CHAPITRE VIII
portions d'un événement ordinaire, et qui devait nécessaire^ ment se produire, un phénomène en apparence suniaturel. Il applique, en un mot, à ce curieux phénomène du monde moral les procédés d'observation et d'analyse en usage pour expliquer les phénomènes du monde matériel.
Mais était-ce bien uniquement la religion de Mahomet que le bon abbé avait en vue en écrivant son Discours contre le ma" hométisme ? Certains passages de ce discours pourraient faire croire qu'il visait plus près et plus haut. Voltaire, par exemple, ne met pas en doute qu'il ne s'agisse du christianisme sous le couvert du mahométisme, et voici ce qu'il en dit dans sa Lettre sur les Français :
a L'allégorie du mahométisme par Tabbé de S«iint-Pierre est beaucoup plus frappante que celle de Mero, (Mero et Enegu, dans la relation de Tile de Bornéo, de Fontenelle. C'était une allégorie sur Rome et Genève; elles étaient désignées sous le nom de deux sœurs : Mero et Enegu, Mero était une magicienne tyrannique; elle exigeait que ses sujets vinssent lui déclarer leurs plus secrètes pensées, et qu'ensuite ils lui apportassent tout leur argent. Il fallait, avant de venir baiser ses pieds, adorer des os de morts, et souvent, quand on voulait déjeuner, elle faisait disparaître le pain." Enfin ses sortilèges et ses fureurs déchaînèrent un grand parti contre elle, et sa sœur Enegu lui enleva la moitié de son royaume.) Tous les ouvrages de cet abbé, dont plusieurs passent pour des rêveries, sont d'un homme de bien et d'un citoyen zélé; mais tout s'y ressent d'un pur théisme. Cependant il ne fut point persécuté; c'est qu'il écrivait d'une manière à ne rendre personne jaloux : son style n'a aucun agrément; il était peu lu, il ne prétendait à rien : ceux qui le lisaient se moquaient de lui et le traitaient de bon homme. S'il eût écrit comme Fontenelle, il était perdu, surtoujt quand bs jésuites régnaient encore. »
Cette allégorie de Mero et Enegu que Voltaire opposait au Discours contre le mahométisme était asse^ pâle, et si Fontfi-
iielle n'avait pas eu de meilleurs litres liltéraires, son nom serait demeuré parfaitement inconnu de la postérité. Nous préférons, pour notre part, même sous le rapport du style, le Discours contre le mahoinétisme, Mais il était reçu que le bon abbé écrivait mal, et il aurait en vain essayé de faire mentir sa réputation. Quant au fond du discours, il ne nous est pas démontré, en dépit de l'opinion de Voltaire, qu'il soit allégorique. Le bon abbé ne pouvait souffrir le mensonge, et nous sommes convaincu que, s'il avait voulu s'en prendre au christianisme, il aurait eu le courage de l'attaquer ouvertement. N'avait-il pas bien osé attaquer, lui ecclésiastique, le célibat des prêtres? Au surplus, voici le Discours contre le mahométistne. Le lecteur pourra apprécier quelle était, en récrivant, l'intention du bon abbé.
Discours contre le mahotnétisme.
Préfacb.
« Je me trouvai un jour en conversation avec un homme de qualité, savant pour sa profession, mais d'un esprit peu solide et un peu prévenu en faveur du mahométisme. Il se connaissait en astrologie judiciaire, il avait foi aux prédictions, il eji faisait lui-même. Hais ce qui me surprenait le plus en lui, c'est que, ne croyant pas vraies beaucoup de choses merveilleuses que nous croyons tous, il en croyait d'autres plus merveilleuses que nous ne croyons point du tout.
« 11 vantait fort, par exemple, le mahométisme; il était persuadé que Mahomet était un vrai prophète inspiré miraculeusement, et soutenait que rétablissement du mahométisme (tait entièrement miraculeux. Ce fut sur cette dernière opinion que je l'arrêtai. Nous disputâmes un peu, et, le lendemain, je mis par écrit quelques observations sur ce sujet. Les voici :