, comme souvenir, un des fragments d'étole trouvés dans le tombeau de son bienfaiteur. Elle fut satisfaite. J'en ai conservé un aussi , et cette précieuse relique ne me quittera jamais.
Le lundi 26 juin, eut lieu la seconde réunion de la commission, sous la présidence de M. Dupin aîné. Déjà les journaux avaient annoncé les premiers résultats de la souscription. Voici les premiers noms inscrits :
D'abord, tous les membres de la commission; puis, MM. Lacave-Laplagne, ministre des finan* ces ; de Salvandy, ministre de Tinstruction publique; de Chateaubriand, Benjamin Delessert, député; le comte Lepelletier d'Âunay, le comte dÂllonville, À. de Gasparin, le marquis de Maleville, Wustenberg, Daguenet, le maréchal Clauzel , Fulchiron , Salverte , St-Réal , Cerclet, Delespaul, le général Bachelu, Denis Lagarde, etc. , etc.
M.Villemain avait été chargé de préparer un projet de prospectus. 11 en donna lecture, et ce projet fut approuvé d'une voix unanime, comme tout ce qui sort de la plume de ce brillant écrivain. Immédiatement après, le secrétaire lut une copie de Tacte authentiqué- constatant l'enterrement de l'abbé de l'Épée, et le procès-verbal de la décIaï*ation de M^^® Courtois.
Avant de se séparer, il fut arrêté que la commission reprendrait le cours de ses séances à la prochaine ouverture des Chambres.
Voici l'appel éloquent fait par M.Villemain à toutes les âmes généreuses : '
« Parmi les bienfaiteurs de l'humanité , il n'est pas de nom plus connu et plus vénéré que celui de l'abbé de l'Épée. Avant lui, l'art de rendre à la plénitude de la vie morale des êtres intelligents, que la nature semble avoir séparés du commerce de leurs semblables, n'a-
▼ait été que rarement pratiqué, et n'avait produit çà et là que quelques prodiges accidentels de patience et de tendresse.
« L'abbé de* FÈpée, en créant une méthode et en l'appliquant avec étendue , fut le véritable fondateur de cette belle Institution des sourdsmuets , qui honore la philanthropie si éclairée de la France, et qui a été imitée dans toute l'Europe et dans le Nouveau-Monde. Sa découverte fut une œuvre constante de vertu, autant qu'une invention utile et ingénieuse. Aussi la France , à Tépoque même la plus agitée de sa régénération politique, ne négligea-t-elle rien pour assurer la perpétuité d'une semblable création ; mais la mémoire même de l'inventeur ne reçut aucun hommage particulier.
« L'Institution nationale des sourds-muets à Paris est florissante ; d'autres maisons de charité, fondées sur le même modèle, ont étendu le même 1:)ienfait. La statue de l'abbé de l'Épée n*est nulle part ; il y a peu de temps même on ne savait où était sa tombe. Le zèle religieux de quelques-uns de ses enfants, de ceux qui lui doivent leur place dans la société intelligente , est parvenu à découvrir que les restes de cet homme vénérable avaient été déposés dans un des caveaux de TégliseSt-Roch, à Paris. La date ofticielle de cette inhumation (24 décembre 1789) et d'autres circonstances authentiques
ont fait retrouver les ossements à la place indiquée. De là est venue la pensée de les honorer par un témoignage national du respect profond de la France pour la science, la vertu, la religion, activement consacrées au soulagement des misères humaines.
« Un comité s'est formé dans l'espérance, que des offres lui viendraient de toutes parts pour élever aux restes mortels de l'abbé de l'$pée un monument modeste comme sa vie , nibnument qui serait placé dans 1 église même où il avait été enseveli, et où la reconnaissance ^t le respect publics viendraient chercher son image. »
Le samedi 15 février 1840, la commission s'assembla dans une des salles de l'hôtel de la présidence de la Chambre des députés, salle que M. Sauzet, alors président, avait bien voulu mettre à sa disposition. L'année précédente , outre la multiplicité des travaux de la Chambre, la célèbre aflaire de ta câalition^ qui avait si vivement préoccupé l'attention publique, avait dû être un obstacle à l'activité accoutumée de nos honorables collègues.
Un membre proposa à la commission de s'adjoindre M. Benjamin Delessert en qualité dé trésorier. En cas d'acceptation de la part de
rhonorablc banquier, tous les fonds seraient versés chez lui.
Lecture fut donnée de lettres adressées à la commission par MM. Michaut (des Monnoies), Victor Lenoir, architecte , et Auguste Préault , statuaire.
A la suite de ces diverses lectures, un membre é|iiit le vœu qu'il fût procédé à la nomination d'une sous-commission, chargée d'examiner les plans et projets présentés, et de soumettre à la commission ceux qui lui paraîtraient dignes de son attention.
Cette sous-commission, composée du président, du secrétaire de la commission, de M. Nestor d'Andert et de M. Ferdinand Berthier, prit connaissance des lettres suivantes :
Michaux {des Momioies) à Monsieur le président de la commission du monument à élever à l'abbé de VÉpée.
