CHAPITRE IX. 3S
pie, et que, d'en user autrement, c'est une injustice devant DiEO et au tribunal de sa conscience. Cependant Louvois, aidé de la sotte opinion du peuple, que la supériorité est une vertu ou une qualité digne de louanges, quoique employée injustement, persuada le roi, et le roi, persuadé, s'occupa le reste de Tannée à amasser tout ce qui pouvait contribuer à faire réussir le projet que Louvois lui avait fait adopter, et à éloigner tout ce qui pouvait le traverser; ainsi plus il trouvait de difficultés, plus il s'opiniâtrait à les surmonter; heureux s'il eût pensé que la justice méritait toute son application et tous ses soins 1
d Les Hollandais, en cela mauvais politiques, pour faire dépit au roi, commencèi^ent à défendre chez eux le commerce des vins de France. Le roi, de son côté, défendit aux Français de vendre aux Hollandais les eaux-de-vie dont ils avaient grand besoin pour leurs vaisseaux, et augmenta les impositions d'entrée sur les épiceries et sur les autres marchandises qu'apportaient les Hollandais, sans augmenter les entrées de ce qu'apportaient les Anglais et les autres nations; ainsi tout se préparait à la guerre pour le commencement de l'année suivante. »
La guerre eut lieu, et les Hollandais, qu'elle prit au dépourvu, comprirent alors, mais un peu tard, la faute qu'ils avaient commise en ne se liguant pas avec l'Espagne en 1667 pour o[>poser une barrière à l'ambition de Louis XIV.
« Pour l'ordinaire, les souverains songent à se liguer pour leur conservation réciproque quand il n'en est plus temps, et les républicains hollandais, poiur avoir épargné deux ou trois raillions à faire de fortes ligues défensives dans les temps favorables, en plusieurs années dépensèrent plus de soixante millions d'extraordinaire, et furent obligés de reprendre un statbouder, ou commandant général des Etats, qui, pour les gouverner despotiquement, commença prudemment par faire tuer deux ou trois douzaines des principaux magistrats et officiers républicains, entre autres le grand pensionnaire de Witt
et son père. Voilà ce que causèrent à la république des épargnes pernicieuses, et des défauts de lumière dans les magistrats pour se faire une idée juste de la puissance et de la force des souveraias yoisins à qui ils pouvaient avoir affaire. »
Mais, tout en blâmant les Hollandais pour leurs provocations insultantes et pour leur défaut de prévoyance, Tauleur n'absout pas Louis XIV, dont la conduite, à Tissue de la guerre, lui suggère ces réflexions sévères :
« Il parait, par les plaisirs que le roi avait pris dans les divers succès qu il avait eus contre les Hollandais, que son principal but était de leur montrer sa grande puissance à eux et à toute l'Europe, ce qui n'a rien de glorieux et de digne de louange. S'applaudir d'être plus puissant que les autres, c'est une vanité, c'est une gloriole; mais la vraie gloire, la grande gloire, la distinction la plus précieuse entre ses pareils, c'est de faire le meilleur usage qu'il est possible de la supériorité de sa puissance, tant pour augmenter le bonheur de ses sujets que pour se faire estimer et aimer de ses voisins.
« Je conçois que, si le roi s'en fût tenu au désir de venger ses voisins des insultes qu'ils avaient reçues et des manières hautaines de ceux qui gouvernaient la république de Hollande, et d*humilicr cette nation, en lui otant une partie de ses fortifications, c'était un emploi juste de sa grande puissance; mais, dès que, dans les conférences pour la paix, le roi parle de dédommagement et de garder des conquêtes, le moins clairvoyant voit que ce n'est plus l'intérêt public ui l'intérêt de la justice qui Ta mis en mouvement, ce n'est plus qu'un intérêt particulier, ce n'est plus un héros, ce n'est plus pour les sentiments qu'un homme du commun qui ne pense pas d'une manière plus élevée que des bourgeois, tels qu'étaient ses ministres.
« Si le roi se fût chargé de faire rendre justice aux souverains faibles par les souverains puissants et injustes, il eût eu également le plaisir de prouver à l'Europe sa grande puissance, et il eût joui de la gloire d'en faire un emploi glorieux et utile