CHAPITRE IX
plus grande partie de ma vie à méditer et à écrire les avantages qu'apportent les talents distingués et les mœurs vertueuses ; et c*est ce qui m*a porté à tâcher de perfectionner les différenles parties de la morale et surtout de la politique.
« Plutarque, pour enseigner plus utilement à son lecteur la science des mœurs, a sagement imaginé d'écrire la vie des hommes illustres grecs et romains, parce que le lecteur, à rimitation des grands hommes dont il lit la vie, prend bientôt pour but d'augmenter comme eux sa réputation par les mêmes succès de talents semblables, s'il peut les mettre en usage pour le bonheur de ceux avec qui il doit vivre. Ainsi il fait bien plus d'attention à leurs actions, aux motifs de leurs entreprises, et aux moyens qu'ils ont choisis pour les finir avec succès, et le lecteur est bien plus porté à fuir les défauts qui ont été nuisibles à leurs desseins, à acquérir leurs talents et à imiter leurs bonnes qualités; surtout quand Plutarque met sur la scène des personnages aimables et estimables, récompensés magnifiquement par leur grande réputation de l'utilité de leurs travaux, et quand il montre, soit par leurs discours, soit par leurs actions, quels étaient leurs sentiments et leurs jugements sur ce qu il y a de plus. estimable dans la conduite de la vie.
« Sur des vues semblables à celles de Plutarque, j'ai cru qu'ayant à écrire de la politique je serais beaucoup plus utile aux lectem^ si j'écrivais mes observations sur les bons et sur les mauvais succès qui sont arrivés au royaume de mon temps et, pour ainsi dire, sous mes yeux, que si je m'en tenais à écrire simplement des projets qui ne sont pas encore appuyés de Texpérience. C'est même pour cela que j'ai aussi écrit des observations politiques sur les principaux événements des règnes des rois de France; c'est pour cela que j'ai mis devant les yeux du lecteur la conduite, tantôt prudente, tantôt imprudente, et même l'inaction méprisable de quelques rois et de leurs ministres. C'est que les observations politiques se font
bien mieux entendre et font beaucoup plus d'impression quand on en Toit Tapplication à des faits, et un auteur parle avec beaucoup plus de certitude et d'autorité quand il parle diaprés Tcxpérience. ^
< Ces deux différentes méthodes d'enseigner la morale et la politique, Tune par de simples maximes, l'autre par des maximes unies aux faits, m'ont toujours fait désirer que nos bons philosophes moraux écrivissent la vie de nos hommes illustres, et que nos bons politiques écrivissent l'histoire générale de notre nation, ou plutôt que nos historiens fussent les uns bons moralistes, les autres bons |iolitiques.
« Nos historiens coûtent assez bien et pourraient conter encore mieux ; mais ils jugent souvent assez mal des entreprises qu'ils racontent avec agrément. Cependant le but de l'historien ne doit pas être uniquement de plaire au lecteur. Son but doit être encore de perfectionner le jugement de ceux à qui il plaît cl de leur apprendre à estimer juste les talents et les qualités, afin de rendre leurs concitoyens et plus heureux et plus utiles à la patrie.
(( Si je ramène souvent mes réllexions morales à la politique, c'est que mon but principi est de rendre cette histoire utile aux jeunes lecteurs qui peuvent avoir un jour part au gouvernement des affaires politiques.
« Je n'ai garde de penser que je ne me suis point trompé dans les faits que j'écris. Si je m'en étais aperçu, je me serais corrigé; mais, entre les personnes quy)nt le loisir d'écrire, je suis, je crois, des mieux instruits de mou temps des faits principaux que je raconte. H est vrai que, faute d'un examen assez scrupuleux de plusieurs petites circonstances de temps, de lieu, de personnes, j'ai pu me tromper quelquefois sur des faits peu importants ; mais j*ai cru pouvoir m'épargner la peine de cet examen, en songeant que ceux de notre postérité qui liront ces mémoires ne se soucieraient guèfe si, trompé le premier, je les trompe aussi sur de pareilles minuties. 11 me suffit qu'en