CHAPITRE I
Tagrandisseinent du terriioire n*est pas souvent une augmentation de force et une augmentation de revenu, mais, au contraire, c'est quelquefois une véritable diminution de puissance. »
Ailleurs Fauteur fait encore cette réflexion judicieuse et profonde, qu'on peut < s'agrandir à l'intérieur » aussi bien qu'au dehors, en s'appliquant à améliorer le sort des populations, à faciliter la création de la richesse, etc. Cette proposition devait assurément passer pour bizarre et paradoxale aux yeux des contemporains de Tabbé de Saint-Pierre, imbus des liadilions belliqueuses de Tautiquité. De notre temps, elle commence à être mieux comprise, et, lorsque M. Cobden faisait remarquer, dans une de ses premières brochures (Russia), que « l'Angleterre a concentré plus de puissance dans cinq ou six de ses comtés que la Russie n'en possède dans l'ensemble des gouvernements de son vaste empire, » celte assertion n'a soulevé aucun murmure d'incrédulité, et personne n'a entrepris de la réfuter. L'abbé de Saint-Pierre montrait encore combien ces agrandissements accomplis par la violence sont précaires, combien souvent la roue de la fortune tourne pour précipiter les puissants et pour élevgr les faibles sur leurs débris. Il réduisait enfin à sa juste valeur le préjugé de la gloire militaire.
« Le vulgaire se trompe ordinairement très-lourdement sur le prix qu'il met aux différentes espèces de réputation où aspirent les homm&s; mais les connaisseurs ne s'y trompent pas. Un homme n'est effectivement ni louable ni estimable qu'à pro- .portioq qu'il cherche à être utile, et qu'il est réellement utile aux autres hommes, et à proportion que, pour y parvenir, il surmonte de plus grands obstacles par son courage, par sa constance et par son grand génie. C'est l'idée de la vraie gloire, c'est l'idée que nous avons reçue de nos ancêtres, c'est celle qu'en avaient les héros des ]»remiers siècles.
« Pour une réputation précieuse, il faut donc des difficultés â surmonter dans les entreprises; il faut du zèle pour l'utilité publique; il faut procurer de grands avantages au public, et les
eiUreprises sont d autant plus glorieuses, qu*elles sont et difficiles et utiles à la société.
« Qu'un marchand d'Amsterdam tente des choses très-diflGciles pour devenir fort riche, et qu'il en vienne à bout par de grands talents, cela est heureux, cela est permis, cela est utile à sa famille; mais il n'y a rien de glorieux dans ses succès, parce qu'il n'y a rien de vertueux dans le motif de ses entreprises; et il n'y a rien de vertueux , parce qu'il ne travaille que pour sa propre utilité et pour celle de sa famille; il ne travaille pas pour l'utilité publique, il n'y a dans ses motifs rien d'élevé, rien de distingué, rien qui ne soit commun au bas peuple.
f Q* Attila, que Tamerlan, surmontent de grandes difficultés pour faire de grandes conquêtes, ces succès font beaucoup de bruit dans le monde par la terreur qu'ils jettent dans les esprits; mais ces difficultés, que ces conquérants ne surmontent que pour leur propre agrandissement et pour satisfaire leur avarice ou leurs autres passions injustes, ne sont nullement vertueuses ni par conséquent glorieuses. Les désolations, les malheurs qu'elles causent aux provinces ravagées, aux villes pillées et brûlées, sont, au contraire, de$ actions exécrables, et qui rendent réellement exécrables la réputation et les entreprises de ces hommes insensés qui s'enivrent des louanges fausses qu'ils reçoivent de leurs flatteurs, tandis qu'ils sont regardés, par les personnes sages, vertueuses et désintéressées, comme des hommes exécrables et très-odieux au genre humain. ))
L'auteur a recours, en dernier lieu, à un procédé assez original pour intéresser les souverains à l'adoption de son plan. 11 propose d'insérer dans le traité d'alliance un article supplémentaire ainsi conçu : Qm les souverains pourraient disposer, pour leur dépense particulière et domestique, de la moitié du revenu que leur produirait ce retranchement de dépense militaire ordinaire. Les souverains trouveraient là une belle augmentation de revenus, puisqu'ils pourraient ré-