CHAPITRE VIII
il nous la conta avant dîner, sans se faire prier et d'une ma-
nière assez naïve. »
11. Fait — « En 4695, nous dit M. Bezuel, étant jeune écolier d'environ quinze ans, je fis connaissance avec les deux enfants d'Abaquené, procureur, écoliers comme moi.
« L'aîné était de mon âge, le cadet avait dix-huit mois de moins; il s'appelait Desfontaines. Nous faisions nos promenades et toutes nos parties de plaisir ensemble, et, soit que Desfontaines eût plus d'amitié pour moi, soit qu'il fût plus gai, pins complaisant, plus spirituel que son frère, je Taimais aussi davantage.
« En 1 696, nous promenant tous deux dans le cloître des capucins, il me conta qu'il avait lu depuis peu une histoire de deux amis qui s'étaient promis que celui qui mourrait le premier viendrait dire des nouvelles île son état an vivant; que le mort revint et lui dit des choses très-surprenantes. Sur ceja, Desfontaines me dit qu'il avait une grâce à me demander, qu'il me la demandait instamment : c'était de lui faire une pareille promesse, et que, de son côté, il me la ferait. Je lui dis que je ne voulais point; il fut plusieurs mois à m'en parler souvent et irès-sérieusement; je résistais toujours.
« Enfin, vers le mois d'août 1696, comme il devait partir pour aller étudier à Caen, il me pressa tant, les larmes aux yeux, que j*y consentis. Il tira, dans le moment, deux petits papiers qu'il avait écrits tout prêts, l'un, signé de son sang, où il me promettait, en cas de mort, de venir me dire des nouvelles de son état; l'autre, où je lui promettais pareille chose. Je me piquai au doigt, il en sortit une goutte de sang avec laquelle je signai mon nom* Il fut ravi d'avoir mon billet, et, en m'embrassant, il me fil mille remercîments.
« Quelque temps après il partit avec son frère» Notre séparation nous causa bien du chagrin; nous nous écrivions de temps en temps de nos nouvelles, et il n'y avait que six se-
iiiaines que j'avais reçu de ses lettres, lorsqu'il m'arriva ce que je m'en vais vous conter.
< Le 31 juillet 1697, un jeudi, il m'en souviendra toute ma vie, feu M. de Sortoville, auprès de qui je lot^eais et qui avait eu dii la bonté pour moi, me pria d'aller à un pié près des Cordeliers, et d'aider à presser ses gens qui faisaient sou foin. Je n'y fus pas un quart d'heure que, vers les deux heures et demie, je me sentis tout d'un coup étourdi et pris d'une faiblesse. Je m'appuyai en vain sur ma fourche à foin, il fallut que je me nu'sse sur un peu de foin, où je fus environ une demi-heure à reprendre mes esprits. Cela se passa; mais, comme jamais rien de semblable ne m'était arrivé, j'en fus fort surprix; el je craignis le commencement d'une maladie. ÎI ne m'en resta cependant que peu d'impressioii le l'este du jour. 11 est vrai que la nuit je doi'mis moins qu'à l'ordinaire.
« Le lendemain, à pareille heure, comme je menais au pré M. de Saint-Simon, petit- fds de M. de Sortoville, qui avait alors dix ans, je me trouvai en chemin attaqué d'une pareille faiblesse, je m'assis sur une pierre, à l'ombre; cela se passa, et nous contiimâmes notre chemin. Il ne m'arriva rien de plus ce jour-là, et la imit je ne dormis guère.
« Enfin, le surlendemain, deuxième jour d'août, étant dans le grenier où Ton serrait le foin que l'on apportait du pré précisément à la même heure, je fus pris d'un pareil étoiu'dissement et d'une paieille faiblesse, mais plus grands que les autres. Je m'évanouis, je perdis connaissance; un des laquais s'en aperçut. On m'a dit qu'on me demanda alors qu'est-ce que j'avais, et que je ré|iondis : J'ai vu ce que je n'aurais jamais cru. Mais il ne me souvient ni de la demande ni de la réponse. Ciia s'accorde, cependant, à ce qu'il me souvient d'avoir vu alors comme une personne nue à nii-corps, mais que je ne reconnus pourtant point.
rt On m'aida à descendre de l'échelle; je me tenais bien aux échelons; mais, comme je vis Desfontaiucs, mon camarade, au