« Monsieur le président,
« Au moment où la commission va se réunir de nouveau , permettez-moi , comme vous avez eu la bonté de m'y encourager, de vous rappeler ma statuette , vue, je puis le dire, avec quelque intérêt par la plupart des membres de cette commission , et le désir que j'aurais (dégagé de toute idée spéculative^ d'être chargé du monu-
ment à élever à la mémoire de Tabbé de TÉpée.
fl 11 y a cinq ans environ , Monsieur le président, que je m'occupais d'une statue, de grandeur naturelle, représentant ce bienfaiteur de rhumanité, au moment où il découvrit Falphabet manuel. M. le comte de Montalivet, alors intendant de la liste civile, voulut bien me faire espérer pour mon œuvre une place au Musée de Versailles; mais il a été décidé, depuis, qu'il n'y aurait pas de statue de l'abbé de TÉpée dans cette galerie historique; qu'il n'y avait place que pour un buste , et ce buste m'a été confié.
« Quant à ma statue , plusieurs juges compétents l'avaient vue ; je puis citer MM. le député de Jouvencel, le directeur de TEcole des sourdsmuets, LéonCogniet, Paulin Guérin, et quelques autres peintres. Tous avaient eu la bonté d'encourager mes efforts et de me prédire un succès.
« La longue maladie qui m'a enlevé mon père interrompit mon travail ; la terre se sécha , le dégoût me prit, et la figure s'en alla en morceaux. Je n'en pus tirer qu'un souvenir, une statuette qu'ont vue plusieurs membres de la commission, et pour laquelle ils ont bien voulu me faire concevoir des espérances.
« Que mon titre de graveur n'effarouche pas mes juges ! Le premier, je monte sur la brèche ; je ne demande qu'à être examiné et jugé. Bien
ttt L ABK UE VÈKE.
jeune, j^éiadbi la statiudre soos des mattres habiles, dans les ateliers de Moitié et de I^emot, et défà fobcenais des succès, quand la maladie Tint me forcer à suspendre un art trop hûgukU Je fis de la gravure avec quelque bonheur, et, dans ce temps, mes succès ne forent attribués par les artistes compétents qu'à mes longues études de sculpteur.
« Je serais aujourd'hui au comble de la satisfiiction s*il m'était permis de faire encore de la sculpture , et de reprendre en grand Texécution d'une statué dont la pensée m'occupe depuis si longtemps.
< L'intérêt n'entre pour rien dans mon projeL Etre utile, revenir à une carrière que j'ai eu tort d'abandonner, produire une œuvre digne du bienfaiteur des sourds-muets, digne de la commission qui préside à Texécution du monument qu'on lui destine^ digne de moi-même^ Monsieur le président, voilà mon seul but, voil& tout mon espoir d'avenir.
« Vos collègues, comme vous. Monsieur le président, ont daigné nourrir cet espoir; vous ne détruirez point votre œuvre; j'ose en attendre les effets, heureux de me dire avec un profond respect, etc., etc. »
L'ABBÊ DE L'ÉPÉE. Î03
Victor Lenoir^ architecte du gouvernement^ à Messieurs les membres de la commission du mo^ nument à élever à l'abbé de l'Épée.
« Messieurs, « J ai l'honneur de vous adresser une esquisse du monument à élever à labbé de FÉpée. J'ai désiré arrêter votre attention sur l'idée principale, subordonnant les détails des ûgures à l'étude spéciale du sculpteur. La tête vénérable de labbé de TÉpée sera mieux reconnue dans un simple buste que dans une figure en pied , en raison de la masse^ peu favorable à la sculpture des vêtements. On peut s'en rendre compte par la statue de Malesherbes, au Palais de Justice ; ce qui doit faire renoncer sans regret à la dépense d'une statue en pied.
« Motif :
« Au pied du buste de Tabbé de l'Épée , un jeune sourd-muet et une jeune sourde-muette tiennent , ouvert à- tous ,^ le précieux livre que leur père intellectuel (comme ils l'appellent) leur a laissé. Ils déposent une couronne sur ce livre. J'ai pensé que la reconnaissance des sourdsmuets ne saurait jamais s'exprimer d'une manière trop lisible, et qu'il conviendrait peut-être de donner à ces deux enfants le costume connu des élèves de l'Institution.
« La simplicité du motif serait relevée par un
204 L'ABBÉ D£ L'ÉPÉË.
piédestal d'une masse assez imposante pour être un symbole de durée. Sur ses faces de marbre blanc , les sourds- muets, habitués à voir des enseignements écrits sur tous les murs de leur Institution, aimeraient à lire les principaux traits de la vie de l'abbé de TÉpée ; et les parlants, en réfléchissant à ce qu'un homme seul a osé entreprendre pour les sourds-muets, comprendraient mieux ce qu'il reste à faire pour répartir, entre tous les sourds-muets de France^ le bienfait, pour eux, indispensable de l'éducation. Quand Tidée fut conçue d'honorer la mémoire de l'abbé de l'Épée par un monument, je me proposai comme architecte pour le construire. Ma position particulière de frère d'un sourd-muet m'a fait offrir de confondre les honoraires de l'architecte dans la dépense générale.
