CHAPITRE VIII
« Je ne disconviens pas qu'une religion pleine de fables absurdes, qui s'établit par un homme qui ne savait ni lire ni écrire, qui, en vingt-deux ans, est reçue dans un pays aussi étendu que la moitié de l'Europe et qui dure depuis mille ans en Asie, en Afrique et en Europe, ne soit un événement prodigieux pour un lecteur qui ne connaîtra ni Tignorance des peuples de ce pays-là, ni les succès que Mahomet et ses successeurs ont eus dans leurs guerres, ni les autres circonstances de cet événement. Mais je soutiens que pour quiconque sait les circonstances de cette histoire, non seulement cet événement n'^ rien de prodigieux, mais qu'attendu ces circonstances il était moralement impossible que rétablissement, le progrès et la durée de celte religion n'arrivassent pas de la manière dont ils sont arrivés, et qu ainsi ce ne sont que des effets simples et des suites très-ordinaires de causes purement naturelles.
u 11 est bon de remarquer que les révélations et les autres événements humains ne sont pas en eux-mêmes prodigieux. Il est vrai qu'ils paraissent nécessairement tels aux lecteurs, lorsque ridstorien, soit par ignorance, soit par artifice, supprime les faits principaux qui ont précédé ou accompagné ces événements. Car le récit de tous ces faits, racontés dans leur ordre naturel, sans omettre aucune des circonstances importantes, nous montrerait les véritables causes très-simples et très-nécessaires des plus grands événements, et ferait ainsi disparaître le merveilleux.
« Il n'y aurait pas même du prodigieux dans les événements naturels et physiques pour les gens d'esprit s'ils connaissaient tous les faits et toutes les circonstances qui ont précédé et accompagné le prodige, et quand ils imaginent les faits qui ont dû causer ces événements, ce ne sont plus pour eux des prodiiifes.
« Une des habiletés des historiens, c'est de jeter d'abord le lecteur dans le merveilleux en lui exposant, d'un côté, de faibles commencements, et en lui exposant tout d*un coup, de l'autre, des effets qui ne le surprennent que parce qu'ils lui ont supprimé les faits du milieu. Or les faits qui précèdent sont en morale ce que sont des roues qui s'engrènent les unes dans les autres dans une machine dont les effets nous paraissent surprenants. Que l'ouvrier nous fasse remarquer cet engrènement de roues, il fait cesser notre surprise.
a Si l'historien, après nous avoir causé le plaisir de Tadmiration d un événement prodigieux et après nous avoir laissé dans l'embarras d'en deviner les causes, nous tire par degrés de cet embarras, en nous développant peu à peu les véritables causes de Tévénement qui nous avait étonné, il nous procure une espèce de plaisir que nous trouvons quand on nous dit le mot d'une énigme que nous avions cherché inutilement. L'ad* miration est un plaisir, et l'acquisition d'une nouvelle connaissance qui fait cesser celte admiration est un plaisir d'une autre espèce. Mais rev€inoas à l'explication naturelle de l'établissement du mahométisme.
« Mahomet fut quelque temps fanatique de bonne foi. Il n'était pas étonnant qu un jeune ignorant d'une imagination vive devint fanatique dans ses voyages et dans son commerce avec les juifs, et environné comme il l'était de fanatiques très-ignorants. Si tous les hommes, surtout dans les pays chauds, naissent avec de grandes dispositions à craindre et à espérer beaucoup sans grand fondement, Mahomet avait cette disposition à un plus haut degré qu'un autre. Ainsi il commença par être fanatique de bonne foi, et l'on verra qu'il n'aurait jamais réussi à persuader sa femme, ses parents, ses voisins, de la vérité et de la réalité de ses visions, s'il avait commencé par êlre imposteur. Il fallait qu'il fût lui-même étonné des apparitions d'un