CHAPITRE VU
toute satisfaction à un penchant légitime, et prétendre ainsi corriger l'œuvre de Dieu, n'est-ce pas, en tous cas, faire preuve d'un singulier orgueil et s'exposer à gâter ce qu'on a la prétention d'améliorer? Un autre résultat non moins digne d'attention, et que l'abbé de Saint-Pierre n'eût pas manqué de faire ressortir si les sciences positives qui s'occupent de l'homme eussent été plus avancées de son temps, c'est que le célibat des prêtres ne peut manquer, sous l'intluence d'une cause purement physiologique, d'amener à la longue un amoindrissement, on pourrait dire un étiolement du sentiment religieux chez les peuples catholiques. En effet, nos facultés et nos aptitudes physiques, intellectuelles ou morales, ont, dans une certaine mesure, un caractère héréditaire. Or, que Ton enlève à chaque génération les hommes qui se trouvent doués, au plus haut degré, du sentiment religieux pour leur imposer Tobligation du célibat, ce sentiment ne deviendra-t-il pas moins général et moins intense de génération en génération? Physiologiquement^ le célibat imposé aux hommes le plus richement doués du sentiment religieux ne conduit-il pas à l'athéisme? Cette observation n'eut assurément pas échappé au bon abbé, qui cultivait con amore les sciences naturelles. Il en est une autre qu'il n'a point négligée et dont nous pouvons apprécier chaque jour davantage la justesse, c'est que la servitude du célibat éloigne du sacerdoce un grand nombre d'esprits distingués, et que le clergé ne se recrute guère que dans les classes inférieures, où il trouve même de plus en plus difficilement ses recrues. Sans l'exemption du service militaire et les bourses nombreuses que possèdent les séminaires, il serait aujourd'hui presque impossible de maintenir au complet Tefiectif de la milice ecclésiastique. La force des choses et l'intérêt même de l'Église ca- Ihohque amèneront donc, tôt ou tard, la réforme que réclamait le bon abbé, en dépit des préjugés intolérants et tenaces qui y font obstacle et qu'il eut le courage méritoire d'affronter. Nous terminerons ce chapitre par une pièce dont nous ne
garantissons point là parfaite authenticité, au moins quant à la forme, mais où l'on retrouve le fond des doctrines morales et religieuses de Tabbé de Saint-Pierre. Il* s'agit du Credo que Voltaire a inséré dans son Dictionnaire philosophique, en Tattribuant au bon abbé. C'est bien la pensée de cet homme honnête et bienveillant, mais est-ce son style? L'abbé de Saint- Pierre avait dans l'expression comme dans la pensée une certaine pudeur qu'on ne retrouve pas dans le Credo que Voltaire lui attribue. On y remarque tel mot dont la crudité eût eflarouché le bon abbé, et qu'il eût certainement pris la précaution de traduire en latin s'il avait cru < utile » de s'en servir :
Le latÎD, dans les mots, brave l'honnêteté.
Voltaire, qui croyait, trop souvent, écrire en latin, a, selon toute apparence, arrangé à sa manière le Credo du bon abbé. Il y a mis de l'esprit; mais était-ce bien de l'esprit qu'il fallait mettre dans un Credo ?
Voici ce Credo de l'abbé de Saint-Pierre, revu et corrigé par Voltaire :
(( S'il est permis de citer des modernes dans une matière si grave, dit l'auteur du Dictionnaire philosophique, je rapporterai ici le Credo de l'abbé de Saint-Pierre, tel qu'il est écrit de sa main dans son livre de la Pureté de la reUgûrn, lequel n'a point été imprimé, et que j'ai copié fidèlement :
« Je crois en un seul Dieu et je l'aime. Je crois qu'il illumine toute âme venant au monde ainsi que le dit saint Jean. J'entends par là toute âme qui le cherche de bonne foi.
« Je crois en un seul Dieu parce qu'il ne peut y avoir qu'une seule âme du grand tout, un seul être vivifiant, un formateur unique.
« Je crois en Dieu le père tout-puissant, parce qu'il est père commun de la nature, de tous les hommes qui sont également ses enfants. Je crois que celui qui les fait tous naître également.