« Je proposerais de ne pas adosser tout à fait le monument au fond de la chapelle, afin de lui conserver l'effet des ombres plus longues qui seraient favorablement produites par le jour venant des fenêtres en face.
« Je joins ici l'évaluation des dépenses.
« J'ai l'honneur d'être, etc., etc. »
Devis des dépenses du monument de l'abbé
de VÉpée.
fLe buste en marbre et lesdeux figures. 3,500 f.,
avec le motif qui les relie.
«Piédestal en marbre blanc sur massif
en pierre 3,600
Total. . . 7,000
« Nota. Les honoraires de Tarchitecle seraient employés à faire les inscriptions.
« M. NoviON, entre autres entrepreneurs de marbre, offre d'exécuter le monument, en confiant les figures aux meilleurs sculpteurs , pour le prix de sept mille francs.
« Si les fonds ne permettaient pas d'atteindre cette somme , et qu'il fallût réserver une dépense pour le caveau, on pourrait très-dignement exécuter le buste et les figures en fer coulé. La position abritée du monument ne laisse aucun inconvénient à l'emploi du fer, dont la fusion peut être d'une entière perfection dans les ateliers de M. Galla. Je citerai mon expérience, y ayant fait exécuter le bazar Montesquieu, entièrement construit en fer.
« V Lenoir. »
Auguste Préault, statuaire, à Monsieur Chapuy s- Montlaville, secrétaire de la commission du monument à élever à Fabbé de l'Épée.
« Monsieur ,
« La commission nommée pour élever un monument à la mémoire de Vabbé de l'Épée n'ayanl pas de statuaire désigné pour le charger de ce travail , permettez-moi de vous demander voire voix et votre protection pour obtenir cet honneur, qui me serait bien cher.
« Je désire que le monument soit en bronze, en marbre ou en granit. L'objet principal doit être la représentation fidèle de Vabbé de l'Épée, c'est-à-dire la tête , le buste et les mains , tels que les statuaires de Tantiquité les consacraient aux grands penseurs. Je pense qu^ilfaut éviter 'la statue en pied, qui entraînerait à des frais inutiles, et se garder de tout ce qui ne serait ni la tète, ni le cœur, ni la mimique des deux mains pour exprimer le travail des deux premières parties ; le reste du monument ne doit être que Taccessoire et servir seulement à développer ce que j'expose.
« Je désirerais, en outre, qu'une ou deux personnes fussent désignées pour surveiller les progrès de l'œuvre , et éviter tout ennui à la commission.
« Le statuaire s'engagerait à ne pas s'éloigner
L'ABBÉ DE L'ÉPÉE. lÉol
de celte donnée , qui est certainement trèsvague , mais en dehors de laquelle il ne croit pas qu'il soit possible de présenter un projet plus arrêté, tant que Tartiste ne sera pas définitivement choisi , que Ton n'aura pas désigné la place où doit s'élever le monument, et que Ton ne sera pas renfermé dans un chiffre fixé d'avance pour faire face aux travaux de statuaire, d'architecture, de fonte, etc.
« La souscription resterait ouverte pendant six mois, et l'on commencerait d'abord le buste; la commission aurait toute confiance dans le sculpteur et dans ses deux membres surveillants, pour l'exécution de l'œuvre. Quanta moi, si j'en étais chargé, je m'engagerais à faire tout ce que mon talent et mon honneur me commanderaient.
« Dans cette attente, j'ai bien l'honneur d'être, etc., etc. »
Cette lecture achevée, la commission s'ajourna au samedi 29 février.
Ce jour-là, il fut donné communication de la réponse suivante de M. Benjamin Delessert à rinvitation qui lui avait été adressée par M. Chapuys-Montlaville, au nom de la commission :
tÙS L'ABBÉ DE L'ÉPÉË.
«Paris, n février 4840.
« Monsieur,
« Je reçois la lettre que vous m'avez fait rhonneur de m'adresser le 16 courant, pour m'entretenir de la souscription relative au monument à élever à la mémoire de l'abbé de rÉpée.
« Ainsi que je Tai dit à M. Dupin, je souscrirai volontiers pour une somme de 60 francs ; mais il me serait de toute impossibilité de faire partie du comité, ni de remplir les fonctions de trésorier, mes occupations absorbant tout mon temps^ et ayant déjà refusé d'être le caissier de plusieurs souscriptions analogues.
» Agréez, etc. »
Un membre indique M. Caccia, banquier, pour remplacer M. Benjamin Delessert. Mais il n'est pas donné suite à celte proposition.
M. le secrétaire annonce qu'il a écrit aux ambassadeurs étrangers, à la coup de cassation, à la cour des comptes , aux cours d'appel , et qu'il a reçu la réponse de l'ambassadeur de Bavière, dont voici la teneur :
L ABBÉ D£ L'ÉPÉË. 109
7 septembre 4839.