‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 121 sur 156 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

leurs yeux, il semble qu'ils songent toujours, ils n'ont presque point d'intervalles dans lesquels on puisse dire qu'ils veillent.

lY. Application de ces maiimes générales au fait présent. — « M. Bezuel était un pauvre écolier, il n avait pas trop bien dîné, la grande chaleur du 51 juillet 1697, dans la canicule, à riieure du jour la plus chaude, jointe à l'odeur forte du foin nouveau : voilà les causes de son premier étourdissement et l'effet de ce coup de soleil dont il ne fut bien guéri que trois mois après, lorsqu'il retrouva le sommeil qu'il avait perdu. 11 crut bonnement que sa maladie était l'effet d'une apparition réelle, au lieu que son apparition imaginaire n'était réellement que l'effet d'une maladie et d'une altération très-réelle de son cerveau.

« Que l'accès de fièvre du cerveau revienne le lendemain à la même heure, et le surlendemain encore plus fort, dans le grenier, à cause de l'odeur forte du foin nouveau que Ton serrait, qu'il ait aloi'S un songe qui l'effraye, le hasard fait qu'une partie du songe se trouve vraie, et voilà qui augmente sa frayeur. Ainsi la fièvre, qui était dans ses esprits encore plus que dans son sang, causa son apparition, c'est-à-dire sa vision.

« S'il n'avait pas été exposé à l'ardeur du soleil ces trois . jours-là, sûrement Desfonlaines ne lui serait jamais apparu, et, en effet, pourquoi ne lui appnrut-il pas pour la première fois, dans le pré, au moment oi!i il fut noyé? C'était pourtant le vrai moment d'une apparition réelle et merveilleuse, parce que la nouvelle n'en pouvait pas être arrivée alors à vingt lieues de l'endroit où il se noya; mais la fièvre n'était pas encore assez allumée, et il fallait que cette apparition fût aidée de la vapeur du foin nouveau, qui entête et enivre beaucoup plus quand elle est renfermée dans un grenier, et, ce. qui est très-important, il fallait que la nouvelle de sa mort fût arrivée par la poste.

a Pour(]uoi les conversations furent-elles de plus en plus

courtes? La fièvre diminuait et n'était plus aidée par la vapeur du foin.

« Mais, me dira quelqu'un de ceux qui aiment bien mieux croire du merveilleux et des choses impossibles que d'examiner des raisonnements, venez aux faits décisifs : ces sept psaumes, ces mots écrits sur cet arbre si bien désigné, ce que faisait, ce que pensait Taîné lorsque son frère se noyait, cette douleur au bras, que dites-vous de tout cela? Est-ce toujours votre coup de soleil ou l'odeur de votre foin qui en est la cause?

ff Réponse. Le coup de soleil suivi de lodeur du foin du grenier le rendirent un peu frénétique et lui donnèrent de ces songes si vi& et si forts, qu'on ne saurait les discerner de ce que nous sentons dans la veille; mais ce n est pas assez, il faut (fu il songe à son ami, à ce qui lui plait le plus; il a entendu qu'il s'est noyé, et, les sens troublés, il ne se souvient plus de lavoir entendu. Voilà le fond, voilà le vrai; le reste sont des songes fondés sur les lettres que Desfontaines écrivait à son camarade.

« Je ne voulus pas embarrasser ce pauvre homme par mes questions, je ne voulus pas lui faire de la peine en paraissant croire que c'était un songe fiévreux et un petit accès de folie * passagère, en lui faisant remarquer à lui-même des indices de songe et en l'obligeant à se souvenir de plusieurs circonstances fausses. C'eût été insulter en face à un homme qui venait exprès pour nous faire plaisir. Par exemple, ce mot qu'il dit dans le grenier en reprenant un peu connaissance : Tai vu ce que je n'aurais jamais cru, cela veut dire qu'il ne croyait pas que les morts revinssent, comme il nous l'explique lui-même; mais cela ne s'accorde pas avec ce qu'il dit, qu'il ne reconnut pas Desfontaines dans ce buste qu'il vit dans le grenier.

<( Pour les sept psaumes donnés à réciter en pénitence, ce n'est pas un hasard fort extraordinaire. C'est une pénitence que l'on donne fort communément et surtout aux écoliers.

« Pour la version ou traduction que l'aîné écrivait, on sait

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