‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 120 sur 156 · CHAPITRE Vin · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vin

de passions qui est très-naturelle en nous, ils effrayent et persuadent aisément les gens de leur sorte. Voilà ce qui causa alors dans Valogne un assez grand étonnement parmi les esprits du commun, qui en sont demeurés à ce point de ne savoir que penser du fait, mais cependant convaincus qu il y avait quelque chose au delà du naturel.

« Si ces innocents séducteurs se contentaient de raconter précisément ce qu'il y a de vrai, s'ils contaient tout, si, au sortir de l'apparition ils la contaient à un bon physicien, s'ils répondaient sincèrement et exactement à ses questions, le physicien trouverait bientôt la cause naturelle de Févénement, le merveilleux s'anéantirait, et l'histoire merveilleuse serait perdue pour le public, car on craindrait de débiter une chose très-simple et très-naturelle avec un air effrayé, un simple effet de la nature, un effet de la fièvre du cerveau comme un prodige surprenant; on craindrait de donner la suite naturelle d'un coup de soleil pdur un miracle, et l'effet d'un songe liévreux pour une apparition réelle que plusieurs personnes auraient vue en même temps si l'apparition avait été réelle.

« Mais il en arrive tout autrement. Ceux à qui le malade visionnaire conte son aventure sont, pour l'ordinaire, ignorants de la physique et des causes naturelles. Ils n'ont jamais réfléchi ni sur les causes, ni sur les effets des commencements de la frénésie ou de la fièvre du cerveau et de l'agitation extraordinaire des esprits animaux. Plus ils sont ignorants, plus ils sont disposés à croire effectif ce qui est impossible. Leur crédulité fortiâe la crédulité du conteur, et, par contre-coup, par réaction, la terreur qu'il leur a inspirée nourrit et fortifie la sienne.

c Comme ces sortes d'apparitions ne sont que des songes fiévreux et se passent uniquement dans l'imagination du malade, il s'y mêle toujours des contradictions ; mais le œnteuVy craignant de ne passer que pour le songeur ^ dissimule ces fails contradictoires, il se les cache à lui-même, il rajuste, en faisant son histoire, tout ce qui lui paraît se contredire, et, à force de

conter la même chose d'une même manière, il en vient peu à peu à croire que tout est arrivé précisément comme il le raconte.

«r II y a des personnes dont les organes du cerveau sont si délicats, qu'ils peuvent facilement être ébranlés à un haut point par la chaleur d'un soleil ardent qui a échauffé à l'excès le sang (le la tête; de sorte qu'il peut y avoir une espèce de fièvre dans le cerveau, tandis qu'il n'y a qu'une légère émotion dans le reste de la masse du sang. Les songes paraissent alors au malade comme des réalités, et il n'aperçoit plus ce qui est effectivement en plein jour devant ses yeux.

« Ces songes fiévreux, disent les médecins, arrivent plus souvent à ceux qui sont mal nourris qu'à ceux qui font bonne chère, aux solitaires qu'à ceux qui sont dans le monde, à ceux qui dorment peu et qui ont le sang échauffé qu'à ceux qui ont bien dormi et qui ont le sang calme et rafraîchi, aux jeunes qu'aux vieux, à ceux qui ont quelque disposition à l'humeur mélancolique qu'aux personnes d'un tempérament gai, dans les pays chauds que dans les pays froids, la nuit que le jour, lis font plus d'impression sur l'esprit de ceux qui ignorent la physique que sur les physiciens. Dans les fièvres tierces, par exemple, les accès sont souvent violents, et la fièvre du sang, passant jusqu'aux esprits animaux dans les nerfs et dans le cerveau, cause des rêveries si fortes, que, dans la veille, on croit voir de ses yeux, entendre de ses oreilles, toucher de sa main ce que l'on ne fait cependant qu'imaginer. C'est une frénésie passagère.

« Quelquefois la fièvre est dans les esprits sans que le feu eu soit assez fort pour se communiquera la masse du sang. Alors, si cet état est permanent, c'est une frénésie permanente. C'est une véritable folie; les fous se portent bien quant aux fonctions du sang, ils se portent mal quant aux fonctions des sens qui dépendent des opérations des esprits animaux dans le cerveau. Ils ont des yeux sans voir, des oreilles sans entendre; ils voient toute autre chose que ce qui est devant

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