CHAPITRE VIII
« L'effroi d'une personne effrayée nous effraye, il passe en nous, quoique moins fort, et, si elle fuit par une peur panique et sans fondement, elle nous imprime sa même peur et nous entraîne dans sa fuite, sans nous avoir donné d'autre raison que de nous avoir paru fort effrayée.
« Ce grand philosophe nous a montré ce que peut mie imagination blessée de la folie des sorciers, mais il n'a pas tiré de son principe un nombre prodigieux de conclusions et d'applications très-importantes. Il ne nous a pas même expliqué ce qu'il y avait ou de pur fanatisme de bonne foi ou de véritable imposture dans les jeunes filles que l'on nomme possédées.
« Il devait bien nous expliquer les différents symptômes du fanatisme des quakers de Londres et des premiers anabaptistes. Il nous a ouvert une bonne méthode, mais il a négligé d'en faire toutes les applications possibles et même les plus importantes, et il a fait en cela deux fautes considérables. La première, c'est qu'il les eut beaucoup mieux faites que ses disciples, parce qu'il avait son système beaucoup plus présent et plus entier dans son esprit; la seconde, c'est qu'en faisant les différentes applications, il aurait lui-même eu plusieurs occasions de rectifier son système par différentes distinctions.
a Un quaker que Von vient de voir de seus rassis et que l'on vient d'entendre raisonner de bon sens^ur son commerce, sur les affaires ordinaires de la vie, se sent saisi d'un ixœes de fanatisme. Il s'étonne, il craint, il inspire son étonnement et ses craintes à ceux qui le voient ; mais, dans la règle des mouvements, la surprise et la crainte qu'il imprime à des personnes qui ont une disposition organique semblable à la sienne ont quelques degrés de moins que les siennes. Ceux qui, faute d'avoir les organes montés à l'unisson de ces fanatiques ou qui ne sont pas si ignorants, ne se trouvent point saisis des mêmes ^ mouvements frénétiques et contagieux. Aussi ne font-ils nulle difficulté de regarder ces mouvements comme des accès de folie, tandis que ces fous se croient les seuls sages, parce qu'ils croient
follement que ce qu'ils imaginent, c'est Dieu qui le leur inspire
alors par miracle.
YllI
« Mahomet, dans les voyages nécessaires pour sou commei-ce, avait souvent séjourné et conversé parmi les chrétiens et les juifs de Syrie et d'Arabie. Sa religion paternelle était elle-même un composé grossier de Tancicn paganisme et du judaïsme.
(( Il a, de temps en temps, des songes vifs sur la religion; il croit parler, dans ses songes, à l'ange Gabriel, qu'il avait ouï nommer avec admiration et avec respect tant aux juifs qu'aux chrétiens. Il imagine, en songe, que Fange lui montre les erreurs des habitants de la Mecque, la ville de sa naissance, et lui découvre, dans des songes répétés, que la seule bonne voie pour éviter Tenfer et obtenir le paradis est de renoncer à Tidolatrie, d'observer la justice, de faire des aumônes, des jeûnes et des pèlerinages. Voilà Mahomet qui croit lui-même à ses songes comme à des révélations que lui fait l'ange Gabriel, et le voilà devenu fanatique de bonne foi.
« Il communique simplement à sa femme Cadiga et à quel* ques-uns de ses proches ce que lui sk dit Tange Gabriel. Quelques-uns s'en moquent d'abord. Mais il croit avoir toujours des conversations avec l'ange, et, connue il y avait du vrai et du vraisemblable dans Tes discours de l'ange, euGn il commence à croire que l'ange lui parle. Ainsi Mahomet, avec une grande éloquence toute naturelle et avec le secours de son propre étonncment, étonne, persuade sa femme et quelques-uns de ses pareuts, tous encore plus ignorants que lui ; il leur pei'suade qu'il y a du merveilleux dans les apparitions de l'ange Gabriel. Ainsi voilà de purs songes qui deviennent parmi ces ignorants des révélations divines ; les voilà qui, sans y penser, deviennent fanatiques par contagion, et capables eux-mêmes d'étonner d'autres ignorants et de produire d'autres fanatiques par leurs récits; et cela à cause de la commune ignorance où ils sont des