‹ L'abbé de Saint-PierreChapitre 133 sur 156 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

traits eoupés par l'ordre d'un fou ; mais c'est un très-petit malheur, et un compliment de la part du roi dTiSpagne doit et petit réparer facilement un pareil malheur, comme il le répara. Mais, en bonne foi, si le roi d'Espagne eût été assez fou de son côté, pour ne vouloir pas faire le compliment, fallait-il que le roi de France fût assez injuste du sien pour aimer mieux faire souffrir à ses sujets tous les malheurs d'une guerre qui peut durer que de se passer de compliments? Cependant tel est le conseil de la colère des enfants, de la colère du vulgaire.

« En vérité, c'est ou ne pas savoir ce qu'il en va coûter de malheurs à ses sujets, ou ne compter pour rien leurs plus grands maux ; ce qui est ou sottise, ou bêtise, ou inhumanité et cruauté. C'était à d'Estrades, en bon citoyen, en bon serviteur du roi, à adoucir son maître, en traitant celte affaire de folie et de bagatelle, et non pas à l'aigrir en la lui faisant regarder comme une affaire importante et comme une insulte personnelle, qu'il fallait venger par une sanglante guerre.

« Est-il donc nécessaire de faire des folies parce que notre voisin est fou ? Je sais bien qu'il est difficile de souffrir une injure, une insulte, surtout quand on se sent le plus fort ; mais la réputation de modéré ne vaut-elle pas bien la réputation d'impatient et d'emporté?

« Heureusement le roi d'Espagne, le plus sage et le moins fort, fit déclarer que ses ambassadeurs ne disputeraient jamais la préséance aux ambassadeurs de France, et cette grande affaire fut apaisée avec quelques paroles d'hoiniêteté. »

L'affaire du duc de Créqui avec les gardes du pape, qui eut lieu la même année, ne lui parait pas moins puérile, malgré tout le bruit qu'on en fit.

« Cette affaire, dit-il, était une suite des airs de hauteur que ce duc avait ordre de prendre avec les Chiggi, parents et ministres du pape Alexandre VII, qui, de leur côté, par leurs manières insolentes, cherchaient à mortifier la France et son ambassadeur. Ils étaient les premiers fous à insulter la nation

française; mais je ne sais si noire conseil faisait sagement d'ordonner au duc de Créqui de les mortifier autant.

« Ces petites picoteries personnelles sont de vraies petitesses de particuliers, vrais procédés d'enfants. Le prince sage et ver* tuenx doit agir indépendamment de la conduite bizarre et folle des princes ses voisins, et aller toujours d'un pas égal, aux solides intérêts de la nation, en faisant semblant de ne pas s'apercevoir des extravagances des autres.

H Le pape et ses neveux furent mortifiés deux ans après d'être obligés à faire de grandes soumissions au roi. Mortification honteuse qu'ils auraient facilement évitée dans les commencements avec une patience louable, et qui éiait très-convenable à la place du pape. Le maître qui abandonne de bonne grâce ses gens quand ils ont eu tort montre évidemment qu'il est fort éloigné d avoir tort lui-même.

(( Quand on compare ce qu'il en coûta au roi et à son peuple pour avoir à Paris des révérences et des compliments de la part du pape, on trouvera que c'est les acheter vingt fois plus qu'ils ne valaient; car lé roi envoya des troupes en Italie sous les ordres du maréchal de Bellefoud, alors lieutenant général. Et qui est-ce qui paya ces troupes? Ne ful-ce pas les peuples qui payèrent leur taille un peu plus forte? »

En 1662, année de disette, le bon abbé s'indigne des dépenses fastueuses de la cour, et il signale un fiiit curieux au sujet de la conservation des grains.

< Il y eut, l'hiver de cette année, une grande famine qui se fit sentir jusqu'à la moisson, et cela fut cause que l'on trouva à redire à la grande dépense d'un magnifique carrousel que donna le roi ; et cfTectivement, quoique chaque particulier qui faisait de la dépense à ce carrousel n'eût peut-être pas donné le montant de cette dépense pour soulager les pauvres qui mouraient de faim, il semble qu'il sied mal de donner des fêtes publiques et défaire faire des dépenses superflues, dans des temps de misère publique, et lorsque Ton voit dans les rues et dans les

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