CHAPITRE I
une contribution et un contingent à déterminer, pour subvenir à Fentretien du tribunal européen et pour faire respecter ses décisions. L'auteur fiiit parfaitement ressortir les avantages que chaque État retirera de l'alliance, soit au point de vue de la sécurité de son territoire et de son commerce, soit encore au point de vue de ses dépenses. Mais, — et c*est ici le vice capital de la combinaison, —il a le tort de vouloir trop étendre les garanties de Talliance. Ce n'est pas seulement une assurance contre la guerre extérieure qu'il veut constituer au profit des nations, c'est encore une assurance contre toute dépossession, une assiirance contre le risque des révolutions qu'il offre aux souverains. Cette partie de son plan s'accordait, au surplus, avec les idées monarchiques du temps. Les souverains se considéraient alors comme propriétaires de leurs Étals, comme investis du droit imprescriptible de gouverner leurs peuples, quand même ceux-ci ne voudraient plus être gouvernés par eux. Aucune révolution, si justes qu'en fussent les motifs, ne pouvait donc être considérée comme légitime, puisque les « sujets, )) appartenant aux souverains, n'avaient pas plus le droit de se soustraire à leur domination que l'esclave n'a celui de se dérober à son maître, si vicieux et si inhumain qu'il soit. Une coalition permanente des souverains pour s'assurer mutuellement leurs couronnes ne pouvait donc choquer les esprits encore généralement imbus de la doctrine du droit divin. Mais, en compliquant ainsi un plan déjà bien assez difficile à réaliser, ne risquait- on pas d'en rendre l'exécution impossible? Si une alliance se constituait entre les souverains contre les peuples, n'était-il pas à craindre qu'une autre alliance se constituât entre les peuples contie les souverains? Au reste, cette seconde partie du plan de l'abbé de Saint-Pierre a été réalisée lors de la Révolution française. Des coalitions se sont formées pour garantir au roi de France la conservation de sa couronne. Elles ont échoué, et, selon toute apparence, des combinaisons de ce genre échoueront toujours. 11 n'y a pour les sou-
verains qu'un seul moyen efficace de se prémunir contre ]e risque des révolutions : c'est de bien gouverner.
Après avoir exposé son plan, Tauteur s'attache à le justifier et 5 en faire ressortir, non-seulement les avantages généraux, mais encore les bénéfices particuliers au point de vue de chacun des souverains qu'il veut gagner à la cause de la paix. D'abord il démontre que FAlliance atteindra pleinement le but qu'elle se propose. Car aucun État n'est assez puissant pour lutter contre les autres États réunis, et nul, en conséquence, ne voudra s'exposer à une répression inévitable en envahissant le domaine d'autrui. L'infaillibilité de la répression préviendra désormais toute atteinte à la sécurité commune. Ensuite l'auteur essaye de prouver aux grands potentats, et en particulier à l'empereur, qu'ils ne sont pas moins intéressés que les petits princes à l'avènement d'un ordre de choses qui les garantii'a contre les mauvaises éventualités de l'avenir. A' ce propos, il émet quelques considérations pleines de sens sur le peu de valeur effective des acquisitions territoriales, ainsi que sur la vanité de la gloire militaire.
« Les prétentions d'agrandissement de territoire et de revenus aux dépens des voisins ont une valeur réelle; mais elle est moins grande : i* à mesure que cet agrandissement prétendu est moins considérable; 2" à proportion que le succès en paraît plus éloigné et moins vraisemblable; 3" à proportion que les obstacles sont plus grands; 4*" à proportion qu'il doit plus coûter pour les obtenir. Car, si une ville, une province doit coûter à conquérir trois fois plus qu'elle ne vaut, loin que ce fût s'agrandir et s'enrichir, ce serait réellement s'appauvrir et s'affaiblir.
« Si l'on j)rouvail, par exemple, que les conquêtes de Charles-Quint ont coûté, en hommes et en argent, dix fois plus qu'elles ne valaient, on prouverait qu'il aurait réellement fort affaibli ses anciens États, au lieu de les fortifier; qu'il les aurait fort diminués, au lieu de les avoir réellement agrandis. Car