CHAPITRE VIII
ange en songe pour faire naîlre an pareil étonnement dans Timagination des autres. Il fut le premier trompé, et il n'en fut que plus propre à tromper les autres. H est vrai qu'il fut ensuite détrompé et qu'il se garda bien de détromper les autres. Ainsi, de fanatique il devint imposteur pour mettre à proût les erreurs où il les avait fait tomber. Or il n*y a là rien de prodigieux.
«t Nous avons de la nature une grande disposition à espérer des événements heureux que Ton nous annonce et à craindre des malheurs que Ton nous prédit. Celte disposition naturelle doit augmenter 1" à proportion de Vignorance de Tauditeur; 2^ à proportion que l'imagination du fanatique qui nous parle est forte, c'est-à-dire à mesure qu'il est éloquent; 5** à proportion que l'opinion du crédule est entretenue par des habitudes de l'enfance, longues, fréquentes, continuelles ; 4* à mesure que cette opinion est fortifiée par les exemples journaliers de ceux qui nous environnent; 5** à proportion qu'elle est fortifiée par la chaleur du climat et par le régime de vivre; 6* à proportion que les choses annoncées promettent de grands biens ou menacent de grands maux. Or Mahomet pouvait-il annoncer à sa femme et à ses parents de plus grands, biens que ceux d'un paradis délicieux et éternel, et de plus grands maux que ceux de l'enfer? |)ouvait-il les annoncer à des hommes plus ignorants que les Arabes? y avait-il parmi eux quelqu'un de plus éloquent que lui? le climat n'est-il pas fort chaud et par conséquent les imaginations plus vives?
a Nous sommes accoutumés dès l'enfance à croire ce que nous entendons dire: l** parce que, le plus souvent, nouséprou* vous par notre propre expérience que l'on nous a dit vrai ; 2* parce que nous ne pouvons pas avoir vu nous-mêmes rien de ce qui s'est passé avant notre naissance, ni les choses qui se
sont passées durant le cours de notre yie dans les lieux oii nous n'avons pu nous trouver.
« Cette disposition à croire les choses visibles porte encore les hommes grossiers à croire les êtres invisibles. Nous voyons que, dès les siècles les plus anciens, Fopinion de substances spirituelles invisibles, les unes bienfaisantes, les autres malfaisantes, et cpielques-unes faisant tantôt du bien, tantôt du mal aux hommes, était établie parmi les habitants de l'Asie les plus ignorants. Et la chose n'est plus surprenante quand on représente ces substances comme pouvaut faire à Tignorant à qui Ton parle et beaucoup de bien et beaucoup de mal, et surtout lorsqu'on lui raconte des faits terribles, dont celui qui fait le récit paraît lui-même effrayé.
« Ces peuples croyaient même d'autant plus aisément à l'existence des mauvais génies , que la peur ou l'espérance que les histoires qu'on leur en faisait excitaient en eux était vive et grande. Mais la peur fait plus d'impression, parce que les grandes douleurs sont bien plus sensibles que les grands plaisirs ne sont désirables, parce que, selon quelques philosophes, les biens pourraient bien n'être, la plupart, que des cessations subites de grandes douleurs.
« Cette disposition à craindre et par conséquent à croire à l'existence des génies malfaisants est si grande dans l'imagination des enfants, et ces premières terreurs durent quelquefois si longtemps dans les hommes faits, que l'on a vu Hobbes, un philosophe anglais qui traitait lui-même de pures visions les contes d'esprits, et qui les mettait au nombre des fables de Tantale, d'Ixion et des Danaïdes, on l'a vu, dis-je, si facile à épouvanter et craignant tellement les prétendus fantômes nocturnes, qu'il avouait de bonne foi que les contes effrayants d'esprits et de revenants qu'il avait entendu faire à sa gouvernante, qui s'en effrayait elle-même en les contant, lui avaient fait tant de peur et tant d'impression, que durant toute sa vie, qui a duré plus de quatre-vingt-dix ans, il n'a jamais pu se résoudre