CHAPITRE VIII
que le régent donne aux écoliers des versions ou traductions à faire, ils les font et puis vont se promener; qu'y a-t-il là de difficile à imaginer? La peine qu'il eut d*avoir laissé aller seul son frère de quinze ans et demi n*a encore rien de fort singulier et qui ne soit fort ordinaire, e( puis le frère aîné peut avoir mandé toutes ces circonstances à son frère en lui apprenant la mort de son cadet; quelqu'un peut les avoir dites à M. Bezuel, qui, dans cette agitation, peut bien avoir oublié qu'il les a ouï dire.
a La douleur du bras venait apparemment de ce que quelqu'iui des domesliques de M. de Sortoville, pour empêcher M. Uezuel de tomber de l'échelle, lui avait fort serré le bras gauche avec la main droite.
« Pour la gravure sur l'arbre, ne se peut-il pas faire que Desfontaines eût écrit à M . Bezuel qu'il avait gravé leurs noms sur le vingtième arbre à droite en entrant dans l'avenue de fjouvigny, et que M. Bezuel, dans le dérangement qui était arrivé à sa mémoire, se soit souvenu du fait sans se souvenir que Desfontaines lui avait écrit.
4 Au reste,je suppose que l'on soit dans la nécessité de croire ou la mémoire de M. Bezuel entièrement dérangée pour quelque temps par une maladie causée par un coup de soleil et par la vapeur du foin, ou que Desfontaines lui soit apparu corporelleraent devant ses yeux, les gens sages ne balanceronl pas à croire que cette vision est un commencement de frénésie, qui est très-naturel après avoir été exposé très-longtemps au grand soleil dans un été fort chaud.
« Pourquoi les personnes sensées refusent-elles presque toujours leur croyance aux événements miraculeux que raconte Titc-Live? C'est qu'elles savent que, pour n'être point trompé, il faut toujours comparer le poids du témoignage avec le degré de merveilleux du fait rapporté; et, eiïeitivement, s'il est possible que le fait soit vrai, il n'est pas moins possible que celui qui le raconte soit ou trompeur ou trompé. Il ne s'agit plus
que de comparer ensemble ces deux possibilités, et dans le fait présent n'est-il pas très-possible que Desfontaines lui eût écrit plusieurs choses semblables dans ses lettres, et les idées de ces leltres ne pouvaient-elles pas servir à composer la conversation de la première apparition ?
(( Pour la nouvelle de la mort, elle était arrivée et elle était répandue dans la petite ville de Valogne plus de six heures avant Tapparition. D'ailleurs, sa maladie, sou coup de soleil des deux jours précédents, ne peuvent-ils pas lui avoir fait oublier qu'on la lui avait apprise avec les circonstances du repentir du frère, qui pouvait avoir appris la mort de Desfontaines par Tabbé du Mesnil-Jean, qui Tavait vu noyer, et qui était venu lui annoncer cette nouvelle lorsqu*il achevait sa version? N'esfril pas évident que, comme M. Bezuel perdit pour quelques heures Fusage de ses sens, il peut bien aussi avoir perdu, durant ce temps-là, Tusage de la mémoire? Aussi cette nouvelle, arrivée par la poste, est sûrement la véritable cause de cette apparition qui, dans le fond, n*a rien de merveilleux puisque la perte passagère de la mémoire de M. Bezuel, au fort de sa maladie, n'est rien du tout de merveilleux.
« Il dit lui-même que, les yeux ouverts, à trois haires après midi, au mois d'août, il ne vil {dus ceux qui étaient auprès de lui. Ses sens étaient donc fort altérés, et leurs fonctions entièrement suspendues. Or pourquoi les organes de la mémoire ne s'en seraient-ils pas ressentis ?
« Au reste, il y en a assez pour prouver un événement singulier, un songe fiévreux un peu extraordinaire en ce que ce ne fut qu'un commencement de maladie qui n'eut point de suite; mais il n*y en a pas assez, à beaucoup près, pour prouver à un esprit désintéressé un événement surnaturel, et tel qu'on ne puisse l'expliquer par des causes naturelles.
« Car enfin, si un corps réel est appani à M. Bezuel à cette heure-là, en plein jour, on doit penser qu'il eût été aussi aperçu par ceux qui étaient présents, et que si ce mort articu-