‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 110 sur 156 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

à coucher seul la nuit dans une chambre; car, pour le jour, il avait assez de courage pour y demeurer seul. Et nous en avons vu dont l'imagination était moins blessée que la sienne, à qui un chien dans leur chambre suffisait pour ne se pas effrayer du silence et de la solitude de la nuit et pour calmer leurs ter* reurs paniques.

« L'imagination dans les pays chauds représente plus vivement les biens et les maux à venir, et quiconque, par sou éloquence, a le talent de peindre vivement aux ignorants de grands maux à craindre, a le pouvoir de les leur faire croire. Et ce qui est surprenant, mais cependant très-réel, la preuve est suffisante si le mal est suffisamment grand et si la peinture est suffisamment vive. Or ce que nous éprouvons, nous qui sommes dans un climat froid, les Arabes le sentent beaucoup mieux que nous, eux qui vivent dans un climat beaucoup plus chaud.

< L'imagination d'un Arabe, beaucoup plus vive que Ja nôtre, doit aussi faire sur lui un effet plus grand dans ses songes qu*à nous dans les notices ; il doit avoir des visions loi-sque nous iravous que des songes. Nous avons des hommes, et surtout des femmes, qui, dans leur jeunesse, ont une imagination si vive, que, dans certains jours, leurs songes font sur eux presque le même effet que des réalités, et, s'ils sont ignorants, ils doutent quelquefois si c*est ou songe ou réalité.

« J'aurais du penchant à croire que ceux qui ont une imagination si vive ont aussi plus de sensibilité ; car l'imagination n'est guère en nous que le souvenir et limage de ce que nous avons senti. Or, sur ce pied-là, les hommes d'une imagination commune, parmi les Arabes, sont comme nos hommes d'une imagination très-vive, mais nous n'avons rien en ce pays-ci

qui nous puisse représenter un homme d'une imagination trèsvive parmi les Arabes mêmes.

u Leur imagination leur doit donner plus souvent qu*à nous des visions qui approchent fort des visions frénétiques causées par cette sorte de fièvre causée par les esprits animaux, visions que ceux qui eu sont malades sont comme forcés de prendre pour des réalités.

« Ces réflexions portent à croire que la région la plus propre à la formation des différents fanatismes, c'est la région qui, tout étant égal, est la plus échauffée par le soleil; ce sont les pays où rimagination est plus vigoureuse et Tignorance plus profonde et plus commune. Les opinions extravagantes des pays chauds peuvent même facilement, de proche en proche, s'établir, par contagion, jusque dans les pays froids, pourvu qu'ils soient peuplés d*habitants très-ignorants. Effectivement, on a vu des mahométans jusque dans le nord de la Tar tarie, dès le temps de Gengis-Khan.

« Les hommes éloquents, d'une imagination forte et vigoureuse, imposent fort aux imaginations plus faibles, surtout quand ils sont eux-mêmes les premiers séduits par leur propre imagination. C'est cette puissante faculté qui combat si souvent et avec tant de succès contre la raison.

«r Un philosophe cartésien de notre nation, a, le premier, commencé à bien distinguer les effets de Timagination des effets de la pure inteUigence. Il a commencé à. découvrir une partie des forces de l'imagination ; mais je croirais volontiers qu'il n'a fait que commencer ^ et il y a de ce cote-là une infinité de belles découvertes à faire qui seraient très>importantes au bonheur des hommes. Il nous a, le premier, découvert la disposition organique des hommes à recevoir, les uns des autres, le Bien par imitation et le Mal par contagion ; mai» il y a encore de ce côté-là beaucoup de choses très-importantes à découvrir.

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