‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 118 sur 156 · CHAPITRE VllI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VllI

bas dé réclielle, là faiblesse nie reprit, ma tète s'en alla entre deux éclielons cl je perdis encore connaissance. O41 me descendit et on me mit sur une grosse poutre qui servait de siège dans la grande place des Capucins : je m'y assis, je n'y vis plus alors ni M. de Sortoville ni ses domestiques, quoique présents; mais, apercevant Desfontaines vers le pied de Téchelle, qui me faisait signe de venir à lui, je me reculai sur mon ^iége comme pour lui faire place, et ceux qui me voyaient et que je ne voyais point, quoique j'eusse les yeux ouverts, remarquèrent ce mouvement.

(( Comme il ne ve: ait point, je me levai pour aller à lui ; il . s'avança vers moi et me prit le bras gauche de son bras droit, et me couduisit à trente pas de là, dans une rue écarlée, me tenant ainsi croche.

(( Les domestiques, croyant que mon étourdissement était passé et que j'allais à quelque nécessité, s'en allèrent chacun de leur côté à leur besogne, excepté un petit laquais qui vint dire à M. de Sortoville que je parlais tout seul. M. de Sortoville crut que j'étais ivre ; il s'approcha et m'entendit faire quelques questions et quelques réponses qu'il m'a dites depuis.

(( Je fus là près de trois quarts d'heure à causer avec Desfontaines. Je vous ai promis, me dit-il, que si je mourais avant vous, je viendrais vous le dire. Je me noyai avant-hier à la rivière de Caen, à peu près à cette heure-ci. J'étais à la promenade avec tels et tels, il faisait grand chaud, il nous prit envie de nous baigner. 11 me vint une faiblesse dans la rivière et je tombai au fond. I/abbé de Hesnil-Jean, mon camarade, plongea pour me reprendre; je saisis son pied; mais, soit qu'il eût peur que ce ne Ai^ un saumon, parce que je le serrais bien fort, soit qu'il voulût promptement remonter sur l'eau, il secoua si rudement le jarret qu il me donna un grand coup sur la poitrine et me jeta au fond de la rivière, qui est là fort profonde.

« Desfoutaines me coûta ensuite tout ce qui leur étuit arrivé dans leur promenade et de quoi ils* s étaient entretenus. J'avais beau lui faire des questions s'il étiit sauvé, s'il était damné, s'il était en purgatoire, »i j'étais en étal de grâce et si je ]e suivrais de près, il continua son discouj-s comme s'il ne m'avait pint entendu ou comme s'il n'avait point voulu m'entendre. Je m'approchai plusieurs fois pour l'embrasser, mais il me pnixit que je n'emlirassais rien; je sentais pourtant bien qu'il me tenait fortement le bras et que lorsque je tâchais de détourner ma tête pur ne le plus voir, parce que je ne le voyais qu'en m'affligeant, il me secouait le bras comme pour m'obliger à le regarder et à l'écouter.

« U me parut toujours plus grand que je ne l'avais vu et plus grand même qu il n'était lors de sa mort, quoiqu'il eût grandi depuis dix-huit mois que nous ne nous étions vus. Je le vis toujours à mi-corps et nu, la tête nue avec ses beaux cheveux blonds, et un écriteau blanc entortillé dans ses cheveux sur son front, sur lequel il y avait de l'écriture où je ne pus lire que ces mots : in, etc.

« C'était son même son de voix: il ne me parut ni gai ni triste, mais dans une situation calme et tranquille. Il me pria, quand son frère serait revenu, de lui dire certaines choses pour dire à son père et à sa mère; il me pria de dire les sept psaumes qu*il avait eus en pénitence le dimanche précédent, qu'il n'avait pas encore récités, ensuite il me recommanda encore de parler à son frère et puis me dit adieu, s'éloigna de moi, eu me disant : Jusques, jusques, qui était le terme ordinaire dont il se servait quand nous nous quittions à la promenade pour retourner chacun chez nous.

tf II me dit que, 'lorsqu'il se noyait, son frère, en écrivant une traduction, s'était repenti de l'avoir laissé aller sans l'accompagner) craignant quelque accident. 11 me peignit si bien oîi il s'était noyé, et rarbre.de l'a vienne de Louvigny où il avait écrit quelques mots, que deux ans après, me trouvant avec le

Page 1