‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 130 sur 156 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

|)Our nous, un moyen absolument inutile pour devenir bon roi. « L'esprit, comme le corps, n*a de force qu'à mesure qu'il est exercé de bonne tieure et longtemps, et à mesure que Ton a acquis l'habitude à l'application et à fixer son attention plus ou moins longtemps de suite sur une même matière : la mesure de la grande et de la longue attention est la mesure de la force de Tesprit. Le roi, dans son éducation, n'avait jamais eu aucune attention suivie sur aucune matière; il en changeait dès qu'il s'ennuyait; ainsi il n'est pas étonnant que l'attention la moins longue l'ennuyât ; or, comme il n'était jamais contraint par ses maitres, il changeait souvent et n'avait point, par conséquent, la grande force d'esprit qui vient de l'application suivie. Il écoutait volontiers des faits qu'il comprenais facilement, il les racontait même avec grâce ; mais pour les raisonnements, surtout ceux qui supposent d'autres raisonnements précédents, ils étaient au-dessus des forces de son esprit, parce qu'il n'avait pas acquis d'habitude à l'application; et, comme il ne comprenait pas facilement la force d'un raisonnement suivi, il ne saisissait jamais entièrement et fortemenfrce qu'il nesaisissait pas d'abord. Telle est la portée d'un esprit médiocre ; mais, comme dans la suite il voulait fortement et assez constamment ce qu'il voulait, c'est de ce côté-là qu'il y avait du grand dans son caractère, et c'est avec celte espèce d'opiniâtreté et de constance qu'il a surpassé la plupart dl ses prédécesseurs et de ses contemporains : j'appelle opiniâtreté le désir constant de s'agrandir par la guerre, et de montrer aux étrangers la justesse et l'étendue de son goût pour les arts et sa puissance dans tout ce qui regarde le faste ; de sorte qu'il n'est pas étonnant que les arts qui viennent du faste, et surtout l'art militaire, .aient été fort perfectionnés en France durant son règne. Plût à Dieu que pour sa gloiie et pour notre bonheur il eût désiré aussi constamment de maintenir la paix en Europe et d'augmenter les richesses et les bons établissements intérieurs ! Mais il n'avait pas l'idée de cette sorte d'agrandissement. »

Comme on le verra plus loin, il revient à diverses reprises sur ce portrait, qui n'est pas flatté, sans doute, mais qui ne porte pas non plus F empreinte d'une malveillance systématique. Il se montre plus sévère pour Crorawell, auquel il nejpardonne fKts son hypocrisie et qu'il n'hésite pas à qualifier de scélérat célèbre :

« Cette année (1658), le célèbre Cromwell, qui, sous le nom de Protecteur, régnait en Angleterre, mourut d'une rétention d'urine, causée par la gravelle qui avait été elle-même causée par des veilles, et ces veilles causées par des inquiétudes vives et continuelles que lui donnaient ses ennemis. L'ambition injuste produit bientôt des ennemis ; ces ennemis inquiètent et causent des insomnies qui rendent la vie désagréable, fâcheuse et beaucoup plus courte. De là il suit que la grande puissance, lorsqu'elle fait tant d'emicmis, n'est nullement souhaitable pour l'augmentation du bonlieur de la vie ; ce qui est contre l'opiiiiou du peuple, qui ne sait pas distinguer des puissances tyramiiques qui se font haïr et craindre, des puissances qui se font respecter et aimer. Cromwell, pour gagner l'affection des presbytériens, qui formaient le parti contre le roi, affecta de paraître zélé presbytérien et même dévot dans celte religion ; il était éloquent, colère, ennemi des flatteurs de la cour, au reste bon officier, actif, vigilant. Ces qualités le firent bientôt distinguer entre ses pareils et le firent préférer par le parlement, pour général, à d'autres officiers sages et modérés; c'est que le parlement, qui était irrité contre le roi et qui l'avait irrité, ci*aignait avec fondement les suites de sa colère si on lui laissait quelque puissance.

« Les parlementaires le préférèrent d'abord très-prudemment pour un temps à d'autres qui avaient beaucoup de modération ; mais ils firent une grande faute, lorsqu'il eut vaincu les troupes du roi, de ne lui pas substituer un général d'une ambition très-* juste et par conséquent moins à craindre. La passion les aveugla; et, comme ils étaient presque tous agités^ ou d'une extrême

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